Jeu de pistes

Résumé: Le hasard crée le piment de la vie quotidienne. Mais peut-on parler de hasard si le parcours est semé d’indices ? Des petits cailloux posés délibérément sur le sol qu’il suffit de suivre… Jusqu’où vont-ils mener ? Et ici, quel visage se dissimule derrière un masque qui va nous entraîner au Carnaval de Venise ?

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I


Une douce musique d’instruments à cordes résonna dans la salle voûtée de la mairie baignée de soleil. Tous se levèrent pour accueillir la future mariée qui venait de franchir l’immense porte à deux battants. Agnès était rayonnante et Bertrand très fier de mener sa fille par le bras. Rares étaient les occasions où l’on voyait cet homme si digne d’ordinaire, sourire avec tant de bonheur. Plus loin, au contraire, le regard larmoyant, la mère de la mariée suivait sa fille qui avançait lentement vers son destin dans une robe merveilleusement bien choisie. De nombreuses pierres y avaient été accrochées, et la longue traîne était constituée d’une multitude de petits morceaux de tissus satinés formant comme une queue de paon. Le bustier mettait parfaitement en valeur sa fine taille tandis que ses cheveux avaient été laissé libres, une kyrielle de boucles dévalant en cascade sur ses épaules. Enfin, posés avec minutie, quelques boutons de roses blanches étaient reliés à un magnifique petit diadème retenant un fin voile de soie.

Lorsqu’ils arrivèrent devant la grande table, Bertrand se démit du bras de sa fille et l’embrassa. Elle se tourna vers Jérôme, lui adressant un regard plein d’amour ainsi qu’un sourire timide. Le maire venait de commencer son discours lorsqu’une petite fille capricieuse l’interrompit par ses pleurs. Mais rapidement, seule la voix du maître de cérémonie à l’accent solennel résonna dans la grande salle ainsi que, par-ci par-là, les reniflements appuyés de quelques femmes ayant sorti leur mouchoir.

Au bout de quelques minutes, Agnès et Jérôme échangèrent leurs vœux. Et après un long baiser passionné, ils se retournèrent en direction des invités qui saluèrent et applaudirent leur union. Se souriant et s’embrassant à nouveau, les tourtereaux semblaient comblés. Ils reprirent l’allée centrale, sortirent de la salle et s’immobilisèrent sur le perron où leurs amis les accueillirent bruyamment, lançant les traditionnels grains de riz. Nicolas, le jeune collègue muet, engagé ce jour là pour faire les photos, s’en donna à cœur joie. Il ne faisait pas très chaud en ce mois d’octobre, le soleil commençait à baisser, et tous prirent la direction de la campagne pour rejoindre la fermette dont les jeunes mariés venaient de terminer l’aménagement.

Le terrain immense pouvait accueillir tout le monde sans problème. Un grand chapiteau en toile blanche avait été installé. De nombreuses chaises, une piste de danse et un orchestre n’attendaient plus que les maîtres des lieux. Agnès avait vu les choses en grand et Jérôme ne lui avait rien refusé, ni Bertrand… C’était bien là un mariage somptueux qui avait été organisé. A l’unanimité, les invités ne cessaient de s’extasier sur le décor et la présentation. Tous admiraient les fleurs fraîchement apportées et le buffet majestueux offert à volonté. Tous, y compris Anthony et Carole, un couple d’une quarantaine d’années, occupés à picorer dans les différents plats au hasard des rencontres. L’un et l’autre connaissaient surtout Bertrand, le collègue de bureau d’Anthony, mais aussi les divers employés des services municipaux.

Comme toujours, dans ce type de manifestation, les toilettes des femmes rivalisaient de beauté, de couleurs, de variétés, parfois d’excentricité. Carole avait choisi de sortir de sa garde-robe son nouveau tailleur-pantalon blanc. Elle avait conservé ses lunettes de soleil au sommet de sa tête. Quant à Anthony, vêtu d’une veste rayée et nœud papillon bleu marine, il semblait très à son aise. Son âme était calme et transparente. En semaine, son métier, il l’accomplissait de manière sérieuse et en toute conscience. Son existence quotidienne, avec les règles fixes qui la régentaient, était faite de sérénité. Chaque matin, il se rendait à son bureau, réunissait ses collaborateurs de la voirie, donnait ses instructions puis surveillait les chantiers en cours. Il déjeunait au réfectoire où il blaguait toujours un peu, se réinstallait au bureau d’études et attendait paisiblement 18 h. Le soir, c’était souvent lui qui préparait le dîner, Carole n’arrivant jamais de bonne heure. Puis c’était le repas en compagnie des infos, une partie de la soirée occupée à regarder la télé, le restant à lire un roman. Le bruit des pages tournant régulièrement ne risquait pas d’empêcher sa femme de dormir puisque, depuis plusieurs années, elle avait fait le choix de passer ses nuits dans l’autre chambre.
Le lendemain, le soleil ramenait souvent la même journée. Ce lent défilé insipide avait fini par prendre une musique pleine de douceur, berçant Anthony du rêve d’autres lieux et d’instants magiques qu’il ne connaîtrait probablement jamais. Il buvait tout le charme de la monotonie et se réfugiait parmi des existences de personnages imaginaires. Car son bonheur, sa vraie vie, elle était à l’intérieur des romans, à travers des histoires dont il aurait voulu être le personnage principal. Depuis deux ans, qu’il avait été nommé aux services techniques de Versailles, Anthony se satisfaisait de sa fonction et ne visait pas plus haut. Sa vie s’écoulait calmement.
En dehors de la lecture de ses romans, son autre vraie passion était la musique de Jazz des années 50 qu’il écoutait confortablement assis au fond de son canapé avec, bien souvent comme seule compagnie, un verre de whisky. Un plaisir qu’il partageait parfois, rarement, avec sa femme durant les soirées d’été.

Il est vrai que Carole était d’un caractère bien différent, et leur entourage, à juste raison, se demandait comment ils avaient pu s’unir. A l’encontre de son mari, seul son travail comptait. Elle était devenue photographe de mode à la suite d’un concours de photos de plage, du temps où elle était encore adolescente. Anthony, elle l’avait rencontré bien plus tard, lors de vacances au Club Med. Tout de suite, elle avait été séduite par la carrure de ce sportif aux dents de loup et sa façon de raconter les histoires. Malheureusement, bien vite, l’enthousiasme était retombé, l’amour s’était terni et elle s’était rendu compte, qu’au contraire, un fossé énorme séparait leurs deux tempéraments. Jolie femme, grande, brune et décidée, elle avait toujours su susciter l’admiration de ses proches. Ses photos y étaient pour quelque chose car on reconnaissait souvent sa signature en bas des pages de certains magazines. Lorsqu’elle n’était pas en déplacement, on pouvait alors la croiser, en fin de journée, à la piscine ou au club de gym. Ses sorties en compagnie de son mari se limitaient, pour ainsi dire, aux fêtes organisées par la mairie de Versailles et aux vacances qu’ils prenaient, à la semaine, en Corse ou bien encore aux Arcs.

Cet après-midi là, c’est en couple qu’ils étaient venus adresser leurs félicitations à Bertrand et leurs meilleurs souhaits aux jeunes mariés.
Aucun des invités ne se priva du festin déposé au fur et à mesure sur les longues tables drapées de blanc et parsemées, décorées… de roses blanches, et nul n’ignora l’élan joyeux qui avait lieu sur la piste de danse. Quand il regagna son appartement, le couple Murat semblait tout guilleret. La magie du champagne avait opéré. La nuit était tombée, enveloppant de sa robe le chapiteau et ses convives, les tourtereaux en plein bonheur et un Versailles aux mille facettes.

Quand ils arrivèrent chez eux, Anthony commença par tomber sa veste et défaire son nœud papillon tandis que sa femme se précipita sur son ordinateur vérifier qu’aucun email n’était arrivé. Après une soirée aussi bien arrosée, un ballet de jolis apparats à admirer et des conversations des plus charmantes, Anthony qui avait tenu la main de Carole à plusieurs reprises, sentit monter en lui un désir qu’il aurait aimé assouvir. Mais quand il voulu l’embrasser et l’attirer dans sa chambre, elle se dégagea, prétextant un léger mal de tête et la nécessité de se retrouver en pleine forme le lendemain pour une conférence des plus importantes.
« Les femmes et leur fameuse migraine… » pensa Anthony, tandis que Carole refermait la porte et réinstallait par la même occasion la barrière qui avait brisé l’amour entre les deux conjoints.


II


Pour une fin octobre, le temps était doux et le soleil éclatant. La bibliothèque de la mairie annexe constituait un îlot au milieu d’un petit parc aux couleurs d’automne.
On pénétrait dans le bâtiment en gravissant quelques marches, probablement le symbole de l’élévation vers la Connaissance. Deux vases exécutés par la manufacture de Sèvres ornaient la plate-forme du perron.
Quand Anthony, par politesse, se brossa les pieds à l’entrée, il remarqua deux piastres dépourvus de chapiteau mais surmontés d’un fronton orné d’arbustes gravés qui symbolisaient la floraison de l’esprit. Il put y lire la devise de la bibliothèque : « Educunt folia fructum » (les fleurs conduisent aux fruits).
Ce n’était que la seconde fois qu’il pénétrait dans ce haut lieu de l’esprit. Jusqu’à présent, il s’approvisionnait en romans, selon l’attrait des couvertures, dans les étals du kiosque où il avait l’habitude d’acheter son journal. Mais l’étagère lui servant de bibliothèque était devenue un dépôt bien trop petit et avait englouti les beaux livres récupérés chez son grand-père. Et puis, Annie, l’une de ses collègues de travail, qui partageait ses goûts pour la fiction, l’avait encouragé, à plusieurs reprises, à s’inscrire à la bibliothèque municipale.

Il poussa donc la porte de la salle de lecture, avec son parquet en chêne et ses murs lambrissés d’acajou, découvrant une ambiance calme et feutrée qui dégageait une atmosphère de sérénité propice à l’étude. Elle était éclairée par trois baies latérales donnant sur un parc et une grande verrière zénithale. Il salua la jeune responsable qui venait de redresser la tête depuis son bureau envahi d’une multitude de livres à ranger.
L’horloge indiquait 13h 45. Il se dirigea vers le rayon qu’il avait repéré la première fois et qui disposait d’un vaste assortiment de romans. Ab, Ac, Ad… Par où allait-il commencer ? Il inclina la tête pour lire les auteurs et les titres, mais la plupart lui étaient inconnus. Naturellement qu’il aurait pu aller se renseigner auprès de la bibliothécaire, mais il ne se voyait pas, debout devant son bureau, prononcer : « Quel roman d’amour me conseilleriez-vous ? » Il se remémora alors des noms qu’il avait lus dans les pages culturelles du Figaro. Il chercha, au petit bonheur la chance, parmi les centaines de titres accolés, hésita, puis sortit trois livres. Tout en remarquant les nombreuses plantes vertes, les fauteuils en cuir et la vue superbe sur la partie du parc interdite au public, il alla s’asseoir à une grande table, face aux baies vitrées et consulta rapidement les ouvrages sélectionnés. Le résumé de l’un d’eux le tenta. Il venait de prendre possession d’un livre sans doute passionnant, car il se souvenait n’en avoir entendu que du bien à la télé : « Et si c’était vrai, de Marc Lévy » . En se dirigeant vers le bureau de la jeune bibliothécaire, il prêta attention, au plafond, à la corniche en forme d’escalier renversé, si caractéristique de l’Art Déco.
- Bonjour. Vous avez fait votre choix ? Rappelez-moi votre nom…
- Murat, Anthony Murat !
- Ah oui ! Vous vous êtes inscrit récemment. Alors, bonne lecture !
- Merci. Bonne journée !
« Cette jeune fille est charmante », pensa-t-il en ressortant. Son visage lui rappelait celui de certaines femmes de la Commedia dell’Arte, et il avait apprécié son sourire franc aux dents enfantines.

Le soir au lit, après qu’il eut tapoté ses deux oreillers, c’est confortablement installé, avec ses lunettes sur le nez, qu’il commença à entrer dans la peau d’ Arthur découvrant le double de Lauren à l’intérieur de son placard…
Annie, au tempérament des plus calmes, avait eu raison de le pousser vers la bibliothèque. Il allait y découvrir des ouvrages autrement plus intéressants que les romans de gare dont il était coutumier à son kiosque à journaux. Pourtant, sa collègue était dans tous ses états le lendemain. Elle avait mis le bureau en effervescence depuis qu’un fleuriste était venu lui apporter un bouquet de roses rouges. Aucune carte de visite n’avait été jointe, et comme l’auteur de l’initiative était passé par Interflora, il était impossible à la jeune femme de connaître le nom de son amoureux secret. Tous avaient plaisanté et lancé des suppositions plus ou moins crédibles, d’autant plus que leur collègue et amie était mariée. Bertrand, personnellement, pensait qu’il s’agissait là d’un employé de la mairie qu’elle devait croiser chaque jour, peut-être même à la machine à café. Nicolas, ne pouvant parler, avait écrit sur un billet que, selon lui, il s’agissait d’un proche puisqu’il n’avait pas envoyé les fleurs à son domicile mais directement à son bureau. Il savait sûrement qu’elle n’était pas libre. Quant à Anthony, lui qui vivait toujours en plein roman, il émit l’hypothèse qu’il s’agissait d’une marque d’amour destinée à forcer Annie à regarder autour d’elle. Selon lui, ce ne pouvait être qu’elle, et elle seule, qui était en mesure de reconnaître l’homme de son entourage, susceptible d’être au courant de son absence de bonheur. Quoi qu’il en soit, elle alla chercher un vase, y disposa le bouquet et le plaça à côté de son écran informatique.

Le soir même, Anthony reprit la lecture des aventures d’Arthur. Ce roman le passionnait. Quelle bonne idée l’auteur avait-il eu que de rendre presque plausible cette histoire d’amour entre un architecte et un fantôme au corps admirable ! Mais, ce qui le surprit le plus, c’est de découvrir, en pied de la page 100, trois croix écrites au feutre rouge.
Il sourit. Quelqu’un avait eu la même idée que lui. Déjà, quand il était interne, il plaçait toujours une croix en pied de la page 28 des livres lus, le 28 étant son jour d’anniversaire. Mais présentement, il y en avait trois. Il se dit que le lecteur en question était plus malin que lui, car, en même temps qu’il apposait son empreinte, il devait attribuer une note au roman. Comme dans les programmes de télévision.


III


Il pleuvait ce matin là quand Anthony, profitant d’un achat pour son bureau, gravit les marches de la bibliothèque. Il rapportait le roman qui lui avait beaucoup plu pour en choisir un nouveau.
Bien que marchant précautionneusement, le parquet, véritable travail de marqueterie juxtaposant des carrés de chêne et d’acajou, craqua sous ses pas.
- Excusez-moi, dit-il à voix basse.
Il n’hésita pas devant les rayonnages, bien décidé à reprendre un roman du même auteur. Par chance, il y en avait un.
- Le dernier vous a plu ? demanda la jeune bibliothécaire.
- Oui, en effet. Celui-ci est-il aussi bien ?
- Oui, il plaît beaucoup. Nous en avons d’autres de Marc Lévy, mais ils sont sortis en ce moment.
- Vous êtes gentille. Merci.
Ce second roman s’avéra presque aussi intéressant que le premier. D’un regard amusé, il constata que le mystérieux lecteur avait également lu ce livre. Il lui avait attribué deux croix à la page 100, comme lui le fera plus tard, à la 28.

Nous approchions de la fin de l’année. Tandis qu’Anthony passait beaucoup de son temps en réunions, afin de trouver les investissements adéquats et consommer le budget qui avait été octroyé à son service, Carole, quant à elle, voyageait souvent. Elle visitait les grands couturiers en vue des nouvelles collections. Le couple ne se rencontrait pratiquement plus que le week-end et ne partageait que peu d’activités.

Un deuxième, puis un troisième bouquet de roses rouges avaient été livrés à l’attention d’Annie. Chacun y allait de son petit mot pour essayer de découvrir l’amoureux transi. Un parfum de soupçon mutuel avait même envahi le bureau. Pour quelle raison le mystérieux admirateur ne se faisait-il pas connaître ? Rester éternellement dans l’ombre n’était assurément pas le meilleur moyen de déclarer sa flamme.

Anthony continuait ses lectures et poursuivait ses visites à la bibliothèque. Il était heureux de disposer d’un choix aussi important de romans, et puis, il ne demeurait pas insensible aux paroles gentilles que lui adressait la jeune bibliothécaire. Pour ainsi dire, chacun des livres qu’il choisissait avait été lu par « la personne de la page 100 », comme il l’appelait. De plus, il remarquait que les notes qu’ils attribuaient l’un et l’autre étaient semblables. Un jour, alors qu’il hésitait entre deux livres d’Anna Gavalda, il feuilleta les ouvrages jusqu’à la page 100. Et c’est celui qui avait été lu et noté qu’il décida d’emporter. Il savait à coup sûr qu’il aimerait.
Ce fut le cas. Et la semaine suivante, quand il emprunta celui qu’il n’avait pas retenu précédemment, Anthony eut la surprise de constater qu’il avait été noté. Il venait donc juste d’être lu… Mais alors qu’il était lui-même occupé à le dévorer, confortablement installé dans son lit, une carte de visite appartenant à un parfumeur de la ville glissa sur son drap. Aucune annotation dessus. Pourtant, il se dit que le lecteur mystérieux qui passait avant lui et inscrivait les croix était probablement une femme. Ils avaient décidément les mêmes goûts. Lorsqu’il rapporta le roman, la jeune bibliothécaire n’était pas de service. Un homme la remplaçait et cela l’arrangeait plutôt : Il prêcha le faux pour savoir le vrai.
- Excusez-moi, mais j’ai trouvé une lettre oubliée à l’intérieur du livre que je vous rapporte. Me serait-il possible de connaître le nom de la dernière personne qui vous a emprunté ce roman ?
- Malheureusement, non. Nous ne sommes pas encore informatisés, et nous tenons seulement à jour les cartes clients.
- Dommage, répondit Anthony, mais cette lettre n’avait aucun caractère important. Je la détruirai.
Soudain, une idée lui traversa l’esprit : Et si c’était lui qui passait en premier pour lire les nouveaux romans d’amour !?… Il reprit :
- J’ai appris que le dernier Marc Lévy était paru. Pensez-vous l’acquérir ?
- Il est même déjà arrivé et nous allons le mettre en rayon.
- Excusez-moi, mais je suis l’un de ses grands admirateurs. Ne pourrais-je pas l’emporter aujourd’hui ?
L’employé hésita, puis décrocha son téléphone.
- Christian ?… Pourrais-tu m’apporter le dernier Marc Lévy si tu l’as enregistré ?….. Ok, c’est sympa. Merci.
Et c’est ainsi qu’Anthony repartit avec le best-seller. Il s’empressa de le lire, réouvrit le livre à la page 28. Mais au lieu d’inscrire au feutre rouge trois croix, il écrivit: « Voir couverture arrière ».
Et sur le verso de la dernière page précédant la couverture, il écrivit le texte suivant :
« Ce roman vaut 3 croix. Il en est de même pour « Ensemble, c’est tout », d’Anna Gavalda, et non pas 2 comme vous avez noté. Avec mes compliments. »

Trois semaines plus tard, alors qu’il faisait la queue devant le bureau de la bibliothécaire, il reconnut, à l’intérieur des piles de livres à reclasser, le roman de Marc Lévy redonné quinze jours plus tôt.. Délicatement, il prit l’ouvrage et l’ouvrit. A la page 100, trois croix étaient inscrites… D’un rapide coup de pouce, il passa à la fin et lut, au-dessous de son texte :
« Pas d’accord avec vous ! Le livre en question ne vaut que deux croix. »

Quand arriva son tour, l’employée lui dit discrètement :
- Vous auriez-voulu reprendre le roman d’Anna Gavalda ?
Le sourire était à peine voilé et le regard accrocheur. Elle attendait sa décision tout en lissant sa longue queue de cheval.
- Heu, non… répondit-il gêné, sentant presque le rouge lui monter aux joues.
- Certains lecteurs relisent leurs livres préférés plusieurs fois…
Etait-elle sincère, ou bien avait-elle découvert les annotations ?
- Sans doute le relirai-je un jour, reprit-il en bafouillant quelque peu. Merci de me le reproposer Mademoiselle. Heu Madame…
- Framboise, reprit-elle.
- Oh vous avez un fort joli prénom ! Et original. Encore merci et au revoir… Framboise.
- Elle lui décrocha un large sourire. Ses yeux noisette brillaient.

Lorsqu’Anthony quitta la bibliothèque, son cœur battait fort. Devait-il être content de sa découverte ou bien prendre la décision de cesser ce jeu des croix. Car maintenant, c’était évident, la femme qui lisait ses romans ou plutôt le précédait avait connaissance qu’il la suivait de près dans ses lectures. Mais, excepté le fait qu’il maculait les livres au feutre rouge, en pied des 28es pages, il ne faisait de mal à personne. Il avait simplement découvert une lectrice aux goûts littéraires semblables aux siens, une romantique comme lui, et c’était déjà très excitant. Surtout à Versailles. Dans cette partie de la ville où il ne se passait jamais rien !
Peut-être même la connaissait-il ? Une voisine, une cliente des magasins qu’il fréquentait ? Pourquoi pas une employée de la mairie ?
A moins que ?…. Non ! Elle n’oserait pas écrire au feutre bleu sur les pages de ses livres…

Le mystère demeurait entier, si mystère il y avait. Car sans doute, fantasmait-il. Probablement que la lectrice inconnue qui annotait ses lectures n’attachait aucune importance aux goûts et notes que lui-même pouvait donner.
Par contre, le suspens du bureau avait pris fin. Une carte avait été jointe au quatrième bouquet de roses rouges. Si Annie n’en avait pas lu le texte à haute voix, elle en avait donné l’explication à ses collègues tout ouie. En fait, le mystérieux adorateur n’était autre que… son propre mari, dont elle pensait avoir perdu l’amour. Il avait voulu l’intriguer pour mieux encore la reconquérir. Et il avait réussi, car elle vibrait maintenant comme une fiancée à la veille de son mariage. Le spectacle était beau à voir et ses collègues en étaient très heureux.


IV


Cet après-midi là, Lorsque Anthony pénétra dans la salle de lecture, il fut surpris de constater qu’elle était presque vide. Même pas de retraités occupés à lire le journal. A cette heure-ci, elle aurait du être bondée…
Il hésitait entre deux romans et s’assit à l’une des tables. En face de lui, un livre était ouvert, et un porte-clé posé à côté. Mais personne…
En évitant de faire craquer le parquet, il se releva, contourna la table, et se pencha au-dessus du livre ouvert. Il s’agissait du « Foulard bleu » de Madeleine Chapsal. Visiblement, un roman d’amour. La page 100 portait-elle des croix ? Vite, il feuilleta le roman et jeta un œil sur la fameuse page. Non. Rien ! Il reposa le livre et examina sans y toucher le porte-clé. Il était, à priori, en argent et représentait une gondole. Mais aucune clé n’y était attachée…
Il regarda autour de lui. Personne d’autre que les quelques individus occupés à lire, et plus loin Framboise, le regard perdu dans ses fiches. Le lecteur ou la lectrice avait-il été surpris ? Etait-il parti aux toilettes ? Il s’empressa de marcher à grands pas vers la porte, négligeant le grincement du parquet, manquant de glisser, et regarda par la baie vitrée. Personne non plus… Mais il n’avait pas le temps d’attendre.
Quand il se dirigea vers la jeune bibliothécaire, le livre choisi à la main, il se contenta de lui signaler qu’un porte-clé avait été oublié. Mais elle ne réagit pas trop, ne semblant pas disposer à parler. Elle se contenta de le remercier.

Plusieurs jours plus tard, alors qu’ils venaient de terminer de prendre leur petit déjeuner, c’est Carole qui s’adressa à son mari, tout en boutonnant son manteau.
- Ah ! j’ai oublié de te dire que je partais en Février pour le Carnaval de Venise…
- Ah bon ? Les autres années, ce n’était pas toi qui y allais.
- En effet, mais Jeff voudrait un nouveau regard sur les costumes. Je n’y resterai qu’une petite semaine avec un journaliste et une styliste.
Anthony ne répondit pas, pourtant bien tenté de lui demander s’il ne lui serait pas possible de se joindre au groupe. Venise l’avait toujours attiré. Depuis sa jeunesse. Et le carnaval surtout. La fascination des canaux en hiver, la magie des masques… Un voyage qu’il avait rêvé, envisagé, mais qu’il n’avait jamais fait. Et puis Venise, n’était-elle pas, avec Paris, la ville des amoureux par excellence ? Malheureusement, le couple Murat n’en était plus là et Carole n’avait rien proposé. Tout était dit...
Sa femme allait bientôt partir et Anthony resterait seul ici. Entre les murs de son bureau, ceux de son appartement et les intrigues amoureuses qui ne le concerneraient qu’à travers ses rêves. Carole, n’avait-elle vraiment pas pu refuser ce voyage ? Elle était mariée, non ? Son employeur disposait d’autres photographes. Pourquoi elle ? Et si ce reportage n’était en fait qu’un prétexte ?…

L’après-midi même, il se laissa conduire par son intuition, et son désir d’aventure le poussa à franchir la porte de l’agence de voyages qui avait pignon sur rue à Versailles. Venise, sans la connaître, il la portait dans son cœur, et sa femme qui ne le considérait plus que comme un ami, en dépit de quelques entractes charnels, en profiterait peut-être pour y retrouver une liaison inavouable…
- Vous avez raison de vouloir partir à Venise, lui dit l’hôtesse en remontant la mèche qui venait de tomber sur son front. Surtout au moment du carnaval qui demeure l’une des fêtes parmi les plus fascinantes…
Elle prônait ce séjour avec tant de conviction, qu’un voyageur indécis n’aurait pas pu repartir sans commander un billet. C’était une fille des îles, une jeune femme agréable à regarder et passionnée par son travail. Vraiment professionnelle. Petite et menue, très brune, ses yeux noirs pétillaient, surtout lorsqu’elle souriait et que son petit nez se retroussait. Anthony lut son prénom écrit sur une plaquette devant elle : « Isa »… Lorsqu’il lui déclara que c’était d’accord, le visage de l’hôtesse rayonna encore davantage, ses jolies dents blanches montrant alors tout leur éclat.
Mais elle redevint sérieuse quand il poursuivit que ce serait pour le week-end.
- Je pense que pour le week-end tout est pris, lui dit-elle, déçue. Vous auriez dû vous y prendre à l’avance.
Isa consulta son ordinateur puis poussa un cri d’enthousiasme.
- Oh ! C’est encore possible, mais vous devrez effectuer le retour en train… De nuit, ça pourrait aller, non ?
Il répondit par l’affirmative. Ce voyage, il en avait vraiment envie. Trois jours pour visiter Venise et assister au carnaval, pour lui c’était parfait.

Naturellement, il n’en souffla mot à personne. Quelques temps plus tard, un dimanche matin, Anthony sortit acheter du pain et un poulet rôti. Il venait de contourner le stade de football lorsque le bruit d’une barrière se refermant attira son attention. Il reconnut Framboise. Sans réfléchir ni même savoir pourquoi , il se mit à la suivre tout en essayant d’être prudent pour ne pas se faire repérer. Il ne l’avait jamais vue en dehors de sa bibliothèque. Cependant, malgré ses précautions, elle se retourna...
Faisant naturellement mine de rien, il traversa la rue et se dirigea vers la boulangerie. Malheureusement, ce qui aurait dû être une diversion ne fonctionna pas, car elle s’y rendait aussi. Il pressa le pas et s’arrangea pour se retrouver devant elle. Sans trop réfléchir, il demanda un pain aux raisins. Il la sentait juste derrière lui. Dès qu’on lui tendit la viennoiserie, il mordit celle-ci à pleines dents puis sortit lentement afin de laisser le temps à la jeune femme de le devancer. En effet, elle parvint bientôt à sa hauteur et accéléra son pas pour le semer. Faire la course n’était peut-être pas très élégant, ni enrichissant, mais c’est sans difficulté qu’il la rattrapa. Brusquement, elle tourna la tête et le fixa. Anthony continua sa route comme si de rien n’était.
- Qu’est−ce que vous me voulez ?!
Il sursauta, mais ne se retourna pas.
- C’est à vous que je parle ! Vous m’avez très bien entendue.
Anthony pivota alors élégamment sur lui−même et la provoqua du regard.
- Pardon ?
- Vous me pistez depuis la sortie de chez moi, alors je vous demande ce que vous me voulez.
- En fait, rien de spécial.
- Pourtant je suis certaine que vous me suiviez.
- Bon… Donc, voilà… Je ne sais pas si vous vous souvenez que j’ai trouvé un porte-clé, l’autre jour…
- Oui, en effet, et alors ? demanda-t-elle, visiblement agacée.
Tout en marchant assez rapidement, elle ne le quittait pas des yeux.
- Eh bien… je me demandais… j’aurais voulu savoir à qui il appartenait. Un homme, une femme ?
- Pourquoi cette question ? Cela a-t-il une importance ?
- Pas vraiment, mais… comme ça… enfin oui, ça m’aurait fait plaisir de savoir.
- Sachez, que votre question est indiscrète. Je peux seulement vous dire que la femme dont vous parlez a récupéré son porte-clé. Elle y tenait. C’est un souvenir de Venise.
- Oui, j’ai vu répondit-il. D’ailleurs je vais y aller.
- A Venise ? demanda-t-elle en changeant de ton.
- Oui, au carnaval. Je n’y suis jamais allé.
- C’est merveilleux, vous verrez. Fascinant. Je vous souhaite qu’il fasse beau pour en profiter comme il se doit. Mais apportez de quoi vous couvrir car là-bas, le froid est mortel.
- Merci du conseil. Je vous raconterai. Acceptez mes excuses pour tout-à l’heure. Bon dimanche !
- A bientôt ! répondit-elle.

Il se sépara de la jeune femme et tourna à l’angle de la rue. Ce n’était vraiment pas malin cette attitude qu’il avait choisie, mais il n’avait pas eu le temps de réfléchir. Il aurait tant voulu qu’elle lui parle, qu’elle lui fasse connaître les gens qui fréquentaient la bibliothèque ! Une utopie. Il le savait bien.
Anthony avait toujours aimé jouer avec le feu. Il pensait même que c'était le seul véritable intérêt de l'existence, pourvu qu'on s'arrange à ne pas se brûler gravement. Autrefois, il aurait guetté davantage les allers et venues dans la salle de lecture. Il se serait arrangé pour rencontrer la lectrice de la page 100. A quarante-quatre ans, il se voyait plus prudent, plus réfléchi que du temps de sa jeunesse. Sans rien changer sur le fond, il y regardait à deux fois afin de ne pas s'embarquer dans une aventure périlleuse. Et pourtant, il aurait aimé aller de l’avant, en savoir plus. Le porte-clé avait-il été délibérément posé devant lui ? Non, puisque personne ne l’attendait. Et Framboise, en savait-elle plus qu’elle n’en disait ? N’était-ce pas elle la lectrice en question ? Quoi qu’il en soit, jamais, elle n’avouerait.
Non, décidément, il n'y avait aucun avenir dans cette recherche insensée.
Mais, de toute façon, qui parlait d'avenir ? Il ne fallait voir là qu'un simple jeu dans lequel on pouvait s'engager par pure curiosité. Plus tard... oui, plus tard, s’il se fatiguait à placer ses croix, il serait toujours possible d'interrompre la partie. Présentement, c’est vrai, il éprouvait le besoin d’en savoir davantage.

C'était comme les morceaux d'un puzzle qu'on lui aurait donnés sans lui montrer l'image qu'il devait former et qu'il essayait d’ajuster tant bien que mal. Ce pouvait aussi être à lui de relancer le jeu, de déposer des intrigues. Pourquoi pas ?
Pareil à un défilé de portraits-robots, des têtes se projetaient devant lui. Anthony essayait d’imaginer celle avec laquelle il était en train de jouer. Il voyait surgir des visages évanescents, parmi lesquels, parfois, il croyait en reconnaître. Mais comment pouvait-il se représenter l’image d’une personne qui, pour le moment, n’avait en commun avec lui que le plaisir d’apprécier les mêmes romans ?

V

Le voyage en avion lui parut court. Isa, de l’agence, lui avait remis, en plus du pass, un petit fascicule qui fournissait toutes les explications sur le carnaval.
C’est ainsi qu’il apprit que cette fête était née à la Renaissance. Elle permettait alors aux Vénitiens de s'évader du quotidien en s’habillant de costumes extravagants. L'anonymat aidant, roturiers et aristocrates se croisaient sans que leurs origines soient perceptibles en dehors de la richesse de leurs habits. Puis le carnaval fut interdit pendant de longues années. Il avait été l'occasion de plusieurs dérapages en haut lieu et le prétexte à de nombreuses joutes amoureuses en tout anonymat, ce que réprouvait l'Eglise au nom de la moralité.... Comme autrefois, les cérémonies du carnaval d'aujourd'hui suivaient des règles précises. Pourtant, progressivement, l'ambiance glissait vers des réjouissances moins "encadrées", dérivant facilement dans un délire plein d’exubérance. Mais quelles fêtes ! Durant onze jours, Venise se transformait en scène de théâtre baroque, géante, où tout le monde jouait un rôle, et lui, Anthony, allait être de la partie. Maintenant, il se sentait partagé entre le désir de la découverte et la crainte de gâter son rêve peut-être trop éloigné de la réalité.


Un taxi le chargea à l’aéroport Marco Polo et le déposa devant les embarcadères de Piazzale Roma. Le pass indiquait qu’il devait emprunter le vaporetto 82 pour rejoindre son hôtel. Il faisait beau et il s’installa à l’avant du bateau. Le trajet sur le Grand Canal ne fut qu’un long enchantement. Enfin il y était ! Le vaporetto longea des dizaines de palais dont il admira les façades aux couleurs chatoyantes, ouvragées de dentelles de marbre. Un aimable touriste français lui indiqua qu’il arrivait à l’arrêt de l’Accademia et qu’il devait descendre. Ce qui le surprit agréablement en premier, fut l’absence de voitures. Le bruit des milliers de pieds frappant les dalles des ruelles remplaçait avantageusement à ses oreilles celui des moteurs.
La foule était importante et, tout en tirant sa valise, il s’engagea dans la ville à travers des passages qui ne devaient guère dépasser deux mètres de large. Quelques ponts lui permirent de franchir d’étroits canaux, et il se retrouva face à l’entrée de son hôtel.
Le Ca' del Pozzo lui réserva un excellent accueil. Sa chambre donnait sur une ruelle et, par son côté romantique, elle lui parut tout de suite très agréable. Un bouquet de fleurs avait été posé sur la commode. Anthony s’apprêtait à prendre une douche quand il remarqua, sur la table de nuit, un cendrier avec des morceaux de papier déchiré et un porte-clé. Identique à celui de la bibliothèque de Versailles… En argent aussi, et représentant une gondole… Il le prit, le tourna, le retourna.
Il s’aperçut que les petits morceaux de papier comportaient un texte écrit au stylo plume. Il s’assit sur le rebord du lit et reconstitua le bristol éparpillé : « Un amour intense n’est jamais simple. Il se mérite… »
Qui donc avait rédigé puis déchiré ce texte ? Une amoureuse répondant à un libertin comme il devait y en avoir des milliers à Venise à cette période ? Le porte-clé avait-il, également, été oublié ou bien l’avait-on déposé intentionnellement à son intention ?

Anthony, perplexe, prit sa douche et ressortit. Il recommençait à respirer. La fatigue du voyage pouvait attendre, l'excitation étant trop grande. A peine avait-il quitté son hôtel qu’il se dirigea directement vers la place Saint-Marc. Noire de monde et de pigeons, elle lui parut vraiment belle quand même, et presque irréelle aussi, à cause de toutes les images qu'il en avait dans la tête. Immédiatement, il remarqua la majestueuse basilique dont les mosaïques d’or se reflétaient au soleil. Le Palais des Doges lui enflamma le cœur mais, avant toute chose, il se dirigea vers une échoppe étouffée entre deux boutiques de luxe, pour s’acheter un loup. Le dépaysement ne devait pas lui faire oublier que sa femme pouvait rôder dans les parages, à l’affût d’un bon cliché, et le reconnaître.
Pourtant, tomber nez à nez avec elle aurait tenu du miracle. Comment rencontrer une connaissance dans une telle cohue ? Sur toute la surface de l’immense place, des milliers de personnes étaient réunies par groupes, grimées et déguisées. Un peu partout, des spectacles de musique, de danse, de théâtre et d'arts en tout genre se produisaient sous le regard admiratif des touristes.

En dépit de son émerveillement, un petit creux lui tenaillait l’estomac. Il mangea debout, appuyé au bar d’un kiosque, un sandwich au salami et il but un verre de valpolicella. Devant lui, le spectacle était total.
Si beaucoup de jeunes femmes se contentaient d'un savant grimage, ne craignant pas d’abîmer la peau de leur visage et pouvant l’orner d'ombres et de paillettes, d’autres avaient revêtu de magnifiques costumes qui les rendaient méconnaissables. Les vêtements leur donnaient une apparence de richesse et de mystère. On se serait cru dans un conte de fées et l’ambiance reflétait parfaitement les échos qu’il avait entendus toute sa vie. En dépit du froid, les décolletés vertigineux étaient de rigueur, la dentelle diaphane voilant les appâts, et les jupes longues se relevant fréquemment d'une main légère pour franchir les seuils et faire la révérence. Il faut souffrir si l’on désire jouer les baronnes ou les marquises du temps passé !
Anthony choisit une ruelle et s’aventura. Venise prenait les allures d’un labyrinthe. Tous ses pas le menaient vers de minuscules canaux. Il releva le col de son caban et s’assit à la terrasse d’un bar. Devant un verre de grappa, il réfléchit à tout ce qu’il avait vécu ces derniers mois, et aussi à ce voyage à Venise qu’il avait projeté autrefois, avec sa fiancée de l’époque, et qu’il n’avait jamais pu réaliser.
A quelques pas de lui, une jolie princesse au masque blanc attira son regard et le laissa partir dans ses rêves. Elle attendait probablement un Arlequin, vêtue simplement d’un justaucorps, le visage déformé par un grimage jaune dont la trace se reflétait jusque sur ses mains. Personne n'aurait de nom aujourd’hui ni cette nuit. Seulement des images, des modèles standards, des archétypes, et tout serait permis. On verrait Juliette dans les bras de Casanova, et Roméo dans ceux d’Ophélie. Ici, on avait l’impression que la moitié du monde avait fixé rendez-vous à l'autre moitié sous les arcades. Arlequin semblait être en retard. Quelle excuse pourrait bien justifier pareille inconvenance ? Sans doute n’avait-il pourtant que mille pas à dépenser pour aller de sa chambre à la rencontre de sa blonde. La retrouverait-il à présent qu'elle était rousse ? Elle avait teint ses cheveux à la rhubarbe, à l'ancienne, en blond vénitien. Tant pis pour lui, se dit-elle, jetant un coup d’œil discret vers le Scaramouche qui depuis dix minutes virevoltait dans ses parages. Elle avait senti son regard rivé sur elle. C’est alors que ce dernier s'approcha, s'inclina, dessina gracieusement une arabesque à l’aide de son chapeau. Ne s’intéressant qu’à elle, il lui faisait une cour silencieuse mais démonstrative. Aucun mot, aucun regard visible sous le masque, tout était dans le mouvement. Elle lui sourit. Ne discernant rien de son visage, elle l'invita pourtant d’un geste. Conquise, elle lui prit la main et le suivit, séduite en un instant. Ils s'en allèrent ensemble vers des rires, des danses et pour d'autres plaisirs. C'est carnaval, c'est anonyme, personne ne saura ni ne dira, et encore moins se souviendra dès demain. Qui sait si, en fait, Scaramouche ne serait pas Arlequin ?

Anthony termina d’une gorgée sa grappa. Il faisait froid et humide, tel qu’on lui avait décrit Venise les jours de carnaval. L’haleine des promeneurs se transformait en mini-nuages qui montaient et s’évaporaient dans le ciel, et les canaux fumaient. Il regarda sa montre et prit la direction d’une des adresses qui figurait sur son programme. Peut-être y verrait-il Carole…
Devant lui, repu de ses défilés, de ses bateleurs, des chiens savants et des saltimbanques, le carnaval s'apprêtait à s’ouvrir à sa septième nuit.

L’ambiance, à l’intérieur de la salle des fêtes préconisée par le pass de l’agence, était agréable mais manquait de piment, de naturel, d’esprit local. Presque tous les invités étaient des touristes. Sans doute pour cela qu’elle n’était pas aussi féerique qu’il ne se l’était imaginée. Au bout d’un moment, lassé par cette atmosphère artificielle, il sortit prendre l’air et marcha dans la ville. Au coin d’une rue un peu sombre, une douce musique de violon s’infiltra dans ses oreilles. Il s’approcha et se retrouva devant une grande porte d’époque. Celle-ci s’ouvrit et un homme masqué l’invita à entrer. Intrigué, Anthony s’exécuta. Allait-il assister à une vraie fête vénitienne ? A l’intérieur, l’ambiance était particulière et unique. Une ambiance qu’il n’avait jamais côtoyée. Il y régnait quelque chose de sensuel, de calme et d’étrange. Une délicieuse musique de violons aux notes langoureuses perçait les cloisons et les lourdes tentures. Une magnifique hôtesse au regard mystérieux l’accueillit. Elle portait un loup, comme tous les hôtes, et aussi une très belle robe qui mettait en valeur sa poitrine d’une grande générosité. Elle poussa les battants de la porte qui le séparait de cette musique fascinante et il put découvrir le spectacle. Dans la pièce principale, très haute de plafond et aux murs garnis de tapisseries aux reflets d’or, de nombreux couples discutaient, s’embrassaient, buvaient… Il y régnait une ambiance très sensuelle et mystérieuse. Anthony croisa quelques reines d’un soir qui ne faisaient que passer mais ne manquaient pas de lui sourire. A aucun moment, il ne reconnut sa femme et, après un certain temps d’observation, se décida à quitter les lieux. Sans doute passait-elle la soirée dans l’un des nombreux restaurants proches de son hôtel dont elle lui avait laissé les coordonnées.

Il releva son col et marcha le long d’un canal glauque, plombé par le limon boueux de l'épaisseur liquide qu'on osait encore appeler « eau », et éclairé par quelques rares réverbères. Traversant ce quartier, il ne croisa que peu de promeneurs. Il se remémora une phrase qui l’avait intrigué autrefois dans un roman : « La nuit, à Venise, le brouillard rôde dans les ruelles et il masque le bord des canaux. C'est l'heure des inquiétudes et des dangers ».
Dans l’immédiat, l'écho de ses pas résonnait et faisait fuir les chats.
Ils s’enfonça dans une des petites rues proches de la place St Marc. La lune s’était cachée, et l’obscurité la plus complète régnait maintenant sur la ville. Anthony voyait à peine où il posait les pieds, ne pouvant rien distinguer, enveloppé de toutes parts par des ombres profondes. De plus, c’est au hasard qu’il suivit des fêtards semblant, au contraire, très bien connaître leur route. De temps en temps, des lueurs venues de nulle part lui montraient le bord d’un canal, un pont, une voûte, ou quelque partie inconnue d’un dédale de ruelles profondes et tortueuses. Puis tout retombait dans l’obscurité. Anthony s’était bien vite rendu compte qu’il se trouvait à la merci des gens qu’il suivait. Mais, résolu à tout braver, il ne témoigna aucune inquiétude et se laissa conduire presque en sécurité.
Soudain, une gondole, obéissant à l’impulsion d’un bras puissant sembla voler sur les eaux. Il regarda l’écume claire courir avec une éblouissante rapidité le long des flancs de la barque et reconnut qu’ici tout était magique.
Finalement, il se retrouva presque à son point de départ et, retrouvant la foule et l’ambiance de fête, entreprit de passer la tête dans l’entrée de plusieurs restaurants, histoire d’essayer de retrouver Carole parmi les centaines de visages qu’il scruta.
Rien !


VI


C’est au moment où il s’apprêtait à regagner son hôtel que le miracle se produisit. Un dernier verre, s’était-il dit. Et là, il venait de reconnaître Xavier, le journaliste de mode qui accompagnait souvent sa femme, lors des défilés de collections, et qui se levait d’une table. Naturellement, sans aucun masque ni loup. Et Carole le suivait. On aurait dit qu’ils avaient passé la soirée ici. Chez Angelo, une immense trattoria.
Ils traversèrent la salle et disparurent dans un couloir qui longeait les fenêtres donnant sur la rue. Anthony trouva cela curieux et ressentit une désagréable impression de pincement au cœur, une contraction au plexus qui bloqua son souffle pendant un instant. Il n’écoutait plus que distraitement ce que lui disait un nouveau venu.
Les minutes passaient et ils ne revenaient pas. Anthony, sentait le malaise grandir. Où étaient-ils partis ? Au bar, Il avait bu deux verres de chianti coup sur coup. Portant toujours son loup, il ne risquait pas d’être reconnu. Il décida donc de partir à leur recherche.
Le couloir longeant la façade débouchait sur un large vestibule garni de plantes vertes, de miroirs et de sculptures en marbre. Un retour, derrière une colonne, permettait de voir par la baie la pièce en prolongement, principalement une magnifique bibliothèque vitrée présentant des collections d’objets de verre, colorés et travaillés. Anthony s’approcha doucement, ne voulant surtout pas être surpris. Son cœur battait la chamade mais l’image qu’il vit alors lui parcourut le corps comme un éclair de glace. Xavier et Carole se tenaient dans l’angle opposé de la pièce, près d’une vitrine de masques en verre, de formes et de couleurs infiniment variées. Xavier tendait son doigt et en montrait certains à Carole. Mais surtout, il la tenait par la taille. Ils se regardaient par instants si attentivement que l’on pouvait deviner aisément le jeu de séduction qui était en train de se dérouler. C’est alors que Xavier attira Carole contre lui, et sans rencontrer de refus ni même de résistance, posa doucement ses lèvres sur sa bouche…
Anthony sentit comme un voile noir passer devant ses yeux. Une boule de feu fondit dans son estomac. Il fit demi-tour et repartit d’un pas déréglé le long du couloir. Des lumières dansaient devant ses yeux. Peu avant le salon, il s’arrêta face à un miroir et regarda son visage. En dépit du loup, il le perçut blême. Il n’était plus en état de parler avec qui que ce soit et n’était pas sûr de tenir debout très longtemps. Ses jambes ne le soutenaient plus, sinon par un effort de volonté qui lui faisait tourner la tête. Il fit deux pas sur le côté et, d’un rapide coup d’œil, observa les différents groupes. Lorsqu’il jugea le moment propice, il traversa le salon et, en évitant de croiser un regard, ouvrit la porte discrètement et s’y engouffra.

La nuit était noire. L’air frais lui fit du bien et il décida de rentrer à l’hôtel. Les larmes alors se mirent à couler en un long sanglot. Il se sentait abandonné, trahi, meurtri dans sa chair. Il essaya de se calmer, de reprendre ses esprits, de raisonner, de réfléchir. Pourtant, une simple question lui revenait sans cesse: allait-elle dormir toute seule ?
Il marcha en compagnie de ses préoccupations et de ses rêves. Au moins, dans cette ville unique au monde, savait-il que toute mauvaise rencontre était proscrite. Mais y pensait-il vraiment ? Dans sa tête, résonnait le bruit de ses pas sur les dalles des ruelles, et tout son corps s’imprégna de l’envoûtante odeur de la cité endormie, ce mélange unique d’air marin, de salpêtre et de bois pourri. Il avançait comme ces vieilles poupées mécaniques, une jambe faisant pivot pour libérer l'autre. Quand il retraversa la place St Marc, elle était encore toute animée, recouverte de papiers gras et de cris de joie. De nuit, délaissés par cette liesse populaire et incontrôlable, les pigeons délogés avaient disparu.

Anthony adressa un bref bonsoir au réceptionniste de l’hôtel et gagna sa chambre. Il avait commencé à se déshabiller lorsqu’un bruit de frottement attira son attention. Un billet venait d’être glissé sous la porte. Sans même chercher à le prendre, il poussa le verrou et tourna la poignée. Mais le couloir était désert. Silencieux. L’épaisse moquette étouffant tous les bruits.
Il ramassa le billet et lut… un simple numéro de téléphone… Son cerveau devenait aussi embrumé que les canaux qu’il avait longés.
Il décrocha le combiné posé sur la table de nuit et composa le numéro. Une voix d’homme répondit en français mais avec un fort accent italien. Une seule suite de mots fut prononcée sur un ton uniforme:
- Vous avez rendez-vous ce soir. A minuit, sur la petite place près de votre hôtel. Asseyez-vous sur le banc situé sous le réverbère et attendez.
Avant qu’Anthony n’ait pu poser une question, l’interlocuteur avait raccroché.
Il négligea de remettre sa cravate, enfila un gros pull de laine et son caban. Il ne disposait que d’une dizaine de minutes et en aurait oublié son loup.
Le froid était devenu mordant. Heureusement, il n’avait pas à marcher longtemps. Lorsque les douze coups d’une cloche résonnèrent, Anthony venait de s’asseoir. Recroquevillé sur lui-même, il guettait tout mouvement suspect bien qu’à cette heure, les promeneurs se faisaient rares.
Une sonnerie le fit sursauter. Puis une autre. Elles résonnaient à l’intérieur de la cabine téléphonique qu’il avait tout près de lui.
Il se leva d’un bond et décrocha. Une voix de femme, et sans accent lui parlait en bon français :
- Demain, nous avons rendez-vous là où le Grand Canal est enjambé. A 10 h 30.
- Heu… mais qui êtes-vous ?….
- Vous le saurez. A demain ! Soyez précis.
- Et comment vous reconnaître ?
- Moi je vous reconnaîtrai et je me présenterai dans un massif d’amour.
La communication venait d’être interrompue.
« Là où le Grand Canal est enjambé… Ce ne peut-être que le Rialto ! pensa Anthony. Quatre cents ponts enjambent les canaux de Venise, mais il ne peut s’agir que de lui. Quant au massif d’amour… J’en perds mon latin ».

Cette fois, il regagna définitivement sa chambre et se mit à échafauder des tas de plans tous plus farfelus les uns que les autres dans son cerveau écartelé. Il aurait voulu donner la réplique, mener le jeu. Mais il ne faisait pas le poids. L’avait-on conduit jusqu’à cet hôtel intentionnellement ? Pourtant c’était bien lui, lui seul, qui avait eu l’idée de venir à Venise…
Il se sentait abattu, terrassé par trop de mystères et de coups reçus sur la tête.
Il bailla, appela la réception pour demander de se faire réveiller, et le sommeil l’emporta sur tout le reste. Il était vidé, épuisé. Son esprit douloureux aspirait au repos. Encore habillé, il plongea dans un sommeil profond, comme un coma, une perte de conscience totale pareille à une mort. Il verrait si demain Dieu lui redonnerait vie. Et pour quoi découvrir ?


VII


Le téléphone sonna à l’heure demandée. Le concierge avait bien fait son travail. Ce qui n’était pas prévu c’est qu’Anthony traîna un peu avant de se lever et que ses pensées partirent dans tous les sens. Au bout de quelques minutes, vaincu par un jeu de pistes trop bien organisé, il se rendormit…

Lorsqu’il se réveilla, les cloches sonnaient 10 h. Anthony fit un bon et se précipita dans la salle de bain. « Soyez précis », avait-elle exigé. Il n’eut que le temps de se raser et de prendre une douche. Déjà, il courait dans la rue, réajustant son loup qui venait de glisser.
Il zigzaguait à travers la foule, indifférente, affairée. Son souffle, au contact du froid ambiant, laissait derrière lui des nuages presque blancs. Heureusement, il savait où il allait, le Rialto, ce pont parmi les plus célèbres du monde, il l’avait aperçu la veille, avec sa forme bien particulière d’accent circonflexe.
Il bouscula quelques passants, s’excusant sans même se retourner. Plus loin, c’est l’échoppe d’un marchand de marrons qu’il manqua de renverser. Sourd à ses invectives, Anthony poursuivit sa course échevelée et continua de foncer vers le pont. Plus il avançait dans sa direction, plus la foule devenait dense autour de lui. Une foule composite : des trognes de fêtards qui ne s’étaient pas couchés, mais aussi de nouveaux masques, des touristes accrochés à leur appareil photo, des amoureux au visage lessivé par trop de mots passionnés. C’est un flot hétéroclite qui tentait d’avancer tandis que les vrais promeneurs déambulaient, partant à gauche, à droite, et empêchant toute possibilité de dépasser. Enfin, il arrivait.

Il monta quelques marches quatre à quatre. Et c’est alors qu’un choc se produisit dans sa poitrine. En face de lui, appuyée à un balustre en marbre, une jeune femme terriblement séduisante semblait le fixer. Leurs regards se croisèrent l’espace d’une seconde, avant qu’ils ne se détournent en même temps. La foule se pressait à cet endroit du pont pour voir défiler les bateaux sous ses arches. Immobilisé, à demi étouffé par cette marée humaine et cette course contre la montre, il tenta de reprendre son souffle.

Une femme s’avança vers lui, dans un costume dont la magnificence attirait tous les regards. Anthony la reconnut tout de suite. Elle était un tapis de roses rouges à elle seule. Une merveille dont le visage était caché par un masque blanc aux petites lèvres pulpeuses.
« Voilà donc l’explication du massif d’amour, se dit-il. C’est mon rendez-vous ! »
Elle avançait d’un pas lent et majestueux, un violon à la main, regardant avec assurance autour d’elle, ne saluant personne, comme si elle eut été la reine du jour traversant le pont. Personne, excepté Anthony ne pouvait savoir qu’elle était venue pour lui, mais tout le monde, subjugué par sa merveilleuse beauté et son air de grandeur, s’écartait respectueusement et s’inclinait presque sur son passage. A la fois ébloui et enchanté, il reprit doucement ses esprits et lui adressa un sourire. Ils avaient fini par se trouver.
- Venez avec moi, lui dit-elle, ici il y a bien trop de monde.
Elle lui fit rebrousser chemin et le guida jusque dans un café. Beaucoup se retournaient sur leur passage et les photographiaient. Ce n’est que lorsqu’ils furent assis qu’Anthony remarqua l’éclat de ses yeux bleus à travers le masque.
- Nous nous sommes bien amusés, non ? fut sa première interrogation.
- Heu… oui, en effet, répondit-il, gêné car ne sachant toujours pas à qui il avait affaire.
Ils commandèrent deux cafés et il fut surpris de la voir boire avec une paille. Mais comment s’y prendre autrement ?
- Pourrais-je, maintenant, avoir une explication ? osa-t-il demander timidement. Si je comprends bien, vous m’avez attiré ici depuis Versailles. Mais dans quel but ?
- Celui de nous amuser, mon cher. N’est-ce pas vous qui m’avez provoquée à l’intérieur de mes lectures ?
- J’ai seulement remarqué que nous aimions les mêmes livres. Le reste s’est fait tout naturellement.
- Sans doute ! Cependant, vous avez essayé de savoir qui j’étais…
- Heu… Oui… Comme ça. Mais ce livre ouvert dans la salle de lecture, le porte-clé en argent, pourquoi les avoir laissés là ?
- Au départ, cela n’était pas prévu, répondit-elle. Mais je vous ai vu arriver et, vite, j’ai filé aux toilettes.
- Parce que vous… vous me connaissiez ? demanda-t-il, surpris.
- Oui. Un peu.
Un silence gêna Anthony et il en profita pour terminer son café. Tout en la fixant, il demanda :
- Maintenant, vous pourriez peut-être retirer votre masque, non ?
- Vous n’y pensez pas ? D’abord, ça ne se fait pas, je suis costumée, et puis… voudriez-vous déjà terminer notre jeu ?
- Alors, donnez-moi au moins votre prénom !
- Léna… Ca vous plaît ?
Il répondit d’une moue admirative.
Anthony, qui avait maintenant retrouvé de sa superbe, se sentait terriblement excité. Cette femme le dominait mais le jeu était intéressant. Et puis, lui non plus n’avait peut-être pas dit son dernier mot.
Une chose était sûre, cette femme le fascinait et il l’imaginait belle. Elle ne pouvait être que belle !… Déjà, ses yeux semblaient des perles, et sa voix, lorsqu’elle prenait ses tons de princesse du XVIIIe, l’envoûtait.
- Ok ! dit-il avec conviction. Continuons notre jeu puisque tel est votre bon vouloir.
C’est alors que la princesse mystérieuse interrogea Anthony sur ses impressions de Venise, les peintres qu’il préférait, et posa toutes sortes de questions qu’une femme légèrement gaie, curieuse et libre pouvait demander à un touriste qu’elle rencontrait la première fois.
- Et puis, si vous êtes venu ici, qui sait si ce n’est pas pour y découvrir l’amour ? demanda-t-elle malicieusement.
- En tout cas, et dans un premier temps, puisque vous semblez chez vous ici, peut-être pourriez-vous m’aider à connaître un peu mieux cette ville ?
- Pourquoi pas ? D'abord, il faudra que je rapporte mon violon à la chambre d’hôtel.
Le soleil était timide mais il y avait beaucoup de douceur dans la brume qui estompait les contours du décor. Anthony oubliant complètement sa déception de la veille, laissait sa femme à la vie qu’elle avait choisie. Il se sentait maintenant prêt à poursuivre ses aventures, lui qui, pour la première fois de sa vie était devenu le héros d’un roman.


VIII


Ils passèrent par tout un dédale de ruelles étroites, de petits ponts, de places désertes, devant des palais décrépits et des églises dont les cloches fêlées sonnaient l'heure avec une espèce de timidité. Soudain, sur le quai d'un canal d'où montait une odeur assez désagréable, elle dit :
- Si vous ne l’avez pas encore vu, voici le Pont des Soupirs. Mon hôtel n’est pas très loin. Attendez-moi ici. Je préfèrerais, pour le moment, qu'on ne nous voit pas ensemble.
Une seconde, il pensa que c'était une façon adroite de le planter là. Mais elle revint bientôt, et ils reprirent leur promenade, dans cette exaltation pareille aux premiers moments d’un amour naissant, où l’on a l'impression de découvrir un univers entier fait seulement d'étonnements et de beautés. Anthony en oubliait de regarder autour de lui. Son hôtesse lui signalait bien, de temps à autre, quelque bâtiment remarquable, mais il s'en souciait moins que d’imaginer la femme qui se cachait derrière son costume.

Le palais Dandolo, sur la Riva Schiavoni leur fit découvrir quelques somptueuses peintures des plus grands maîtres de la Renaissance ainsi qu’une collection unique de verrerie dont certaines pièces rares sorties tout droit des fonderies de Murano, à la fin du XVIème siècle.
- A Venise, dit-elle, le brouillard peut naître en plein jour, il est alors presque rose par la grâce du soleil qui y reflète les façades d'ocre et de briques sanguines. Il peut surgir du ciel pareil qu’en montagne et commence à voiler le sommet des édifices. On le voit descendre et suivre les canaux pour les remplir d'une ouate épaisse. Il comble les perspectives et il impressionne toujours quand on le voit surgir d'une ruelle ou d'un canaletto.
De loin en loin, ils entraient dans une église, moins pour la visiter que pour y continuer plus confortablement leurs confidences, assis sur un banc, dans l'odeur des cierges. Ils en virent ainsi quatre, cinq… Anthony ne savait plus au juste.
Ce qu'il se rappelait par contre, c'était que dans la dernière, déserte, obscure, et qui sentait l'encens, il lui avait pris la main et, abrité derrière un confessionnal, il l’avait serrée contre lui. Il s’agissait de l’église Santa Maria, située tout près du rio della Fava et celle-ci resterait dans leur mémoire.
Quand ils ressortirent sur le parvis, leur attention fut attirée par une jeune femme, portant elle aussi un masque blanc, mais qui laissait la bouche à découvert. Elle regardait en direction d’un homme dont le masque noir, allongé en une pointe recourbée, rappelait un profil d’oiseau. Comme beaucoup d’hommes, il portait un tricorne. Une cape très ample le recouvrait entièrement et, par un doigt sur ses lèvres, il semblait inviter la jeune femme à se taire, à garder un secret. Comme tout cela était mystérieux !

A plusieurs reprises, Anthony avait proposé une restauration, mais il avait compris qu’elle refuserait jusqu’au moment où elle déciderait de quitter son encombrant costume. Ils firent donc une halte et burent un vin chaud. A l’aide d’une paille, bien entendu.
Quand la fin de l’après-midi s’annonça, le brouillard était toujours aussi persistant. De-ci de-là, les sirènes des bateaux et les cloches lançaient leurs appels ouatés à travers l’épaisseur de la brume, et, dans les ruelles mal éclairées, les piétons faisaient entendre leur voix avant d’apparaître.
Le long du Grand Canal, braillant ou minaudant, riant malgré le froid qui traversait la soie et les velours, comtes et duchesses d'un jour, d'une nuit ou d'un week-end, marchaient avec Casanova et Matamore vers les palaces de marbre et d'or et les palais chauffés.
D'un quart de tour gracieux de son avant-bras, un Pierrot tout blanc, invita la princesse à danser le menuet, ce qu’elle remercia d’un geste.
Soudain, une vibration dans sa poche et la sonnerie de son portable précipitèrent Anthony en dehors de son nuage. « Carole » s’affichait sur la fenêtre.
- Tout va bien ? lui demanda-t-elle.
- Oui, merci, et toi ?
- La routine, la course après les vedettes, les invitations pour approcher les plus beaux costumes. Je rentre demain soir.
Il n’avait pas envie d’être désagréable, encore moins de mentir. Il lui souhaita malgré tout une bonne fin de séjour et raccrocha.

En retraversant la place St Marc, Monteverdi accompagna leurs pas. Trois musiciens s’en donnaient à cœur joie, adossés au mur de gondoles. Un peu plus loin, de mauvais peintres proposaient des portraits à trois sous. Enfin, des camelots se mêlaient aux touristes sous le regard indifférent des nombreux chats vivant là depuis toujours. Des bruits, des odeurs descendaient des maisons par les fenêtres ouvertes. Une poulie grinça avec son linge qu'une main expérimentée étendait tout là-haut, au-dessous des toits.
A plusieurs reprises, Léna avait pressé son corps contre celui d’Anthony et lui avait fortement serré la main.
- Je suis fatiguée, lui dit-elle. Et si nous commencions par aller dîner ?
- En costume ? s’inquiéta-t-il.
- Je connais un restaurant original… Si vous voulez toujours me faire confiance…
Décidément, Anthony vivait un vrai conte de fée. Etait-il bien réveillé ?

Ils entrèrent dans une auberge à la façade renaissance qui était en fait un palais. Une hôtesse les accueillis et les sépara en les dirigeant chacun vers une porte opposée. Il s’agissait d’un sas. Un grand vestiaire pourvu de cabines individuelles. On demanda à Anthony de retirer son loup et il se retrouva les yeux cachés par un masque de sommeil… Il sentit deux mains se poser sur ses épaules, puis il reconnut les sons caractéristiques d’une salle de restaurant. Après l’avoir guidé, c’est par différentes pressions des doigts qu’on le fit asseoir et, au bout de quelques instants, il entendit Léna qui s’adressait à lui.
- Que pensez-vous de mon idée ? Lui demanda-t-elle
- Une sombre idée, répondit-il en riant, puisque je ne vous vois pas.
- C’est le but. Le seul endroit, à ma connaissance, où il est possible de retirer son masque de carnaval afin de pouvoir manger incognito.
- Formidable ! Cela me rappelle autrefois, lorsque je jouais à « l’aveugle » avec mon frère. Mais quel intérêt pour nous ? Ne serait-il pas temps de tomber les masques ?
- Et de tout gâcher ? s’offusqua-t-elle. N’avons-nous pas le temps de nous découvrir ? La soirée est à nous, non ?
S’agissait-il d’une invitation ? Anthony ressentit cette dernière phrase comme telle. Il pressentit qu’ils allaient passer leur première nuit ensemble.
Léna prit une initiative qu’elle n’avait pas encore eue : elle avança sa main prudemment sur la table, chercha et attrapa celle de son prisonnier. Elle l’ouvrit. Ce genre de geste qui exprime à la fois la soumission et la possession. Pour lui, il contenait un tout autre message : elle avait souscrit complètement à son envie de la connaître, et maintenant, c’est elle qui menait le jeu, qui désirait aller encore plus loin. Au fur et à mesure que les heures passaient, ce désir de la découvrir se faisait plus pressant. Un frisson le parcourut. Il se dit : « c’est cavalier, mais peut-on prétendre connaître une femme si on n’a pas fait l’amour avec elle ? »
Anthony lui souleva la main et la porta à sa bouche. Il l’embrassa par petites touches et poursuivit son baiser tout le long de l’avant bras. Elle frissonna à son tour et lui dit :
- Normalement, on ne doit pas se toucher…
Mais elle ne résista pas. Sa voix était grave et douce à la fois. Elle avait dû s’avancer car il pouvait maintenant sentir son parfum, imaginer les battements de son cœur entre ses seins au-delà du fin tissu qui devait les recouvrir.
On leur fit manger des seiches accompagnées de polenta, puis une mousse à la menthe en guise de dessert. Tout était étudié pour pouvoir dîner dans l’obscurité totale. Au rire de sa compagne, Anthony comprit qu’elle n’était pas insensible non plus au Fragolino, le vin maison au goût prononcé de fraise.
L’effet du vin pétillant ou non commençait d’ailleurs à se faire sentir dans la salle. Des rires fusaient. Des voix s’élevaient. L’ambiance montait.
Il régla l’addition, retrouva son loup au vestiaire et tous deux sortirent sur la fondamenta, se dirigeant vers le môle d’embarquement des vaporettos. Ils partirent pour une petite heure de ballade nocturne le long du Grand Canal, jusqu’à l’embarcadère de San Zaccarian. Léna prit le bras d’Anthony dans un geste d’émotion tendre et magique. Il osa lui demander :
- En fait, où habitez-vous ? Venise ou Versailles, car il semble que vous ayez partout vos habitudes.
- Je ne vis pas à Venise, mais j’y suis souvent venue au moment du carnaval. Je me partage surtout entre Versailles et Vérone.

Venise brillait comme un joyau posé dans la nuit, de part et d’autre de la mer et des étoiles. Quatre musiciens étaient installés au milieu de la petite place San Salvador, devant l’église. Tous quatre jouaient, avec la fraîcheur de leur jeunesse, un concerto de Vivaldi qui convenait en tous points à cette ville et encore mieux à cette nuit féerique.
- Est-ce que je peux vous raccompagner à votre hôtel ? s’enquit Anthony quand ils débarquèrent. C’était pure formalité, pensa-t-il, mais sans doute serait-elle sensible à cette marque de courtoisie. Une fois de plus, elle joua le jeu.
- Cela m’ennuie, répondit-elle. Après, vous ne retrouverez pas votre chemin.
- Croyez-vous ? Tout dépend de l’heure, dit-il d’un air amusé.
Pourtant, il savait bien qu’elle avait raison : Au retour, s’il avait dû regagner seul son hôtel, il se serait égaré plus d'une fois.
Ils étaient si pressés de se dévoiler l'un à l'autre qu'ils ne prirent même pas le temps de boire un dernier verre le long du canal pourtant si animé. Ils marchèrent à n'en plus pouvoir à travers un labyrinthe où Anthony, parfois, croyait reconnaître un nom de rue, un monument.
Enfin, ils arrivèrent à l’hôtel où logeait Léna. Il s’agissait de l’Al Ponte Antico, un palais édifié dans le plus pur style gothique.
Comme l’avait si bien dit Léna, en effet, la nuit était à eux…


IX


Passée l'entrée, aux murs jaune de Naples et ornés d'une imposante fresque, tout ou presque était de couleur rouge cramoisi, du damas de soie sur certains murs, à l'épaisse moquette de laine sur thibaude pour les sols.
Il la suivit le long d’un corridor qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une immense chambre aux murs tapissés de soie ivoire et garnie de meubles anciens. Ambiance feutrée avec banquette de velours et riches tapis . Beaucoup de dorures, un miroir géant et le lustre en cristal. Mais surtout, un lit à baldaquin. Aucun bruit ne filtrait.
La porte à peine refermée, Léna s’était immobilisée le long de la cloison. La fraîcheur d’une tenture lui sembla une caresse. Elle le dévisagea longuement sans rien dire tandis que lui imaginait qu’aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait au plus profond des yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Sans doute avait-elle terminé son numéro et s’en remettait maintenant à celui qu’elle avait fini par conduire dans sa chambre. Mais lui non plus ne bougeait pas, semblant attendre un signe de celle qui l’avait provoqué toute la journée et une partie de la nuit. Il attendait un geste, une parole… Il attendait et son corps s’était raidi. Il la mangeait des yeux, à l’affût du moindre mouvement qui allait rompre cet état de silence. Il devinait son corps sous ses habits fastueux, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Son souffle chaud traversait le masque et léchait son oreille…
Léna ferma les yeux et déglutit péniblement. Elle aussi était troublée. Davantage encore, peut-être, et elle ne pouvait plus le cacher. Anthony était là, devant elle, contre elle. Son parfum, sa présence, son aura, son allure toujours aussi sexy… Léna rouvrit les yeux mais ne regarda pas les lèvres qui la faisaient languir. C’était pénible d’être ainsi séparés par un masque, horriblement tentant, et pourtant une boule d’angoisse était là, et elle l’aidait à résister. Elle apprenait à lui parler. Elle apprenait que deux êtres pouvaient s’offrir sans un seul mot.
Comme rien ne se produisit, Anthony se décida d’interrompre cette fascination mutuelle et silencieuse. Il la prit soudainement dans ses bras et voulut l'étreindre avec passion.
- Je suppose que je ne suis pas non plus censé vous embrasser ?
- Non, en effet, vous ne devriez pas le faire. A moins que…
Mais il le fit. Retenant sa nuque de la main droite, fouillant le tissu vaporeux sur sa poitrine de la main gauche, il l’embrassa avec une passion dévorante, remontant ses doigts le long de sa nuque, ponctuant chaque baiser d’une pression sur son sein et d’un mouvement du bassin.
Il ne parvenait pas à s’expliquer ce qui lui arrivait. Même pendant les mois de frotti-frotta intensifs, qui avaient précédé sa première relation sexuelle avec Carole, il n’avait jamais ressenti ça.
Il voulait sceller ses lèvres à celle qu’il tenait contre lui, et dont il ignorait quasiment tout, et cependant, il avait peur de rompre le charme, de faire retomber d’un coup l’excitation qui s’était emparée d’eux.
Pour cela, il fallait lui retirer son masque. Il esquissa un geste.
- Non, surtout pas ! cria-t-elle quand il passa ses doigts à l’arrière de sa tête et qu’elle lui saisit les poignets. Surtout pas ! Je veux que nos visages restent cachés.
Une fois de plus surpris, Anthony se rangea à cette idée, et même la trouva excellente. Bien que difficile à supporter, la possibilité de continuer de l’imaginer le séduisait. Ainsi, jusqu’au bout, il avancerait en terre inconnue. Le mystère se poursuivrait.
Il se pressa contre elle, mais quand il sentit une caresse effleurer sa nuque, il se dégagea.
- Une minute, lui dit-il.
Il s’éloigna d’elle, surprise à son tour, pour aller fermer le rideau. Ne sait-on jamais… Dehors, les lumières scintillaient. La chambre donnait sur le pont du Rialto au loin, et le Grand Canal, l’une des vues les plus romantiques du monde. Puis il revint auprès de Léa, commença par délacer sa robe, et la déshabilla tout doucement comme on dénude une poupée de luxe, avec ménagement et en prenant grand soin de déposer chaque vêtement bien à plat sur la table et les fauteuils en acajou.
Sans une parole, elle-même l’aidait.
Il remarqua que ses cheveux qui, jusqu’à présent, ne s’étaient pas dévoilés, présentaient une couleur blond doré, ce qui l’enchanta.
Au fur et à mesure qu’il lui enlevait ses vêtements, Anthony ressentait une sensation étrange, semblable à celle de dégonfler un ballon de baudruche. Bientôt, la belle courtisane se retrouva en sous-vêtements, et c’est avec une infinie délicatesse qu’il lui retira ses bas. A l’intérieur de ses mains bronzées, on aurait dit de la gaze invisible. Il s'arrêta pour contempler ses jarretelles assorties au reste de sa lingerie. Il embrassa ses pieds et lui sourit. Son visage rayonnait d'une étrange pureté. Quant à Léna, elle gémissait à la fois de plaisir et d'attente impatiente. Son corps était encore plus beau que ce qu’il s’était imaginé.
Lâchant son visage, elle commença, à son tour, à déboutonner la chemise de son chevalier servant et la lui ôta en la faisant glisser le long de ses épaules... Elle lui caressa le torse dont elle trouva la peau douce et chaude... Léna voulait l’engloutir parce qu’elle savait qu’il était ici pour elle et qu’elle était venue pour se faire découvrir. Presque nue, sans opposer la moindre résistance, bien au contraire, abandonnée, elle s'offrait tout à lui. Anthony se déshabilla prestement et la prit dans ses bras, la déposant sur le lit entr’ouvert. Après l'avoir regardée quelques secondes en sous-vêtements, offerte, il ne put réprimer un murmure :
- Léna…
Elle tressaillit de tout son corps mais il fit mine de ne pas y prêter attention. Il était comblé et s'allongea à côté d'elle. Sans cesser de fixer les interstices du masque qui, lui, demeurait imperturbable, il défit son soutien-gorge et le lui retira, puis il fit glisser la petite culotte blanche qu’elle repoussa du pied. Il la caressa doucement, évitant son intimité, déposant ses lèvres un peu partout comme pour l'exciter davantage. Quand il la sentit totalement abandonnée, il s’approcha encore plus près et la regarda dans les yeux qu’il devinait derrière le masque.
- Je ne peux que constater que tu es une tricheuse, lui dit-il en souriant.
- Ah bon… Pourquoi ?
- Eh bien, je viens de me rendre compte que le ticket au bas de ton joli ventre n’est pas de la même couleur que tes cheveux…
Il comprit que si son visage demeurait imperturbable, en fait, elle souriait elle aussi.


Il passa un désir très fort entre eux, une puissance des sentiments portée à son paroxysme. Leurs corps s’expliquaient tout cela dans la tiédeur des draps soyeux.
Il l’enveloppa de ses bras musclés et elle huma son parfum qui pénétra jusqu’au fond de son cœur. Il avait tant envie de prendre le goût de sa bouche, de se fondre en elle, mais pour le moment, il se contentait d’embrasser son cou et le haut de ses bras.
Il ferma les yeux. Les mains de Léna étaient douces et chaudes sur ses épaules nues. Le souvenir d’une mélodie lointaine traversa son esprit, caressante, langoureuse, tels les doigts qui exploraient à présent l’ensemble de son corps.
Ivre de volupté, elle renversa la tête et lui contempla le visage. Des yeux de tigre, une mâchoire carrée et des lèvres sensuelles, c’était déjà ce qui avait retenu son attention lors de leur première rencontre. Car première rencontre il y avait eu…
Elle frémit lorsqu’elle sentit la bouche avide se poser sur la pointe de l’un de ses seins. Le refrain devait être communicatif car il résonnait maintenant à l’intérieur de sa tête, envoûtant, ajoutant une touche de magie à cet instant merveilleux. Son visage, qui n’était, en fait, qu’un joli morceau de carton peint, demeurait figé, et pourtant Anthony perçut un murmure qui l’invitait :
- Viens…
Il s’allongea alors sur le corps de sa compagne, dans les draps tièdes du grand lit, et, tout en l'embrassant, s'enfonça en elle le plus doucement possible. Elle se tendit, soupira comme une vierge et, contrairement à ce qu’indiquait l’expression du masque, s’abandonna sans lutter. Le lit, témoin de leur amour, grinçait doucement au rythme de leur passion.
Fermant les yeux, les mains chaudement pressées contre les épaules de son amant, Léna se laissait emporter par les vagues de bonheur qui la conduisaient jusqu’au bout du chemin… Dans les bras de celui qu’elle avait amené à elle avec tant de mystère, la musique prenait vie, unissant son corps à celui de son amant dans la même ondulation et dans de profonds soupirs.
Et c’est alors qu’il s’apprêtait à la prendre, qu’elle fut plus rapide, la vague de bonheur la submergeant. Elle s’agrippa à ses flancs et cria. Un râle, des mots surtout qui bloquèrent instantanément ses mouvements. Il la regarda, mais comprenant qu’elle demeurait encore quelques instants dans les hautes sphères, il recommença à se mouvoir et partagea un plaisir intense comme il n’en avait plus connu depuis longtemps. Ce bien-être était décuplé par son excitation à ne pouvoir que deviner, imaginer, le visage de sa partenaire.
Il attendit que son souffle lui revienne, se posa sur ses avant-bras et lui dit :
- Ce n’est pas possible…
- Quoi donc ?
- Retire ton masque !
Elle marqua un temps d’arrêt et lentement lui dit :
- Oui je sais, certains gestes, certains signes nous sont propres. Moi aussi je t’aurais reconnu entre tous. Elle retira son masque tandis qu’il abaissait son loup.
- C’est donc toi ?…demanda-t-il, la bouche ouverte. Je crois rêver. Il est vrai que je n’ai pas eu des dizaines d’expériences sexuelles, mais ce cri dans le plaisir ne pouvait que t’appartenir… Et puis… Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Léna… c’est le diminutif d’Hélène…

Il se redressa, s’assit sur le drap en face d’elle et poursuivit :
- Ainsi, depuis le début, tu te joues de moi… Peux-tu m’expliquer ? Cela fait si longtemps…
Tout en lui caressant la main, elle répondit :
- Vingt-deux ans, Anthony. Vingt-deux ans que ta fiancée rêve de toi chaque nuit et espère te retrouver.
- Peux-tu m’expliquer ? Comment as-tu fait ?
Mais quand il vit la petite moue qui se dessinait par-dessus la bouche de son amoureuse et qu’il avait oubliée, il ne put attendre la réponse. Il posa ses mains autour du visage constellé de poudre d’étoiles rousses de celle qu’il avait tant aimée autrefois et joignit ses lèvres aux siennes.
Un baiser long et passionné ressenti par chacun avec beaucoup d’émotion.

Puis un silence de réflexion s’installa. Allongés sur le dos, leurs regards se perdaient dans les voilages soyeux du lit à baldaquin. Léna ne disait plus rien et laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Quant à Anthony, Il avait reconnu en une seconde la femme couchée auprès de lui, le visage dissimulé, et pourtant, la dernière fois, c’était il y a si longtemps… Sa présence ici était une énigme qu’il n’essayait même pas de démêler présentement car exagérément compliquée. C’était trop pour une simple journée. Il laisserait naturellement le passé l’envahir à nouveau. Il n’était sûr que d’une seule chose : Il avait retrouvé Hélène, sa fiancée d’autrefois. Bien que son visage se soit quelque peu arrondi, comme son corps. Même si ses cheveux n’étaient plus ceux qu’il avait connus et que sa voix était devenue un peu plus grave. Vingt-deux ans s’étaient écoulés depuis le fameux jour où il avait reçu une lettre qui lui avait transpercé le cœur. Un amour brisé en l’espace d’un instant à cause de ses parents …

A l’époque, la situation était fâcheusement compliquée. Ils habitaient à trois cents kilomètres l'un de l'autre. Même s’ils croyaient s’aimer, leurs goûts n'étaient pas toujours en harmonie, elle avait pour parents des gens tyranniques, et surtout, elle dépendait entièrement d’eux. Lui venait d’un milieu modeste, ce qui les contrariait. Et Hélène lui avait dit. Anthony n’avait pas supporté. Toute sa vie, il aurait eu droit aux pics. Bref, au bout de quelques semaines, Anthony avait décidé d'en finir et de briser les fiançailles dont ils avaient rêvé. Hélène s'accrochait malgré tout, lui écrivant d'interminables lettres. D'abord, ne voulant pas lui causer trop de peine, il avait répondu, essayant de lui expliquer qu’il n’était pas en mesure de la faire vivre comme elle avait été habituée. Mais cela n'amenait en retour que des lettres plus longues encore, où elle réfutait point par point tous ses arguments. La seule décision raisonnable, pour elle, c'était qu'ils renouent leur relation. Mais lui savait bien que le problème de l’argent resurgirait. Il avait fini par ne plus répondre. Devant ce silence impossible à briser, elle s'était enfin découragée.

Et maintenant, il la regardait sans haine ni regrets. Il l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Oui, elle lui appartenait. Puisque, après vingt-deux ans, elle était revenue et avait frappé à sa porte, peu importait ce qu’elle lui demanderait, il lui donnerait. D’autant plus que sa femme était partie dans les bras d’un autre. Il consentirait, là, sur les draps de ce lit, il accepterait tout. Tous les souvenirs lui revenaient. Il l’avait aimée, et là, maintenant, il l’aimait encore. Carole était devenue sa femme, mais rien ne les prédisposait à s’unir. En fait, il avait toujours regretté son amour de jeune homme et surtout son orgueil d’avoir quitté celle qu’il chérissait, sur le coup d’une parole malheureuse.


X


Après le petit déjeuner pris tôt le matin, le couple rendit visite à l’église San Zaccaria toute proche. Ensemble, ils voulaient remercier Dieu de les avoir réunis. Les habits de princesse étaient restés à la chambre et chacun ne portait qu’un loup, histoire de ne pas être reconnus s’ils venaient à croiser Carole. Mais à cette heure-ci, elle devait encore dormir. Les photographes professionnels recherchent avant tout les fêtes et les réceptions grandioses, les amoureux, la tranquillité.
La lumière était pure sur la lagune, naissant des cieux élevés pour inonder d’air dense et transparent l’épaisseur souple des eaux du grand canal. Le matin, très tôt, Venise redevenait magique. Les rues retrouvaient leur calme et leur propreté. Ils marchèrent en silence, traversèrent l’immense quadrilatère de la place St Marc, cheminant entre les bandes de marbre blanc des pavements. A cette heure matinale, elle était encore libre des hordes de touristes et de pigeons qui l'envahissent chaque jour.

Puis, comme souvent, le brouillard arriva sans crier gare, enveloppant de son manteau tout l’archipel. Venise apparut alors comme sortie d'un film en noir et blanc.
- Tu n’as absolument pas changé depuis la dernière fois qu’on s’est vu, observa Anthony en s’approchant de son amoureuse avec un regard contemplateur. Tu es toujours… aussi belle !
- Et toi tu es gentil. Oh si, j’ai changé, mon corps a changé. C’est sans doute l’effet magique du brouillard ici qui m’enveloppe. Mais tu es gentil.
- Qu’importe les années et les déformations, Léna, deux êtres qui s’aiment vieilliront ensemble et se plairont jusqu’à leur dernier souffle.

Ils passèrent la matinée à visiter les joyaux de peinture et d’architecture du Palais des Doges et de la Basilique. Abasourdis, éblouis, dissous par tant de beauté, ils sentirent comme un petit creux à l’estomac. Aux douze coups de midi, ils s’assirent et déjeunèrent à la terrasse du café Florian.
Soudainement, le bleu du ciel avait rempli l'espace d'une lumière si pure qu'on aurait pu croire avoir rêvé de la brume. Maintenant, il faisait beau et chaud. Les façades avaient changé leur palette de couleurs.
Un peu en retrait de la terrasse du mythique café, les musiciens en queue de pie jouaient des morceaux de Liszt et d’Offenbach. Léna commanda un cappuccino qui lui fut servi sur un petit plateau d’argent tandis qu’Anthony termina la bouteille de vin blanc de Vénétie.
- Une chose que j’aimerais savoir, demanda-t-il, comment es tu parvenue à glisser les différents indices devant moi ? Tu t’en es donné du mal !
- Oh tu sais, je connais certaines personnes qui ont pu me renseigner, et puis ici, en Italie, les pourboires sont toujours appréciés…
- Je n’en doute pas, répondit-il. Mais au départ, comment m’as-tu retrouvé ?
- Ah, voilà le plus intéressant ! Tout simplement au mariage de Jérôme et Agnès. Je m’étonnais que tu ne m’aies pas posé la question plus tôt. Je suis cousine avec la mère de la mariée. Dès que je t’ai vu, à la sortie de la mairie, je t’ai reconnu, et il m’a fallu ensuite jouer à cache-cache plusieurs heures pour que ton regard ne tombe pas sur moi.
Anthony sourit, rêveur, et il caressa le genou de celle qui avait tant fait travailler son imagination pour le ramener à elle.
Amoureux, ils se sentaient revivre. Ils avaient de nouveau vingt ans et, présentement, rien ni personne n’aurait pu les faire revenir définitivement dans ce monde où la vie les avait séparés et engloutis.

Léna lui raconta comment s’était passée sa vie depuis leur séparation. Elle lui apparut aussi terne que la sienne et c’est ainsi qu’il apprit qu’elle s’était mariée avec un commerçant fortuné de Vérone, mais que la dose d’amour qu’il lui avait injectée ne l’avait pas comblée. Il était décédé dans un accident quelques années seulement après leur mariage. Son amour de jeunesse n’était pas oublié mais elle n’avait pas cherché à retrouver Anthony, bien qu’elle ait gardé une maison en région parisienne et qu’elle séjournait souvent en France. L’Amour, elle ne le vivait vraiment qu’à travers les romans… En fait, comme lui.

Enfin ils se levèrent et, tranquillement, se dirigèrent vers une petite place qu’ils avaient traversée avant de déjeuner et s’assirent sur un banc. Ces bancs doubles que les amoureux redoutent car ils ne sont pas propices aux secrets. Mais celui-ci était libre. Un pigeon manqua de se poser sur un genou d’Anthony. Il dévia de sa trajectoire et se colla à son pied. Léna sourit, referma les bras autour de sa nuque, plongea ses yeux dans le regard tendre qu’elle devinait, glissa son visage contre le creux de son cou tout en pleurant silencieusement.
Il enserra sa taille, s’accrochant désespérément à cette chaste étreinte. S’il baissait la tête, ne serait-ce qu’un soupçon, elle lèverait la sienne et ils s’embrasseraient à nouveau. Comme tout cela était bon !
Ils restèrent immobiles un long moment avant qu’elle ne se dégage de ses bras et ne sèche les traces de larmes sur ses joues.
- Nous ferions mieux d’y aller.
- Tu as sûrement raison. Malheureusement. J’en suis désolé.
- Pas autant que moi. Mais c’est la vie… tu dois repartir.
Quand elle glissa son bras le long du sien, Anthony eut soudain une vision très claire de ce que serait son avenir : Une succession de jours maussades à vivre avec le regret de n’avoir pas été jusqu’au bout de la passion si poignante qui faisait battre toutes les veines de son corps.
Ils devaient encore retourner chercher la valise et reprendre le vaporetto.

Une heure plus tard, lorsque la porte du taxi s’entrouvrit, il la claqua violemment.
- Je ne veux pas partir…
Il prit le visage de Léna à deux mains pour y déposer un baiser et ils montèrent ensemble à l’arrière.
- A Santa Lucia ! S’il vous plaît.
Assis auprès de celle qui avait remis son cœur en marche, il ne parla pas mais regarda par la vitre la ville froide qui ne tarderait pas à s’endormir. Le brouillard qui était réapparu les avait gelés. Léna lui avait appris que quand il arrivait le soir, il s'annonçait sur la lagune en une danse de fumerolles, enserrait les monuments avant de suinter sur les façades et de tout emplir d'une gaze qui étouffait les bruits.
En fait, l’épais brouillard venait de tomber en quelques minutes et les lumières visibles l'instant d'avant sur les îles étaient à présent masquées par un épais rideau opaque. Peu après, il arriverait sur le port de Venise et dissoudrait toutes les formes dans un flou général. Ce qui n’empêcherait pas la fête de se poursuivre.

Sur le quai de la gare Santa Lucia, Léna se mit à pleurer. Anthony tenta de la consoler en lui promettant d’essayer de revenir bientôt. A moins que ce ne soit elle. Ce qui serait plus facile. Triste, il se rendait bien compte qu'il ne l'était pas autant qu'elle. Il se sentait surtout désemparé. Alors que le chef de gare s’apprêtait à agiter son drapeau, il attrapa celle qui était restée sa fiancée et lui donna un baiser plein de passion. Enfin, il courut vers la porte coulissante encore ouverte. Elle suivit de ses yeux humides la silhouette chérie qui s’éloignait.
A peine monté, Anthony se retourna et la dévisagea. Elle l’avait suivi jusqu’à la marche. Son visage était pâle et des cernes se dessinaient sous ses yeux. Les portes se refermèrent brusquement et ils échangèrent un long regard, intense. Léna s’avança à ras du wagon tandis qu’il s’appuyait face à la porte, et elle posa ses doigts sur la vitre. De l’autre côté, il plaça sa main contre la sienne. Puis il souffla sur le verre et fit des petites vagues sur la buée qui s’y accrochait : il venait de s’apercevoir qu’il avait oublié de lui donner son numéro de portable. Pour le cas où… Alors, à l’envers, il écrivit : 06 14 90 83…. Mais le train démarra, commença à avancer, et pour les yeux de Léna, il alla bien trop vite. Elle n’eut pas le temps d’enregistrer dans sa mémoire les deux derniers chiffres…

Anthony resta pensif un long moment puis dormit pendant presque tout le trajet. Arrivé chez lui, il retrouva Carole qui venait de rentrer et qui commençait sérieusement à l'insupporter par des anecdotes dont il se rendait compte qu’elles n’étaient destinées qu’à donner le change. Il ne dit pratiquement rien, ne posa aucune question et se garda bien d’évoquer son séjour dans la ville des amoureux. Plus tard, il verrait toujours.
Maintenant, il avait besoin de réfléchir.

Du temps passa, et du temps encore. Sans doute emportée par le brouillard, Venise ne fut bientôt plus qu'un rêve lointain auquel il s’accrochait pourtant à longueur de journée. Une parenthèse lumineuse qu'il aurait voulu élargir à l’éternité...


XI


Anthony était retourné à la bibliothèque. Il avait revu Framboise alors qu’elle semblait l’éviter. Etait-elle en contact avec Hélène ? Il était quasiment sûr que c’était elle qui l’avait aidée, qui l’avait informée de ses lectures. Mais maintenant, cela lui était égal. Et puis, les romans d’amour n’avaient plus la même saveur. Il en avait lu de nouveaux. Sans conviction.
Il ne s’accrochait qu’à une seule chose : vingt-deux ans plus tard, Hélène l'avait retrouvé. Elle était amoureuse comme au premier jour et lui ne pouvait s’empêcher de penser à elle. L’aimait-il d’amour ? L’aimait-il suffisamment pour modifier sa vie ? Il le saurait bientôt. Il parlerait à Carole.
Tout le monde connaît l'histoire de ces deux mouches. Séparées par plus de 1 000 kilomètres, la femelle émet une simple molécule de phéromone, le mâle devient instantanément fou de désir et vole directement vers la femelle avec une seule idée en tête… S’en suit un accouplement aussi fougueux que peut l’être la rencontre de deux mouches motivées pour se reproduire.

Un soir, Anthony fut invité à l’inauguration de la nouvelle salle des fêtes. Carole n’avait pu venir, retenue à son bureau.
- Putain vieux, t’es pas dans la m… ! l’avait-il interrompu, de la voix qu’il prenait autrefois lorsque tous deux avaient fait une bêtise. Bertrand n’en était pas revenu quand son ami avait fini par se confier à lui et raconter ce qui lui arrivait.
- Oui… je suis amoureux.
- Et Carole dans tout ça ?
- Tu veux que je te dise franchement ? J’en ai rien à faire ! Et je pense qu’elle non plus.
- Dis pas ça vieux !
- Non, je te jure ! Avant, j’aurais été malade comme les pierres. Je me serais traité intérieurement de salaud. Et maintenant, je ne peux m’empêcher de lui en vouloir à elle ! Elle n’est pas l’épouse que j’attendais.
- Arrête tes conneries, on dirait que tu la découvres juste maintenant ! Elle n’est pour rien dans ton retour auprès de ton amie ! Tu devrais lui parler…
- Je vais le faire.
- Léna ressent pour toi ce que tu ressens pour elle ?
- Oui, et davantage encore car elle s’était préparée à me revoir.
- La question c’est : qu’allez-vous faire ?
- J’en sais rien !
- Réfléchis bien à la décision que tu t’apprêtes à prendre, vieux, c’est le seul conseil que je puisse te donner.

Avant que la moitié de la soirée ne soit passée, Anthony avait rencontré et discuté avec de nombreux visages qu’il côtoyait régulièrement. Il s’était efforcé de montrer bonne figure. Quant à Framboise, il ne l’avait aperçue qu’un instant et elle l’avait ignoré. Plus tard, lorsqu’un collègue de la mairie vint lui dire bonsoir et le présenter à sa femme, il entrevit la bibliothécaire à nouveau. Elle s’avança, lui lança un regard qu’il ne put définir avant de disparaître dans la foule.

Le lendemain soir, le dîner venait de s’achever lorsque, profitant des reproches que Carole lui adressait, Anthony reprit la balle au bond.
- De toute façon, je vais te quitter.
- Me quitter ? demanda Carole, s’appuyant sur le rebord de l’évier.
- Oui, te quitter, articula-t-il. J’en ai assez d’être à côté de ma vie à cause de toi, et en plus d’être trompé.
- Trompé ? Elle semblait tomber des nues.
- Oui, je l’affirme. Je ne suis pas au courant de tout. Des soupçons seulement, mais ce que j’ai vu à Venise m’a suffi. Je n’ai pas voulu en savoir plus.
- A Venise ? Tu es venu à Venise ?
- En effet. Car j’avais des doutes.
- Et alors ? Peux-tu m’expliquer ?
- Te souviens-tu de ta soirée chez Angelo ?… J’y étais aussi. Tu es partie avec Xavier. Ne revenant pas, je suis allé à votre recherche... Et je vous ai vus dans la bibliothèque lorsque vous vous embrassiez.
- Ecoute-moi Anthony, il faut que je t’explique. Ceci n’a aucune importance. Je n’ai pas fait cela avec l’esprit de te trahir. Et je regrette ce qui s’est passé. Tout est venu si vite, imprévisible et incontrôlable.
- Tu plaisantes ?
- Non. Un simple moment d’égarement.
- Mais bon dieu, que faisais-tu avec ce type dans la bibliothèque ?
- Tu ne vas pas me faire une scène de jalousie ! et considérer un collègue, en l’occurrence Xavier, faisant sa cour comme quelqu’un susceptible de modifier ce qui existe entre nous !
- Ah oui ! Un type t’embrasse en te serrant contre lui. Et toi, tu ne fais rien pour le repousser. Tu te rends compte de ce que tu me dis ?
- Oui je sais. Mais je me suis reprise tout de suite. Tu n’as peut-être pas vu ça. Le champagne m’avait un peu monté à la tête.
- Sûrement ! J'ose croire que c'est une raison suffisante.
- Et puis cet homme est intelligent et sensible. Il m’a proposé simplement de venir voir l’une des plus belles collections de Venise. Je n’ai pas réfléchi.
- Tu n’as donc pas vu que ce type-là voulait te séduire ? Ecoute ! Ne me prends pas pour plus bête que je ne suis. Je te parle de cet incident, je ne te parle pas du reste.
- Et alors ! C’est agréable aussi, pour une femme, de se faire séduire. Ses regards ne m’ont pas échappé. J'ai trouvé cela plutôt amusant.
- Il y a des limites, non ? Amusant dis-tu… Je pourrais peut-être penser à un moment d’égarement, mais pas à de l’amusement.
- Tu m’agaces. Si tu me prends pour une salope, dis-le ! Tu te conduis comme un jaloux borné, pareil à un jésuite curieux…
La brutalité des mots l’effondrèrent un peu plus.
- Tu ne sais pas le mal que tu m’as fait.
- Si. Je l’imagine. Je comprends. Et je m’en veux. Mais je ne supporterai pas que tu touches à ma liberté, que tu m’espionnes, que tu me dises ce que j’ai à faire. Si tu n’as plus confiance en moi, cessons de vivre ensemble.
- Et tu me dis ça froidement.
- Comment veux-tu que je te le dise? Tu souffres et tu te mets dans tous tes états parce que tu as vu un homme me faire la cour. Eh bien, sache que ce n’est pas le premier. Et heureusement pour moi. Cependant, j’ai toujours su ce que je devais faire dans ces cas-là.
- Y compris embrasser chaleureusement le premier séducteur venu…
- Ca suffit. Je m’en vais.
Anthony se leva brusquement. Il eut le geste de la bloquer. En même temps sa conscience vacillait.
- Où veux-tu aller ?
- Je n’en sais rien. Je pars. Ma décision est prise et tu ne me retiendras pas.
- Quelle décision ?
- C’est terminé entre nous Anthony. Nous nous disputons trop fréquemment. Tu te montres toujours jaloux et possessif. Parfois, j’ai l’impression de manquer d’air, d’être en prison. Pourtant je suis toujours restée avec toi. Maintenant, je préfère prendre un peu de recul, de la distance.
- Il ne s’agit pas d’une rupture définitive ?
- Je ne sais pas. Mais pendant un temps nous ne nous verrons plus.

Carole, qui s’était tenue debout entre la cuisinière et le réfrigérateur, monta dans sa chambre, attrapa rapidement son sac de voyage, y fourra ses vêtements pêle-mêle, prit ses affaires de toilette et son sac à main et se dirigea vers la porte.
Anthony était blanc comme un linge. Il tenta quand même de s’interposer.
- Reste ! Ne pars pas. Pas maintenant.
Il n’avait pas pu aller jusqu’au bout de ses arguments, ni même avouer l’inavouable.
- C’est fini Anthony. Laisse-moi.
Elle lui donna un baiser furtif au coin de la bouche, ouvrit la porte et sortit.
Anthony hésita entre la rattraper ou la laisser partir définitivement. Un dernier brin de bon sens l’avertit que ce serait pire d’essayer de la retenir maintenant. Et puis, n’était-ce pas mieux ainsi ? Hélène l’attendait sans doute. Il était libre !

Il resta une partie de la nuit éveillé, ressassant les mêmes images, les mêmes idées.
Enfin, au petit matin, il pensa que, finalement, le Ciel l’avait aidé.
Il pensa pareil deux jours plus tard lorsque, à son bureau, Nicolas lui remit une enveloppe qui arrivait d’Italie.
La lettre était une succession de mots d’amour. Léna voulait savoir s’il avait réfléchi et si elle pouvait espérer le revoir.
« Comment peux-tu croire que je t'ai oubliée ? » Lui répondit-il le même soir. « Ecoute, j'aimerais beaucoup te revoir. Vraiment beaucoup. Si tu es d'accord, j'accours à Venise quand tu veux. »
La réponse arriva par retour : « Te souviens-tu du rio della Fava ? La petite place? Si oui, à vendredi, dans quatre jours, lorsque la cloche sonnera les douze coups de midi ».
S'il se rappelait la placette du rio della Fava ! C'est là que s'était achevée leur promenade pieuse du premier jour. C'est là que se trouvait l'église, leur église, Santa Maria della Fava, justement.


XII


Anthony monta dans le train à Bercy, le jeudi soir. Voyage tranquille, presque idyllique compte tenu de la motivation...
A Milan il dut changer et prendre le train de Venise, celui qui allait le conduire jusqu’à la gare Santa Lucia. Le printemps était arrivé : les pêchers en fleurs teintaient en rose la plaine jusqu'à l'horizon.
Quand il fit rouler sa valise sur le quai, il se sentit un autre homme. Il marchait d’un pas léger. Il aimait les gares, leur bruit, leur odeur, les mouvements des voyageurs qui les traversent dans tous les sens.

Il était maintenant en pays de connaissance. Anthony reprit le vaporetto 82, mais cette fois, n’alla pas déposer sa valise à l’hôtel, espérant qu’un lit chaud l’attendait par ailleurs. Il but un cappuccino à la terrasse du Café Florian, essayant, autant qu'il se rappelait, de choisir la même table. Le soleil était plus chaud que l'autre fois. Puis il se mit en route pour le rio della Fava et le retrouva relativement facilement. Ainsi était-il dans les temps. Les réverbères encore allumés, émergeant du brouillard, donnaient une lumière diffuse, avare. L'eau du canal, moirée de taches d'huile, semblait visqueuse. Le long du quai d'en face était amarrée une lourde barque noire. Au-dessus d'elle, devant une façade invisible, pendait une lessive étrangement blanche.

Il était midi pile. Anthony arriva sur la petite place. La cloche de Santa Maria sonnait doucement, à coups très espacés. Le banc était occupé. Lorsqu’il aperçut une femme emmitouflée dans des vêtements chauds qui lui tournait le dos, son cœur s’accéléra. Elle était bien là et l’attendait malgré le froid et le brouillard. Il contourna le banc et se précipita sur elle. Mais il resta figé et en oublia de poser sa valise.
Enveloppée dans un grand manteau, presque recroquevillée, l’attendait… Framboise !
Elle souriait comme il ne l’avait encore jamais vu, et se leva.
- Vous voilà ! Et à l’heure. Permettez que je vous embrasse…
- Mais… balbutia Anthony… Je ne comprends pas… Léna ?… Elle n’est pas venue ? Et vous ?…..
- Ne vous inquiétez-pas, tenta-t-elle de le rassurer. Elle vous attend. Mais… jusqu’au bout elle a voulu poursuivre le jeu de pistes et vous surprendre.
- Pourtant…
- Chut, ne dites rien, rajouta-t-elle. Suivez-moi.
Les yeux d’Anthony s’étaient écarquillés au fil des mots, sa mâchoire semblant ne tenir que par un miracle divin.

Dans tout ce dédale d’escaliers, de ruelles, de cours et de placettes, ils cherchaient derrière des murs remplis d’histoire, le lieu où les attendait celle qui avait fait montre d’une incroyable imagination pour que puisse continuer une histoire interrompue une vingtaine d’années plus tôt. Après avoir tourné un peu en rond, ils dénichèrent enfin la ruelle qui les conduisit à la petite place, second lieu de rendez-vous. Surgie de la brume, une femme attendait. Une silhouette qu’Anthony reconnut aussitôt et qui s’approcha de lui comme au ralenti…
- Léna ! Tu vois, je suis revenu !
- Oui ! lui dit-elle en le serrant de toutes ses forces dans ses bras. Le jeu est fini et nous sommes tous les trois réunis.
- Tous les trois ?
- Framboise est ta fille, Anthony… Notre fille !
Il crut chanceler. Son cœur venait de s’arrêter. La valise tomba à terre tandis que framboise s’agrippa au col de son caban et l’embrassa avec émotion.
- Oui, je suis ta fille et songe comme il m’a été difficile, chaque fois que tu venais à la bibliothèque de ne rien te dire. Maman ne voulait pas. Depuis que j’ai fait ta connaissance, au mariage, je suis bouleversée et j’attendais tellement ce moment…

Cette découverte était-elle pour Anthony vraiment une surprise ? Tout était si irréel… Il ouvrit ses bras et serra contre lui les deux femmes en les regardant à tour de rôle.
- Comme je suis heureux ! J’ai vraiment l’impression de vivre un rêve ou un roman. Et pourtant c’est la réalité. Toi ma fille que j’ignorais, et toi ma fiancée perdue qui me revient…
- Tu as raison, dit Framboise, mais là je dois vite courir chercher Damien. C’est mon ami, Papa. Il ne voulait pas perturber nos retrouvailles et m’attend un peu plus loin.
Restés seuls, Anthony et Léna se contemplèrent sans prononcer d’autres paroles. Ce ne furent que leurs lèvres qui s’exprimèrent. Passionnément. Ils étaient là, ensemble, et plus jamais leurs regards ne se quitteraient. Leurs cœurs, également, évolueraient au même rythme, sur le tempo le plus juste. Celui qui fait dire aux amants qu’ils ne pouvaient que se rencontrer, leur histoire étant écrite comme un joli conte de Noël. Un Noël fait d’amour et de passion.



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