Le choix du parfum

Résumé : Est-il possible de modifier le cours de son existence? Oui. Volontairement ou non. Et la vie pourrait parfaitement se poursuivre si les proches n’étaient pas impliqués. Difficile de revenir en arrière. A moins que…

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I

Ludovic avala un café noir, accoudé au zinc du buffet de la gare et replia son «Nice-Matin». Les travaux de rénovation du Carlton s’éternisaient, le marché immobilier s’était stabilisé, et de nouveaux massifs allaient prendre forme sur la Croisette. Plus que deux minutes et son train l’emmènerait au travail. Il glissa le journal dans sa poche, poussa la porte et s’avança sur le quai. Comme tous les matins, Ludovic allait emprunter le TER pour Grasse qui le conduirait en 25 minutes à deux pas de son travail, sans le souci du parking ni celui des contrôles radar.
La quarantaine, bien proportionné, brun et le teint bronzé, il avait le geste et la démarche d’un sportif qui consacrait tous ses dimanches matins au vélo. Il appartenait à un club de cyclistes que l’on pouvait rencontrer aussi bien sur la route côtière que dans les collines de l’Esterel et il en était le secrétaire. Il passait la semaine assis derrière son bureau, l’oreille collée au téléphone, à diriger l’équipe de vente en charge de la commercialisation de ses parfums à travers tous les pays du monde. Ludovic était entré chez Fragonard par la petite porte, voici une vingtaine d’années, et il avait su faire son trou grâce à son esprit d’initiative, son sens du commerce et du management. Sa grande facilité à parler les langues et sa disponibilité aux voyages lointains complétaient parfaitement son profil de gagneur.
Toujours beaucoup de monde chaque matin sur ce quai. Des travailleurs comme lui, qui profitaient des arrêts à toutes les gares et d’un abonnement demi-tarif. A ses côtés, deux jeunes femmes riaient à gorge déployée. Ludovic pensa qu’elles devaient se raconter la dernière bêtise de leur patron ou une anecdote savoureuse de la nuit précédente. Un peu plus loin, une autre avait sorti son miroir et terminait son maquillage. Un crissement familier, un mouvement de foule, le haut-parleur qui pressait les voyageurs, le train stoppa. Ludovic attrapa la poignée de son attaché-case déposé par terre et monta dans sa voiture préférée.
Il avait ses habitudes depuis le temps qu’il empruntait la ligne. Toujours le même wagon, celui qui allait le déposer précisément devant la sortie de la gare de Grasse. L’étage supérieur, afin d’éviter de se retrouver submergé de retraités qui encombraient le couloir avec leurs valises trop lourdes et le ticket égaré dans les poches. Enfin, la même place, la meilleure selon lui, qui permettait d’observer tous les mouvements sans être dérangé.
Les portes automatiques du train venaient de se refermer lorsque la tête de son collègue apparut en haut des marches de l’escalier. Comme pour chaque voyage, il était arrivé à la dernière seconde.
- Un jour, tu le manqueras, il ne t’attendra pas.
- Salut Ludo. Oui je sais, mais je connais aussi avec précision le temps dont j’ai besoin.
Franck Massard travaillait également à la parfumerie Fragonard et, comme Ludovic, empruntait chaque jour le TER. Il était arrivé de Paris voilà six mois et appréciait son nouvel environnement. L’ambiance d’une entreprise de province, la mer et la chaleur, mais la pollution et le stress en moins. A trente-neuf ans, il ne connaissait que le travail de laboratoire, en qualité d’ingénieur chimiste, spécialiste « parfums ». Il avait pratiqué son art durant un certain nombre d’années chez L’Oréal à l’usine de la Barbière d’Aulnay-sous-Bois, et lorsqu’une restructuration avait pointé son nez, il avait été désigné pour partir exercer son talent à l’unité de Valenciennes. Franck avait préféré alors tirer sa révérence et profiter du soleil de la Côte d’Azur.
Les deux collègues avaient pris l’habitude de voyager ensemble. Bien souvent, Franck empruntait le journal de Ludovic tandis que celui-ci sortait son agenda et préparait sa journée. Ils n’avaient pas grand chose en commun, si ce n’était l’âge, mais pour commenter les nouvelles ou refaire la société, ils s’étaient trouvés le plus souvent en concordance d’opinion. Si Ludovic vivait en parfait célibataire, fin cuisinier, aimant les jolies filles et le casino de temps en temps, Franck s’était marié avec son amie d’enfance, aimait le jazz et la littérature. Il prenait pension le soir dans un restaurant de quartier, appréciant les petits plats mijotés. Franck louait un deux pièces au centre de Cannes en attendant que Geneviève, qui avait demandé sa mutation, puisse venir le rejoindre.
Ludovic consulta sa montre. Plus que dix minutes et, à grandes enjambées, il gravirait la forte côte qui le mettrait en condition pour faire face à ses vendeurs. Costume deux pièces anthracite, chemise blanche col anglais et chaussures Church, il peaufinait son élégance en assortissant sa cravate à une pochette Hermès.
- Beaucoup de boulot aujourd’hui ? demanda-t-il à Franck qui venait de terminer sa lecture.
- Oh oui… On reçoit des fournisseurs de Colombie qui doivent nous présenter de nouvelles plantes à tester. J’espère pouvoir prendre notre train. A quelle heure est le suivant déjà ?
- 20h, je crois.
- Heureusement, ils ont un avion à prendre.
Certains voyageurs se levèrent bien avant que le train ne ralentisse et descendirent l’escalier. Franck appréciait le confort de ce TER qui n’avait rien de comparable avec le métro parisien. Le doux ronron le berçait et le détendait.
- A ce soir ! lui cria Ludovic en sautant du wagon.
Franck se dirigea vers le bus qui assurait la liaison avec le centre ville. Il s’apprêtait à monter lorsqu’une femme, devant lui, manqua la marche et, déséquilibrée, faillit tomber. Elle se retint à son épaule mais en voulant rattraper sa serviette, son sac lui échappa et se vida d’une partie de son contenu.
- Oh, excusez-moi s’écria-t-elle. Je suis désolée.
- Ce n’est rien, répondit Franck, déjà accroupi à ramasser tube de rouge à lèvres, agenda, et mouchoirs.
- La personne devant moi a reculé et je me suis retrouvée en déséquilibre.
- Ne vous inquiétez pas. Bonne journée ! lui cria-t-il avec un sourire.
Le bus archi-plein démarra. Il en était de même chaque jour. Les voyageurs critiquaient le manque de navettes mais les chauffeurs ne pouvaient rien dire d’autre que d’inviter leurs clients à écrire à la Direction. Franck se tenait par la main gauche au siège qui était à ses côtés, restant debout comme la plupart des gens bien portants.
Quand il ouvrit la porte du placard pour revêtir sa blouse blanche et qu’il s’aperçut que le dessus de sa chaussure gauche était tout sale, la scène du bus lui revint en mémoire. Il connaissait de vue cette jeune femme pour avoir voyagé avec elle en TER. A plusieurs reprises il l’avait remarquée sur le quai. Elle montait généralement dans le wagon précédant le sien, et semblait toujours nerveuse ou préoccupée. De taille moyenne, elle portait ses cheveux longs châtains clairs sur les épaules. Les yeux bleus, le nez fin et des joues aux pommettes bien apparentes, elle arborait un très joli sourire lorsqu’elle discutait au fond du bus. Plusieurs fois, Franck s’était demandé où elle pouvait travailler. Peut-être au Tribunal de Grande Instance. Mais ce n’est pas parce que l’on porte une serviette noire que l’on est nécessairement dans la Magistrature. Et pourtant Franck l’imaginait bien en robe d’avocate…
Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il la revit. Un matin, au train de 8h15. Comme toujours, il était arrivé au dernier moment et il l’aperçut au fond du wagon inférieur, en conversation avec un voyageur. Il rejoignit Ludovic et il s’arrangea pour être derrière elle avant de monter dans le bus. Elle le vit, sourit et lui adressa un bonjour timide. Franck lui souhaita également une bonne journée et la foule les sépara.

La température était vraiment agréable en ce début d’automne. A Paris, il pleuvait presque chaque jour et remonter à la capitale le lendemain soir, n’enthousiasmait pas Franck. Pourtant, c’est bien ce qu’il faisait chaque week-end. Il quittait son travail assez tôt le vendredi pour prendre le TGV qui l’amenait retrouver sa femme. Geneviève l’attendait à la gare de Lyon et ils se reposaient ensemble les deux jours suivants avant de remonter dans le train du dimanche soir. Généralement, c’était ciné, parfois un dîner d’amis, un musée, mais toujours des plans à tirer sur la comète à propos de la demande de mutation. Franck en avait assez de vivre seul, Geneviève également, mais d’un autre côté, si elle savait que son emploi à la sous-préfecture de Grasse serait sensiblement le même que celui qu’elle occupait à Paris, elle regardait d’un mauvais œil le fait d’abandonner la capitale, les grands magasins, le théâtre et surtout ses amies. Elle avait toujours vécu ici et bien que l’attrait du soleil soit indiscutable, le fait d’abandonner ses habitudes et de se retrouver à vivre dans une petite ville de province l’inquiétait et la laissait rêveuse.
La semaine qui suivit, Franck fut très occupé avec de nouvelles recherches et des visites de partenaires. Il ne revit pas la jeune femme à la serviette noire. Il pensa qu’il devrait acheter un poste de télé car la mauvaise saison approchait et les soirées lui paraîtraient moins longues. En ce mois d’octobre, il lui arrivait encore, après dîner, d’aller marcher sur la Croisette, regarder le soleil rouge qui se couchait derrière l’Esterel et admirer la mer calme dont les reflets d’argent se reflétaient bien souvent jusque dans le ciel. Il prenait également plaisir à boire une bière à une terrasse face au Palais des Festivals.
Un soir, Ludovic lui proposa de l’accompagner au casino du Palm Beach. Pourquoi pas ? Il n’était pas joueur mais à l’idée de visiter le lieu mythique où avait été tourné « Mélodie en sous-sol » l’enchantait. Ludovic sortit sa Béème pour l’occasion et c’est d’un geste désinvolte qu’il laissa tomber les clés dans les mains du voiturier. Les néons mauves et bleus resplendissaient de partout et les projecteurs de couleurs illuminaient le dessous des pins et des palmiers environnants. Franck s’amusa à regarder discrètement les hommes de la sécurité, costume sombre et mains derrière le dos, qui semblaient attendre la fin du service avec la plus grande impatience pour recouvrer leurs jean et tee-shirt.
- Tu changes un peu ? demanda Ludovic qui se dirigeait vers la caisse. Ce soir je n’irai pas à la roulette, on va juste s’amuser un peu.
- Moi ce qui m’intéresse, c’est surtout l’ambiance.
- Tu vas entendre le tintamarre des pièces dans les gobelets…
Il régnait à l’intérieur de la grande salle des machines à sous une ambiance très particulière. C’est le cling cling incessant qui frappa Franck en premier lieu. Cette absence de conversations. Chacun étant très concentré devant sa propre machine, occupé à actionner le bras chromé qui allait sans doute le mener tout droit vers la fortune. L’obscurité de la salle n’était interrompue que par la multiplicité des cadrans éclairés, le clignotement des néons et les lumières rouges du bar. Au plafond, les larges pales des gros ventilateurs tournaient inlassablement. Franck s’assit sur l’un des tabourets du bar tandis que Ludovic alla s’installer avec son lourd gobelet devant la machine qui avait recueilli sa préférence.
- Un Johnny Walker, s’il vous plaît.
Deux jeunes femmes étaient assises à côté de lui, robes noire et rouge, escarpins et bronzage parfait. Elles sirotaient le punch maison du bout de leur longue paille tout en faisant des commentaires sur les nouveaux arrivants. Ludovic avait lié connaissance avec sa voisine de jeu tout en continuant de se muscler l’avant bras. Lorsque le gobelet fut vide, il se retourna et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il songea à son ami. Sa voisine de jeu était partie tenter sa chance trois machines plus loin.
- On y va ? demanda-t-il à Franck, tout en reposant son verre vide sur l’extrémité du bar.
Ils jetèrent un œil à l’une des tables de boule et sortirent. L’air était chaud et sentait bon. Les arroseurs automatiques laissaient entendre leur cliquetis. Au loin, des rires s’étouffaient entre les buissons.


II


Plus d’une semaine s’était écoulée. Franck prenait le TER tous les matins. Il surveillait l’entrée du wagon précédent, se retournait chaque fois qu’il montait dans le bus de Grasse, mais la voyageuse à la serviette noire ne venait plus. Peut-être avait-elle changé son horaire, était-elle partie en vacances ou bien en déplacement. Franck commençait à penser qu’il ne la reverrait plus.
Jusqu’à ce jeudi…
Elle venait de déposer sa serviette sur l’étagère supérieure et s’installait sur un siège près de la vitre, laissant libre celui d’à côté. Tant pis pour Ludovic, se dit Franck, s’avançant dans le compartiment. Il n’avait pas quitté la jeune femme des yeux et il put constater que celle-ci sursauta lorsque son regard s’arrêta sur le sien. Elle s’apprêtait à bouger un peu les lèvres et lui adresser un petit signe de tête mais Franck était déjà sur le côté de son siège.
- Bonjour, la place est libre ? demanda-t-il avec son plus grand sourire.
- Oui, oui, répondit-elle, sortant un livre de son sac.
- C’est bien, il n’y a pas trop de monde, ce matin.
- En effet, pour ma reprise, je préfère ça, dit-elle en souriant.
- Vous étiez en vacances ?
- Oui, chez mes parents à Fayence. Ca fait du bien avant d’attaquer l’hiver.
En professionnel, Franck remarqua tout de suite l’odeur caractéristique de son parfum. Il aurait pu en donner la composition et était très tenté de se laisser aller, histoire de relancer la conversation. Mais il était familier des bonnes manières et il se contenta de regarder le paysage qui défilait tandis que sa voisine, qui avait commencé sa lecture, tenait une marque en carton vantant les qualités d’un hôtel du Var et l’utilisait en éventail.
Elle avait de longues mains blanches, effilées et lisses qui dépassaient des manches d’un pull fin ras du cou, de couleur bleu pâle. Elle portait un tailleur d’été gris, mais ce que Franck remarqua surtout, c’était l’alliance sertie de petits brillants.
Il attendit que les premières maisons de Grasse apparaissent et que sa voisine délaisse son livre pour lui demander :
- Vous travaillez vous aussi sur les hauteurs de Grasse ?
- Oui, chez Bouchara. Heureusement que la navette existe.
- Oui, en effet.
Le train ralentissait, ils s’étaient levés. Franck attrapa sa serviette et lui tendit.
- Je vous souhaite une bonne journée. A bientôt.
- Merci. A bientôt, répondit-elle.
- Et faites attention à ne pas faire tomber votre sac, rajouta-t-il avec un sourire et un clin d’œil.
- Elle se retourna, sourit à son tour et disparut entre les voyageurs.
Franck n’était pas mécontent de ne pas être monté s’asseoir auprès de Ludovic. Il le retrouva le soir-même, sur le quai de la gare de Grasse.
- Alors, on joue les lâcheurs ?
- Pas spécialement, répondit Franck, mais l’autre jour, nous avons fait connaissance à l’entrée du bus et on a un peu bavardé.
- Note bien qu’elle est mignonne, ajouta-t-il. Moi aussi je l’ai remarquée. Et… entre nous… elle est mariée, lui glissa-t-il avec le sourire complice d’un étudiant au bal de la fac.
- Oui je sais. Et puis, moi aussi.
Le sujet était clos. Franck ne s’occupait pas de la vie des autres et il n’appréciait pas qu’on essaie de lui tirer les vers du nez. Surtout venant de Ludovic qui semblait avoir une vie privée très mouvementée et qu’il avait vu, à plusieurs reprises chez Fragonard s’intéresser aux petits potins racontés au restaurant d’entreprise.

Arrivé à son domicile, comme tous les soirs, il téléphona à Geneviève. Il pleuvait sur Paris et Franck en profita pour lui vanter les atouts de la Côte d’Azur. Elle lui manquait et il aurait aimé qu’elle se renseigne auprès de ses supérieurs pour essayer d’accélérer la réponse à sa demande de mutation. De son côté, elle lui dit qu’elle venait de se procurer deux billets pour une pièce de Feydeau qu’ils iraient voir ensemble le samedi suivant. Il reposa le combiné et sortit une Marlboro du paquet. Il lui arrivait de griller une ou deux cigarettes par-ci, par-là, mais, dans son esprit, il avait cessé de fumer depuis maintenant dix ans. Il but une bière, accoudé au balustre de sa terrasse puis termina le bouquin policier qu’il avait commencé dans le TGV du dimanche précédent. Demain, il commanderait un poste de télé.

Quand il arriva, le train était bondé. Il reconnut de loin ses cheveux et alors qu’elle se retournait, elle lui adressa un large sourire et un petit geste de la main. Elle semblait en pleine discussion avec l’homme qui lui avait déjà parlé voici quelques temps. Se frayer un chemin dans sa direction s’avérait impossible et Franck ne put rien faire d’autre que de se maintenir adossé à la cloison et regarder discrètement le couple qui ne semblait pas partager les mêmes convictions. Ils s’arrêtèrent d’ailleurs de parler et elle se mit un peu en retrait, s’appuyant à la barre latérale et regardant vers l’extérieur, l’air un peu triste. Lorsque le train s’arrêta à Ranguin, quelques passagers descendirent et Franck essaya d’avancer quelque peu. Mais elle semblait perdue dans ses rêveries et il n’osa pas la déranger, se contentant d’observer son visage qui se reflétait dans la vitre.
Il lui fallut attendre le lundi et marcher plus vite qu’à l’accoutumée pour arriver à la gare avant elle et prendre possession du siège sur lequel il s’était assis en sa compagnie quelques semaines plus tôt. C’était une matinée de pluie et elle avait revêtu un imper kaki. Cette fois, elle l’aperçut de loin et se dirigea directement vers lui.
- Quel temps ! s’écria-t-elle, en secouant ses cheveux, remettant sa mèche en place et essuyant son visage humide. Le ciel gris montrait encore davantage qu’à l’ordinaire la limpidité de ses yeux bleus.
Franck la débarrassa de sa serviette et de son parapluie et la laissa s’asseoir auprès de la vitre.
- Je me suis levée en retard ce matin, reprit-elle, et un peu plus je manquais le train. Vous permettez ? Elle sortit son petit miroir du sac et se rajouta du rouge à lèvres.
Franck fut troublé par son parfum dès qu’elle ouvrit son imper. Lui qui était habitué aux effluves de toutes sortes avait une préférence pour les arômes ambrés et c’était justement ce qu’elle avait choisi.
- Nous avons de la chance aujourd’hui. Il pleut et les gens ont préféré prendre la voiture.
- Oui, sans cela nous n’aurions pas pu nous parler. Quel dommage…
Il n’avait pas osé la regarder pour prononcer cette phrase. Elle ne répondit pas et chercha un mouchoir. Il reprit, tentant sa chance :
- Nous ne nous sommes pas présentés. Franck. Franck Massard. Je suis chimiste chez Fragonard.
- Et moi, je suis Véronique, dit-elle, un petit sourire en coin. Véronique Dutli du marketing de chez Bouchara. Votre cliente en quelque sorte.
Lorsqu’elle souriait, elle laissait découvrir de jolies dents blanches bien dessinées et, aujourd’hui qu’il pleuvait, les pommettes de ses joues étaient plus roses qu’à l’ordinaire. Enfin, c’est ce que crut remarquer Franck.
- Vous ne conduisez pas ? demanda-t-il.
- Si, mais je ne suis pas sûre de moi, et vu qu’ici ils roulent comme des dingues, je préfère le train.
- A Paris, c’est encore autre chose.
- Vous êtes Parisien ? En stage ?
- Parisien oui, mais je viens vivre définitivement ici, et ma femme devrait me rejoindre dès que sa demande de mutation sera acceptée.
- Cannes est une ville particulière mais les environs sont tellement agréables.
- Oui, je fais souvent des découvertes et pourtant je n’ai pas encore eu vraiment le temps de parcourir l’arrière-pays.
Le train freina, ils étaient arrivés à Grasse. A regret, il se leva et souhaita bon courage à Véronique qui venait de retrouver des collègues.

Les jours passaient, les semaines aussi. Franck prit l’habitude de se lever plus tôt pour arriver suffisamment à l’avance sur le quai de gare. Le voyage à Grasse en compagnie de Véronique faisait maintenant partie de sa vie. Il s’adossa à la grille de l’escalier pour la guetter. A cette heure de la matinée, beaucoup de trains arrivaient et repartaient. Franck regarda les portes s’ouvrir, déverser leur flot de voyageurs pressés, une vague qui s’éparpillait sur le quai tandis qu’un autre torrent venant en sens inverse prendre d’assaut les wagons. Et ces gens s’agglutinaient telles les abeilles d’un essaim pour un nouveau parcours, objet de toutes les rencontres possibles. Il observait les mouvements de ces voyageurs. Tous avaient une vie différente avec des joies et sans doute des peines. Il y avait les blasés, les habitués, ceux qui voyageaient pour la première fois, les amoureux. Tout un monde dont il était intéressant d’observer les visages. Franck en connaissait certains. Ils apparaissaient un matin, disparaissaient parfois après plusieurs mois sans même crier gare, et nul ne les reverrait probablement jamais.
Franck consulta sa montre. Véronique n’était pas là. Pourtant la veille, elle ne lui avait rien dit de particulier. Le TER venait de s’arrêter devant lui et la foule s’était précipitée. Le quai se vidait. Il regarda encore à gauche puis à droite. Rien. Le haut-parleur invita les derniers voyageurs à monter et faire attention à la fermeture automatique des portières. Le chef de gare consulta l’horloge du quai. Franck se pencha encore en direction de l’escalier et monta dans le wagon. Il se dirigea vers sa place habituelle tout en regardant derrière les vitres. La petite sirène annonça la fermeture des portes. C’est alors que Véronique arriva, essoufflée, se fraya un passage entre les voyageurs debout, descendit le petit escalier de l’étage inférieur et se glissa à sa place habituelle.
- Bonjour Franck, un peu plus et je le manquais…
- Oui… vous m’avez fait peur… Il avait saisi sa main et l’avait fortement serrée avant de la relâcher. Je suis content de vous voir.
- Moi également, répondit-elle.
Le temps défilait, les voyages aussi et l’un comme l’autre éprouvaient un réel plaisir à se retrouver ensemble tous les matins. Ils commençaient à se connaître à travers leurs conversations. Véronique ne lisait plus son roman et Franck avait expliqué à Ludovic que voyager avec lui chaque soir était suffisant pour échanger leurs impressions sur les derniers évènements de la journée. Véronique comprenait que Franck était venu ici pour son métier, qu’il commençait à s’intégrer et en avait assez de remonter chaque week-end à Paris. Quant à lui, il avait appris que son amie aurait aimé trouver un travail à mi-temps mais qu’elle continuait chez Bouchara pour se mettre à l’abri des conséquences d’une rupture avec son mari qui était dans l’ordre des choses possibles.

Un soir, alors que Véronique était restée à Grasse faire des courses, elle attendit Franck à la sortie de l’entreprise et le présenta à Patricia. Patricia Barsac était sa meilleure amie. Elles avaient grandi ensemble à Fayence et continuaient de se voir souvent. Les parents de Patricia étaient décédés et elle habitait leur maison. Chaque jour, elle prenait sa voiture et effectuait les vingt kilomètres qui la séparaient de Fragonard. Encore célibataire, elle avait pour petit ami Jérémy, un pompier professionnel de Fayence.
Dans l’air frais de ce début d’hiver, Franck avait emmené les deux femmes boire un café et ils s’étaient présentés mutuellement. Comme son amie, Patricia était très gentille et dégageait un charme des plus agréables. De taille moyenne, les yeux vert amande et un nez retroussé qui lui donnait un air rieur, elle portait de longs cheveux bruns qui se terminaient en boucles. Le genre de chevelure qu’on pouvait se contenter de laver et de sécher au soleil.

Le poste de télévision avait été livré, et Franck l’allumait chaque soir. Ses pensées, pourtant, vagabondaient et s’envolaient toujours en direction de Véronique. Chaque jour davantage, il appréciait son amitié et il n’aurait plus imaginé ses voyages du matin sans sa compagnie. Dommage, elle devait rentrer assez tôt et elle était mariée. Franck connaissait son adresse, pas très loin, comme lui, du Boulevard Carnot, et il lui était arrivé d’aller se promener dans sa rue, levant la tête en passant sous ses fenêtres.
Le couple de Véronique ne fonctionnait plus. Alain Laforge était garagiste à Nice et il avait eu plusieurs aventures que sa femme avait apprises. De plus, leur différence d’éducation les éloignait. Véronique n’était pas expansive sur le sujet, mais elle en avait suffisamment dit à Franck pour que celui-ci comprenne la situation. Il était maintenant très perturbé. Cette femme l’intéressait beaucoup, il aurait aimé la voir davantage. Pourtant, il n’était pas sans savoir qu’aller plus loin risquait de mettre en danger son propre couple. Il aimait toujours Geneviève, enfin essayait-il de s’en convaincre. Cependant, en analysant la situation, il se rendait compte que sa femme n’avait jamais cessé d’être son amie, uniquement son amie, et que les sensations, les battements de son cœur, les désirs, c’était auprès de Véronique qu’il les ressentait. Elle accourait maintenant chaque matin vers lui et ils se serraient très souvent l’un contre l’autre. Un jour même, ils se surprirent à rester assis main dans la main alors que le train était arrêté à Grasse et que la plupart des voyageurs étaient sortis.

Un matin, Véronique lui annonça qu’Alain partait avec un employé chercher un nouveau modèle en Italie. Il ne rentrerait que le lendemain. Cette confidence était-elle innocente ? Franck saisit l’opportunité et l’invita le soir même à dîner. Elle accepta. Le problème de la voiture se posa car Franck n’avait pas la sienne à Cannes. Ils décidèrent ensemble qu’il ne fallait pas toujours suivre les principes et que ce serait elle qui viendrait l’attendre au pied de son immeuble.
Franck descendit en avance et ils partirent en direction d’Antibes. La soirée s’annonçait belle. Ils garèrent l’Audi sur le parking du port et parcoururent la vieille ville à pied. Dans une ruelle, comme il en existait beaucoup, aux relents de poisson et de souvenirs de marins, la fenêtre à petits carreaux d’un restaurant laissait entrevoir une nappe vichy et une bougie allumée sur la table. Ils y entrèrent et choisirent un recoin discret. Au moment du dessert, Franck allongea sa main et saisit celle de Véronique. Ils se regardèrent en silence, tout en se caressant doucement. Il est des instants magiques où les silences valent largement une déclaration d’amour, surtout si l’on est timide. Elle avait choisi une robe noire sans manches, à léger décolleté, sur lequel reposait un petit collier de perles. Le rouge à lèvres était assorti à la couleur de ses ongles et le maquillage de ses paupières mettait bien en valeur la beauté de ses yeux illuminés par la bougie. Franck attira la main vers lui et déposa un tendre baiser auquel elle répondit par un sourire en abaissant doucement sa paupière.
Il l’aida à enfiler sa veste et sortirent. Les lampes orangées des réverbères donnaient un éclat chaud aux pavés et les projecteurs braqués sur le musée Picasso diffusaient une ambiance particulièrement romantique. Ils gravirent un petit escalier de pierres et marchèrent lentement sur les remparts.
La nuit était noire. Le ciel se confondait avec la mer. Le bruit délicat des vagues contre les rochers et le miroitement de la lune à la surface de l’eau leur fit comprendre qu’ils étaient seuls et que nul ne pourrait les troubler. Lorsqu’ils arrivèrent au-dessus du quai des milliardaires, Franck saisit Véronique à l’épaule et montra du doigt la marina Baie des Anges éclairée par une myriade de petits points lumineux qui se prolongeaient bien delà de la Promenade des Anglais. Il l’attira contre lui, remonta un peu ses cheveux et lui donna son premier long baiser. Véronique lui saisit les mains et l’embrassa avec beaucoup de fougue et de volupté.
Un désir violent les envahit mais, d’un commun accord, ils décidèrent de rentrer sagement à Cannes. Lorsque la voiture s’arrêta sous les fenêtres de Franck, ils se jetèrent de nouveau dans les bras l’un de l’autre et échangèrent plusieurs baisers passionnés. Il ouvrit la porte, lui fit un signe de la main et la regarda partir.


III


L’amitié s’était transformée en amour. L’un comme l’autre désirait que la nature de leur relation demeure secrète. Ils prenaient garde durant les voyages en train de ne rien laisser paraître sinon une bonne relation entre collègues. Ludovic avait bien lâché quelques mots, fait quelques allusions, mais, officiellement, rien ne transpirait.
Néanmoins, Ils avaient modifié leur emploi du temps, voire leurs habitudes. Véronique prenait parfois le TER tôt le matin tandis que Franck rentrait le mercredi plus tard. Ils boudaient ensemble Fragonard le jeudi après-midi et partaient au-dessus de Grasse, en direction de St Vallier, dans une zone désertique constituée de chênes verts, d’oliviers et surtout de buissons. Ils cachaient la voiture de Véronique et passaient l’après-midi à parler et s’embrasser.
Mais au bout de quelques semaines, ils se rendirent compte que ces heures de tranquillité, ces moments d’amour furtifs s’assimilaient aux premiers émois des adolescents et ils se devaient de trouver une solution davantage en conformité avec leur âge et leurs désirs.
C’est Franck qui se décida à prendre l’initiative. Véronique ne voulait ni se rendre chez son amoureux, par crainte que cela ne porte malheur, ni aller à l’hôtel, désapprouvant cette idée qu’elle estimait contraire à ses principes. Une image d’elle impossible à supporter.
Un soir, il s’adressa à Ludovic.
- J’apprécie notre amitié, également la complicité qui nous lie et, à ce titre, j’aimerais te demander un service.
- Bien sûr. Quel est le problème ?
- Ce n’est pas vraiment un problème mais toi tu connais beaucoup de monde et peut-être pourrais-tu me dépanner.
- Te dépanner ? Ludovic avait reposé son journal et se tournait vers Franck.
- Voilà, comme tu t’en doutes, je sors avec Véronique. Eh oui… c’est ainsi.
- Ce n’est pas un scoop, dit-il en riant, et alors ?
- Et alors que chaque fois que nous nous rencontrons, elle comme moi vivons dans la crainte d’être surpris par une connaissance. Tu dois bien comprendre que nos rendez-vous doivent s’effectuer dans la plus grande des discrétions.
- Ludovic opinait de la tête. Franck ajouta :
- Nous aimerions avoir un petit coin intime et, naturellement, que je ne voudrais pas déclarer.
- Oui, une piaule que tu paierais au black.
- Je n’aime pas cette expression mais c’est un peu ça. Connaîtrais-tu quelqu’un qui pourrait être intéressé ?
Ludovic passa la main dans ses cheveux, réfléchit puis reprit :
- Ecoute, j’aurais bien une idée… Je dispose d’un grand appartement et au bout, indépendamment, j’ai un studio qui est utilisé par mes parents lorsqu’ils viennent. Ce n’est pas souvent, et, si tu veux, on peut conclure.
Un studio, indépendant et à payer en espèces, voilà qui faisait l’affaire de Franck.
- C’est entendu. Merci.
- Ne me remercie pas. Ca m’arrange aussi.
Franck s’était rendu compte que son ami était un vrai panier percé. Il dépensait beaucoup d’argent en sorties, et le casino avait souvent raison du solde de son salaire.

C’est ainsi que les deux amants disposèrent chacun d’une clé et que tous les jeudis après-midi, parfois aussi certains soirs, ils se retrouvaient au pigeonnier comme ils disaient, le studio étant situé au dernier étage d’un immeuble, face aux murs du vieux château du Suquet.
Franck était fou amoureux et il en était de même pour Véronique. Les caresses de son ami avaient ravivé chez elle des souvenirs endormis qu’elle avait oubliés depuis longtemps, Alain n’étant pas homme à faire l’amour en finesse. Et puis, elle se sentait bien auprès de Franck qui savait lui parler avec délicatesse, qui lui faisait partager son savoir, lui apprenait l’histoire de l’Art, l’évolution du Théâtre, bref qui lui montrait la vie sous un nouveau jour.
Et lui-même s’était découvert être un amant passionné, se rendant compte qu’il avait toujours aimé Geneviève comme une grande amie mais jamais avec l’ardeur qu’il prodiguait maintenant à Véronique. Chaque moment passé en sa compagnie était une fête et, autant il prenait plaisir à l’aimer tendrement, caressant sa peau douce et délicate, sa tête reposant sur ses seins ou sur son ventre, autant il était subjugué lorsqu’elle se déchaînait, se montrant d’une sensualité débordante, l’entraînant dans les hautes sphères.
Un jour, ils avaient envisagé l’avenir ensemble. Véronique lui avait promis de quitter rapidement son mari et Franck avait pris la décision de parler à Geneviève. Il saurait trouver les mots justes, expliquer que leur mariage avait été une erreur, que l’amour ce n’était pas seulement la visite des musées, le partage d’une pièce de théâtre et un peu de tendresse les soirs où ils n’étaient pas trop fatigués. Elle comprendrait. En plus, elle pourrait rester à Paris. Les deux amants s’étaient donc juré un amour éternel qui perdurerait bien au-delà de leurs désirs charnels.

Les semaines défilaient, Franck remontait de moins en moins souvent à Paris. Les amoureux baignaient dans leur bonheur et attendaient le jour J, fixé juste après l’été. Tout allait bien jusqu’au jeudi où Franck fut retenu chez Fragonard et où Véronique se buta presque à Ludovic dans l’escalier. Ils burent un verre, et alors qu’ils discutaient en toute amitié, Ludovic s’approcha, lui posa les mains sur les épaules et essaya de la renverser sur le lit. Son intention était claire, il avait toujours eu envie d’elle et désirait un moment de plaisir qui serait resté entre eux d’eux. Mais Véronique, profondément choquée s’enfuit et raconta tout à Franck. Celui-ci, blême de colère, monta rejoindre son collègue et le saisit au col de chemise.
- Calme-toi, lui dit Ludovic, ce n’était pas méchant, et puis, entre amis, on peut partager non ?
Franck s’apprêtait à lui asséner un coup de poing ou lui fracasser le nez lorsque l’autre poursuivit :
- Ne joue pas à ça avec moi. Je possède une vidéo qui pourrait intéresser plusieurs personnes…
- Que veux-tu dire ? Tu es ignoble.
- Un jour, j’ai oublié malencontreusement ma caméra entre les livres de la bibliothèque… Elle a du se mettre en route toute seule…
- Salopard, tu vas me le payer !
- Oh non, à ta place, je me calmerais et c’est toi qui va me payer…
- Quoi ? Du chantage ?
Franck devenait fou. Il s’apprêtait à frapper le maître-chanteur lorsque Véronique arriva et attrapa le bras de son amant.
- Calme-toi mon chéri. Et, se tournant vers Ludovic : Que veux-tu misérable ?
- Ce que je veux ? Disons une petite enveloppe et tu récupèreras la vidéo avec un papier signé de moi. Tu n’auras rien à craindre.
Franck le relâcha et se cala contre le mur. Il saisit son amie à l’épaule et dévisagea son adversaire en silence.
- Tu me donnes 1 500€ en billets et on n’en parle plus.
- Ok, tu les auras. Viens Véro, ramasse tes affaires, nous partons.
Ils descendaient l’escalier pour la dernière fois lorsqu’ils entendirent une voix au-dessus :
- Ca peut attendre jusqu’à la semaine prochaine, Franck !

Quelques temps plus tard, Véronique proposa de passer le samedi suivant avec ses amis de Fayence. Elle était seule pour deux jours et l’été tirait à sa fin.
- Qu’en penses-tu ? Nous pourrions nous retrouver avec Patricia et Jérémy au bord de la mer. A Agay, par exemple.
- Oui, bonne idée, répondit Franck. Et, exceptionnellement, nous pourrions prendre une chambre d’hôtel pour ne rentrer que le dimanche.
- Je connais un restaurant de plage très sympa. Des produits frais, et puis… des desserts… hummm, je te dis pas.
- D’accord répondit-il, mais alors, c’est moi qui conduirai.
- Grand coquin. Tout ça pour te faire caresser….
Véronique était heureuse et semblait avoir oublié l’incident avec Ludovic. Et puis tout était clair dans sa tête, ses affaires en ordre, elle allait bientôt demander le divorce.
De son côté, Franck parla à sa femme. Il se confia sur la nouvelle vie qu’il comptait mener. Mais, contrairement à ce qu’il pensait, Geneviève le prit très mal. Depuis toujours, elle était amoureuse de lui, et jamais elle n’avait envisagé la vie autrement qu’avec lui. Certes, leur amour aurait pu être davantage fougueux, beaucoup plus passionné, mais il avait eu le mérite de durer depuis bien des années. Se séparer, même pour ne pas se quitter complètement lui paraissait invraisemblable. Elle avait beaucoup pleuré et n’était pas parvenue à trouver les mots ni faire les promesses qui auraient peut-être pu ébranler les décisions de son mari. De toute façon, le vin était tiré, la mécanique cassée.

Les quatre amis s’étaient donné rendez-vous sur la plage. Entre la cabine téléphonique et le kiosque à glaces. Jérémy les repéra de loin et fit entendre son nouveau klaxon italien. Patricia était en pantalon blanc et chemisier assorti noué à la taille, laissant apparaître son joli nombril. Deux couettes pendaient de chaque côté de sa tête sur laquelle reposaient de larges lunettes de soleil. Un très joli sourire éclaira son visage.
- Hello ! lança-t-elle, en même temps que ses espadrilles en direction de son amie.
Une fricassée de bisous se mit à pleuvoir. Franck et Véronique se découvrirent bien pâles lorsque les deux arrivants quittèrent leurs vêtements. Patricia apparut dorée comme un pain au chocolat, découvrant un corps superbement sculpté et aux formes généreuses.
- Super ton maillot ! s’exclama-t-elle devant Véronique en deux pièces à fines rayures rose bonbon/vert pomme. Où l’as tu pris ? demanda-t-elle.
- Chez ETAM !
- Ah bon ? Moi aussi. Mais je ne l’ai pas vu.
- Hé hé, répondit Véronique, le tout est d’arriver la première...
- Ah ces femmes ! rajouta Franck, donnant un coup d’œil à Jérémy qui réajustait son boxer. Juste arrivées et elles parlent déjà chiffons…
- Et puis, il est magnifique aussi ton maillot chocolat/turquoise.
- Merci répondit-elle, faisant un tour sur elle-même à la manière d’un mannequin de Jean-Paul Gaultier.
- Les deux hommes n’en perdaient rien, admiratifs d’un tel morceau de choix.
- Allez, à l’eau ! cria Jérémy.
Tous se précipitèrent en direction de la mer. Franck arriva le premier et aspergea les deux copines qui poussaient des cris à rebuter la plus farouche des méduses.
La plage n’était pas trop encombrée à cette heure et ils purent bien profiter des joies de la mer et du calme des vagues.
Ils se séchèrent sur le sable chaud, se rhabillèrent et s’installèrent sous les parasols de l’Auberge de la Rade dont Véronique avait vanté les mérites.
- Qu’allons-nous faire cet après-midi, les filles ?
- Moi, j’aimerais bien effectuer quelques achats à Fréjus, dit Véronique en suçant la chair d’une grosse crevette rose.
- J’ai besoin d’une veste, poursuivit Jérémy. Vous m’aiderez à choisir ?
- Oui, si tu veux, répondit Franck, si vous m’accompagnez voir la galerie de Keiflin. J’adore ses tableaux.

Le soleil déclinait fortement lorsque Patricia proposa de rentrer. Les quatre amis se séparèrent. Véronique et Franck se dirigèrent vers leur hôtel et profitèrent de la piscine avant de s’installer sous les pins, sans oublier un verre de punch à déguster les yeux fermés.
- Sais-tu que je ne suis toujours pas revenue de ce qui s’est passé avec Ludovic, dit Véronique en aspirant avec sa paille.
- Moi non plus, mon cœur, mais cessons d’en parler. Ca me tourne moi aussi dans la tête. Sa folie à se jeter sur toi, ce chantage à l’argent… Je pense qu’il est complètement perturbé. Même au bureau, j’ai entendu dire qu’il avait des problèmes.
- Tu sais, la cassette est en sûreté. Nul ne la trouvera. Chez toi, ça aurait été beaucoup trop dangereux. Il suffirait qu’un jour, ta femme se décide à venir…
- Je sais, mais je pense que tu aurais dû détruire cette preuve. Elle ne sert à rien qu’à risquer de nous faire prendre.
- Tu as raison. Je vais l’ouvrir et jeter la bande.
Véronique se balançait sur sa chaise. En face, Franck ne pouvait qu’admirer ses genoux et le début de ses cuisses moulées dans une petite jupe en jean. Elle le sentit et, mine de rien, aspirant le punch assez bruyamment, ouvrit ses jambes, dévoilant une petite culotte rose bordée de dentelle.
Il sentit la chaleur s’emparer de son corps.
- Véro… j’ai envie de toi.
Voilà plusieurs semaines qu’ils ne disposaient plus du studio de Ludovic. Déjà chaque matin, il leur était bien difficile, côte à côte dans le compartiment, de maîtriser les sentiments qui les conduisaient l’un vers l’autre. Ils devaient se contenter de quelques attouchements discrets. Alors, Franck se leva, prit Véronique par la main et se dirigea vers l’escalier des chambres.
Ce soir là, les retrouvailles furent à la mesure de leur privation. Les cigales étaient encore nombreuses dans le parc de l’hôtel mais ils ne les entendirent pas.

Il n’était pas loin de onze heures lorsque Franck chargea les bagages et prit la direction de Cannes par la corniche de l’Esterel. Le soleil, en cette fin de matinée, était chaud et puissant. Véronique mit en route un CD et cala sa voix sur celle de Céline Dion tout en caressant la cuisse de son amoureux. Il lui jeta un coup d’œil angélique, heureux de partager autant de complicité avec cette femme qui avait changé sa vie.
Il était plongé dans ses rêveries, bercé par la douce voix de sa chérie, lorsqu’une voiture, garée sur une aire où le point de vue était splendide, recula brusquement et empiéta sur la chaussée. Franck, surpris, voulut éviter l’obstacle et coupa la route. Malheureusement, le fossé d’en face était profond et en dépit d’un fort coup de frein, le choc fut violent. Il s’arc-bouta au volant mais la tête de Véronique vint heurter violemment le montant de séparation des vitres. Céline Dion poursuivit seule sa chanson tandis que Franck essaya de sortir sans résultat. Sa porte était immobilisée par le talus et Véronique inconsciente bloquait l’autre issue.
Des automobilistes arrivèrent en courant, ouvrirent la porte passager et tentèrent de sortir Véronique.
- Ne la touchez pas ! cria Franck qui, en qualité de secouriste, savait parfaitement qu’il était très dangereux de bouger un blessé. Appelez une ambulance !
Les minutes semblèrent des heures. Lui qui avait simplement mal à l’estomac et saignait du nez, était parfaitement conscient et mesurait l’ampleur de l’accident. Il n’écoutait pas les voix de chaque côté de lui qui, pourtant, étaient nombreuses.
-Véro ! Véro !
Elle ne répondait pas. Il dégagea ses cheveux et la découvrit toute blanche, les paupières fermées. Un léger filet de sang s’écoulait de l’oreille.
Un bruit de sirène attira son attention, deux pompiers apparurent et dégagèrent Véronique. Il la vit disparaître sur un brancard tandis qu’il sentit la voiture reculer et sortir du fossé. On ouvrit sa porte et on le coucha à son tour sur une civière. Il ferma les yeux et perdit connaissance.
Lorsqu’il les rouvrit, un ambulancier se tenait à ses côtés et il sentit comme une compression en bas de son visage. Le bruit de la sirène résonnait dans sa tête.
- Où est Véro ? se demanda-t-il. Il se souleva légèrement, regarda de droite à gauche mais ne la vit pas.
- Ne vous inquiétez pas, tout va bien, dit l’infirmier en réajustant le masque à oxygène.


IV


Lorsqu’il se retrouva, une semaine plus tard, assis dans l’entrée de l’hôpital de Fréjus, Franck n’avait toujours pas revu son amie.
Tout était allé si vite : l’accident, alors que la journée s’annonçait merveilleuse et qu’il conduisait prudemment, les pompiers qui les avaient emmenés à l’hôpital, son court séjour aux urgences, la nouvelle qui l’avait abattu, son désarroi à se retrouver seul avec ses pensées.
Franck reprit pourtant son travail dès le troisième jour, s’estimant davantage en sécurité psychologique au laboratoire que seul chez lui. Il essaya de donner des explications à tous ses proches collègues et il prévint Geneviève mais sans entrer dans les détails et en minimisant l’ampleur de l’accident. Il voulut surtout demander un rendez-vous au professeur Fauvel, qui avait opéré Véronique et il espérait qu’on le laisserait aller la voir.
Alain Laforge fut tout de suite alerté de l’état de sa femme et, après deux jours, il se décida à appeler Franck pour lui demander des éclaircissements. Celui-ci s’en sortit bien, expliquant qu’il était ami avec sa collègue Patricia Barsac et qu’ils avaient décidé ensemble de se retrouver à la plage en compagnie de Jérémy et de Véronique, justement seule ce week-end. L’épisode de l’hôtel passa à la trappe et il justifia la raison de sa prise de volant du fait que sa femme n’aimait pas conduire sur les routes sinueuses, ce qu’Alain ne démentit pas.

Franck regarda sa montre. Presque une demi-heure qu’il attendait. Assis sur une chaise métallique à la peinture effritée, le dos un peu voûté et les traits tirés, il ne gardait de l’accident que quelques pansements qui masquaient les écorchures. C’était sa tête qui était meurtrie. Son cœur aussi. Franck se sentait comme un automate, réglant ses gestes par instinct, ne parvenant pas à dissiper l’épais brouillard qui l’avait englouti le dimanche précédent.
Il ne cessait de ruminer. Comment cet accident avait-il pu survenir ? Lui qui conduisait si prudemment. Il aurait dû pouvoir éviter la voiture qui reculait. Et puis ce fossé profond qui avait été comme un mur. Les ceintures étaient attachées, jamais Véronique n’aurait dû porter sa tête sur le montant métallique… Oui, le choc avait été violent et elle ne s’était pas réveillée. Transportée d’urgence à Fréjus, elle était tombée entre de bonnes mains. Le professeur Fauvel avait tout de suite pu l’opérer mais il n’était pas parvenu à la sortir du coma.
Franck, ne faisant pas partie de la famille, la visite à son amie lui avait été refusée.
Il se leva dès qu’il aperçut un uniforme de chirurgien. Le professeur venait de franchir le sas et se dirigeait vers lui tout en retirant son bonnet.
- Monsieur Massard ?
- Bonjour Professeur, oui c’est moi qui conduisais la voiture de Véronique Dutli. Comme vous pouvez le constater, je n’ai que quelques ecchymoses et je n’ai pas pu revoir mon amie depuis l’accident. Pouvez-vous me dire si elle va s’en sortir ?
- S’en sortir, oui, aucun organe vital n’a été touché. Mais sa tête a mal encaissé la violence du choc. Néanmoins, je pense qu’il s’agit d’un coma bénin car elle donne quelques signes de réveil et elle devrait revenir à elle d’ici peu.
Il écouta avec la plus grande attention. Le chirurgien s’apprêta à repartir. C’est alors que Franck demanda :
- Puis-je la voir, s’il vous plaît, docteur. Nous étions… très proches…
- Ah… Je vois…. Bon, mais deux minutes, pas davantage. Et se tournant vers son assistante : Monique, pouvez-vous accompagner Monsieur ?
- Merci infiniment Docteur.
Franck suivit l’infirmière à travers un dédale de couloirs aussi accueillants que peuvent l’être les couloirs de tous les hôpitaux du monde. Il croisa des hommes en pyjama qui poussaient leur goutte-à-goutte, des lits qui étaient à même le couloir avec des occupants ressemblant à des cadavres, et il entendit sur son passage de longs gémissements provenant des chambres environnantes. Enfin il arriva à l’intérieur d’une aile silencieuse et l’infirmière ouvrit une porte. Les rideaux étaient tirés et, en pleine obscurité, seule une veilleuse laissait découvrir le lit dans lequel Franck aperçut une forme inanimée. Il est des moments au cours de la vie dont on se souvient toujours. Lorsque le cœur bat fort, que la respiration semble arrêtée et qu’un léger tremblement vous parcourt le corps. C’était précisément ce que Franck ressentait.
Doucement, il s’approcha du lit tandis que l’infirmière réglait la perfusion. C’était bien Véronique. Elle semblait dormir profondément. Ses beaux cheveux étaient enveloppés sous une bande. Elle gisait en chemise d’hôpital, et lorsque les yeux de Franck s’habituèrent à l’obscurité, il découvrit la blancheur cadavérique du visage de sa chérie avec des lèvres tout aussi livides qu’immobiles. Seul l’oscilloscope troublait quelque peu le calme absolu qui régnait.
On dirait une morte, pensa-t-il. Franck avala sa salive, essuya la larme qui coulait sur sa joue et grava à jamais l’image qui s’offrait à lui. L’infirmière l’attendait à la porte. Il embrassa Véronique sur le front et sortit.

Lorsqu’il reprit le train pour Cannes, Franck ne sentait plus ses jambes. Il lui semblait qu’elles étaient en coton. Il se cala sur le siège, liquéfiant son regard sur le dossier d’en face. Il ne vit personne. Ses pensées se trouvaient accrochées à la petite pièce qui accueillait celle qu’il aimait. Et dans quel état… Elle qui avait été si heureuse de lui faire connaître la plage d’Agay, le restaurant du bord de mer, qui avait tant ri en l’aspergeant d’eau de mer, qui avait fait la coquine en buvant son punch, qui avait pris un tel plaisir la nuit dans ses bras…
La vie s’était arrêtée. Par sa faute.
Puisse le chirurgien avoir raison et que Véronique sorte du coma rapidement.
Le train quitta la gare de Théoule et repartit. Franck leva les yeux et regarda son environnement. Un couple de retraités se disputaient à voix basse. Lui s’agitait beaucoup, elle haussait les épaules. Derrière, une femme au regard triste avait la tempe collée à la vitre. Son fils avait éparpillé tous ses crayons de couleur et dessinait une maison qu’il lui montrait régulièrement. Plus loin, un jeune homme dormait, son ordinateur sur les genoux. Au fond, un couple d’amoureux riaient, une sucette à la bouche. Franck reprenait conscience de ce qu’était le monde. A cette heure-ci, Geneviève devait faire les soldes et Véronique dormait contre son gré.
Ce soir là, il composa le numéro de téléphone de Patricia. Très affectée, elle s’était forcée à aller travailler. Ils échangèrent les informations qu’ils avaient apprises et promirent de s’appeler dès qu’il y aurait du nouveau. Franck, ouvrit grand les fenêtres. Il alluma une Marlboro et se servit un whisky.

C’est bien Patricia qui le rappela en milieu de semaine. Véronique était sortie du coma et avait recommencé à s’alimenter. Mais les médecins étaient réservés car elle ne parlait que très peu et prononçait des paroles incohérentes. Ils décidèrent de se donner rendez-vous le surlendemain et d’aller ensemble à l’hôpital.
Dès l’entrée du service, une infirmière exigea une courte visite pour ne pas fatiguer Véronique qui peinait à recouvrer ses esprits. Il était impératif de ne pas lui poser de questions. C’est donc sur la pointe des pieds qu’ils se présentèrent devant son lit. La chambre était mieux éclairée qu’auparavant et les yeux de Véronique se tournèrent vers eux.
- Bonjour Véro, dirent-ils en même temps, presque à voix basse.
- Bonjour, répondit-elle sans que le visage exprime la moindre émotion.
- Nous sommes contents que tu ailles mieux. Tu vois, on est venus et nous reviendrons souvent te voir, dit Patricia.
- Merci, répondit-elle doucement.
Franck ne parla pas, se contentant de l’étudier. Elle avait le regard lointain, et ne bougeait les yeux que pour suivre ses amis lorsqu’ils se déplaçaient. Aucun sourire, aucune expression particulière. Franck ressentit comme un grand froid dans le dos.
Ils s’apprêtaient à repartir lorsque Véronique regarda son amie et, doucement, balbutia :
- A…lain…
- Alain ? répondit Patricia, il n’est pas là mais sans doute viendra-t-il te voir bientôt.
- A…lain…
- Ne t’inquiète pas. Il va venir.
Franck se mordit les lèvres. Que voulait-elle dire ? Pourquoi prononçait-elle le nom de son mari ? Désirait-elle réellement le voir ou bien cherchait-elle à exprimer une pensée, une inquiétude, un message ? Dans quel état se trouvait encore son amoureuse…
- Nous reviendrons, reprit-il. Repose-toi. Bientôt tu sortiras d’ici.
Il s’avança vers elle pour lui déposer une bise sur le front, ce qu’elle refusa par un mouvement de la tête. Il resta interloqué mais ne dit rien. Patricia s’approcha, l’embrassa sur la joue, et on put voir les lèvres de Véronique s’avancer.

Lorsqu’ils quittèrent l’hôpital, les deux amis s’assirent un long moment sous un pin parasol du parc. La dernière fois, Franck avait été consterné par l’état dans lequel il avait trouvé Véronique, aujourd’hui, il était abasourdi par son comportement.
- Tu sais, c’est sans doute normal, avait essayé d’expliquer Patricia. Elle est encore sous le choc. Moi, elle me connaît depuis très longtemps, et puis, au fond d’elle-même, peut-être t’en veut-elle pour l’accident. Attends un peu et tu lui expliqueras.
Il croisa ses bras sur le haut des cuisses et ses yeux suivirent la danse d’amour de deux pigeons sur la pelouse. Il se sentait trop fatigué pour réfléchir positivement.
- Sans doute as-tu raison, avait-il répondu à son amie.

Le samedi qui suivit, Franck et Patricia se retrouvèrent dans un petit restaurant proche de l’hôpital. Ils furent contents de se revoir, se sentant concernés par un souci commun, reliés par la même motivation qui consistait à tenter ce qu’ils pouvaient pour que Véronique retrouve tous ses esprits. Cependant, lorsqu’ils se rendirent auprès de leur amie, une grande déconvenue les attendait. Véronique parlait beaucoup mieux mais… elle dit à Franck :
- Bonjour Monsieur.
Il prit le coup de poignard en plein cœur.
- Tu ne me reconnais pas ? Je suis Franck.
Elle le dévisageait. Visiblement, elle réfléchissait. On percevait très nettement ses efforts à se souvenir. Mais, c’était incontestable, elle avait oublié celui qu’elle aimait passionnément, il y a encore quelques jours.
- Véro, nous voyagions ensemble par le TER tous les matins, nous nous aimons…
Rien n’y faisait. Elle n’accrochait pas et se contenta de répondre :
- Je suis mariée avec Alain.
- Et de moi, tu te souviens ? Quel est mon nom ?
- Pat, bien sûr.
- Et où est-ce que j’habite ?
- Fayence.
Franck s’appuya à la barre métallique du pied de lit. Il éprouvait des difficultés à se maintenir debout, ses jambes ne le supportant plus.
Ils s’apprêtaient à repartir lorsque le bruit de la porte qui s’ouvrait les fit se retourner. C’était le chirurgien et son assistante.
- Bonjour Docteur Fauvel, prononça Franck en lui tendant la main.
- Bonjour. Vous êtes venus voir notre malade. Elle va beaucoup mieux, n’est-ce pas Véronique ?
- Puis-je vous parler ? se risqua Franck, en montrant la porte d’un mouvement de menton.
- Naturellement.
Ils sortirent tous les deux dans le couloir.
- Dites-moi Docteur, elle semble avoir perdu la mémoire…
- C’est le cas type du syndrome de Korsakoff et je ne peux pas me prononcer sur les chances de guérison. Parfois la mémoire revient complètement, mais souvent il y a blocage sur les derniers mois, les dernières semaines ou même les heures qui ont précédé le choc. Il faut attendre.
Cette fois, c’en était trop pour Franck qui se tourna vers le mur et se mit à pleurer. Patricia qui venait de prendre congé s’approcha de lui et prit sa main, essayant de le rassurer.
- Il faut attendre. Patientons. Le médecin n’est pas complètement négatif.


V


Patienter, patienter, patienter…
C’est ce que firent Franck et Patricia. Ils ouvrirent un livre de médecine à la page du syndrome de Korsakoff et ils lurent :
« Les trois signes principaux sont:
Une amnésie antérograde et le malade conserve les souvenirs anciens.
Une anosognosie, c'est à dire qu'il ne se rend pas compte de son trouble.
Des affabulations. Il raconte des histoires délirantes mélangeant souvenirs anciens et récents, toujours sans en être conscient.
D'autres signes comme la désorientation temporo spatiale, une humeur très variante entre grande tristesse et grande euphorie sont parfois présents ».

Véronique avait été transférée à l’hôpital des Broussailles de Cannes, au service psychiatrique. Chaque semaine, et comme promis, ses amis lui rendirent visite. Elle avait retrouvé le bon usage de la parole et, effectivement, montrait ses émotions, parfois avec excès. En dépit des efforts de chacun, elle ignorait tout de sa relation amoureuse. Les souvenirs semblaient s’être arrêtés à leur rencontre. Elle ne refusa pas les visites de Franck et écouta Patricia lorsque celle-ci lui expliqua la liaison qu’elle entretenait depuis de longs mois. Elle ne voulut pas l’admettre et regarda son visiteur avec la plus totale indifférence. Aucun souvenir non plus sur l’accident ni sur ses difficultés avec son mari. Au contraire, elle ne parlait que des moments heureux. Pour cela, elle le réclamait fréquemment mais Alain ne lui rendit visite que rarement, se contentant d’un coup de téléphone de temps en temps.

Franck était toujours amoureux et mourait d’envie de prendre sa chérie dans ses bras, de l’embrasser comme il l’avait tant fait, mais il se résigna et au fil des mois qui passaient, il dut bien se rendre à l’évidence, jamais il ne parviendrait à reconquérir Véronique. Avec Patricia, ils tinrent parole. Chaque samedi, ils se retrouvaient tous les deux à Cannes, déjeunaient et allaient rendre visite à leur amie. L’automne fut très agréable et c’est dans le parc de l’hôpital qu’ils passèrent des heures à parler. Ils rencontrèrent à plusieurs reprises le docteur Lavial, chef du service, qui ne se montrait pas optimiste sur les chances de Véronique à retrouver sa mémoire.

Franck ne prit plus le TGV pour Paris. Il téléphona régulièrement à Geneviève mais d’un commun accord ils ne jugèrent plus utile de passer les week-ends ensemble. Rien ne pressait pour mettre en route la procédure de divorce et pourtant ils en parlèrent à plusieurs reprises. Franck prit plaisir à retrouver Patricia pour qui il éprouvait une grande amitié. Les liens qu’ils entretenaient auprès de Véronique les rapprochaient. Patricia poursuivait sa relation amoureuse avec Jérémy, mais un jour elle arriva en pleurs à Cannes. Ils avaient rompu. Leur amour s’était quelque peu effrité avec le temps et Jérémy venait de prendre la décision de sa vie. Depuis plusieurs mois, il cherchait à entrer dans une unité d’intervention de la Sécurité Civile et on lui proposait un contrat immédiat. En acceptant le poste, il devait déménager à Brignoles et surtout être disponible pour partir sur les lieux de catastrophes. Patricia ne le supportait pas. Après plusieurs semaines de négociations et de réflexion, Jérémy avait pris sa décision.

Alain vint parfois passer quelques minutes auprès de sa femme mais son garage l’absorbait beaucoup et sa vie sentimentale ne s’était pas calmée, au contraire. C’est lui maintenant qui désirait mettre un terme à son mariage et les renseignements qu’il avait pris auprès d’un avocat lui donnaient raison.
Un soir, alors que Franck était attablé à une terrasse de la Croisette, il reconnut Alain, assis un peu plus loin, en charmante compagnie. C’est avec un immense plaisir qu’il assista à un baiser passionné et il en profita pour se lever et adresser un bonsoir bien marqué au mari infidèle. Ainsi, en cas de coup dur, quelquefois qu’en faisant du rangement, Alain viendrait à prendre connaissance de la vidéo qui n’avait pu être détruite, Franck avait de quoi répondre. Le sourire aux lèvres, il quitta la brasserie et s’en retourna tout guilleret chez lui.
Le travail au laboratoire lui donnait également satisfaction. Fragonard ne cessait de s’implanter à travers le monde et il s’agissait de plus en plus d’inventer des arômes qui correspondaient davantage aux spécificités de chaque pays. Franck continuait d’adresser un signe de tête insipide à Ludovic quand il venait à le croiser dans les couloirs de l’usine, mais ils ne s’étaient jamais plus reparlé et s’évitaient soigneusement à la gare. Le kiosque à journaux avait maintenant un client supplémentaire.
A l’heure des repas, Patricia et Franck s’arrangèrent pour faire coïncider leurs moments de pause. Ils prirent l’habitude de déjeuner ensemble et, bien sûr, ils alimentèrent les rumeurs. Pourtant, aucune de leurs attitudes ne pouvait laisser croire qu‘ils entretenaient des relations autres qu’amicales. Ils se sentaient bien ensemble et chaque fois qu’on glissa des allusions, l’un comme l’autre sut les retourner.

Franck n’avait jamais eu l’occasion de revoir Patricia en bikini, pour la simple raison que le printemps n’était pas encore achevé et que la plage d’Agay ne faisait plus partie des meilleurs souvenirs. Pourtant Franck regardait souvent son amie lorsqu’ils déjeunaient et il ne pouvait s’empêcher de penser au magnifique corps qu’il avait découvert cette journée là au bord de la mer. Elle semblait avoir digéré sa rupture d’avec Jérémy et recommençait à rire comme autrefois lorsqu’il avait fait sa connaissance. C’est alors que ses jolis yeux verts s’étiraient et que son nez se retroussait davantage.

Les beaux jours étaient de retour et Franck ressentit un manque sans voiture. Il se décida à racheter une Volkswagen comme celle qui lui rendait bien service quand il vivait encore à Paris, mais cabriolet, Côte d’Azur oblige. Beige clair avec sièges en cuir assortis.
- Oh là ! s’était écriée Patricia lorsqu’il le lui avait montrée. Eh bien, tu vas pouvoir aller draguer maintenant.
Elle rit de bon cœur et dut penser que lui qui se montrait un inconditionnel du train, avait fini également par en avoir assez d’arpenter la Croisette à pied. En fait, il lui avait fallu longtemps avant de se décider à se rassoir derrière un volant.
Franck, s’il avait toujours son cœur à l’hôpital des Broussailles, finit par admettre que sa liaison avec Véronique faisait maintenant partie du passé et qu’il était encore trop jeune pour terminer ses journées devant le poste de télé.


VI


Quelques jours avant la Pentecôte, le deuxième service se terminait à la cafétéria et les deux amis venaient de finir leur coupe de glace. Patricia s’apprêtait à verser un Aspartam dans sa tasse à café mais elle leva les yeux et demanda à Franck :
Es-tu déjà allé à Fayence ?
- Je n’en ai pas eu l’occasion. Hormis les environs de Grasse, je ne connais aucun village.
- C’est une lacune car l’arrière pays est splendide. Surtout avant l’arrivée des touristes. Maintenant que tu as ton super modèle James Dean, tu devrais aller te promener à St Paul, Tourettes ou encore Callian, dit-elle avec un sourire en coin.
Franck écoutait attentivement tout en remuant sa petite cuillère.
- Mais si tu veux, dimanche ou lundi, nous ne travaillons pas et tu pourrais venir à Fayence. Je préparerai un petit barbecue dans mon jardin puis je te ferai visiter le village.
- C’est moi qui devrais t’inviter Pat, mais tu me tentes. D’accord. Dimanche, j’ai prévu d’aller faire un tour en bateau avec Langlois du service achats, et lundi je suis libre. Alors lundi si tu veux.
- Entendu.
Patricia avait une petite lueur dans les yeux. Elle se leva avec son plateau vide et partit le ranger. Franck la regarda s’éloigner, d’un œil rêveur, jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Une brise légère et douce s’était mise à souffler à l’intérieur du restaurant d’entreprise. Une effluve de bonheur probablement, pareille à celles qui arrivent vers vous sans que vous puissiez les maîtriser.

Franck se gara sur la petite place que lui avait décrite Patricia. Il vérifia le mouvement du soleil pour laisser sa voiture à l’ombre d’un grand platane et remonta la capote. Il emprunta la ruelle pavée qui montait abrupte et c’est avec un bouquet d’oiseaux de paradis caché dans le dos qu’il saisit le heurtoir et frappa la vieille porte.
Elle lui ouvrit en arborant un large sourire, coiffée pareille qu’à la plage, ses deux couettes pendant de chaque côté comme pour lui donner un air d’adolescente.
Bonjour Franck, je vois que tu as trouvé. Elle leva sa frimousse et se laissa embrasser.
- Ooooh ! Il ne fallait pas s’écria-t-elle lorsqu’elle réceptionna le bouquet magnifique. C’est trop gentil. Merci infiniment. Mais tu sais, nous sommes à la campagne, je te reçois en toute simplicité.
- Je n’en doute pas et c’est tellement mieux comme ça.
- Excuse-moi, je ne voudrais pas rater mon plat. Entre donc, mets-toi à l’aise et assieds-toi dans le jardin. J’arrive.
Franck, le Parisien, était heureux d’être reçu comme autrefois, lorsqu’il allait chez ses grands-parents en Alsace qui étaient des gens simples, accueillants et sans manières. Il sortit à gauche de l’entrée dans une petite cour pavée aux joints herbeux et entourée de jardinières en pierre garnies de plantes vivaces. Un micocoulier la recouvrait presque entièrement sous lequel une petite table et deux chaises blanches attendaient les convives. Dans un coin, le barbecue était prêt à être allumé.
Franck venait de s’asseoir lorsque Patricia réapparut sur le pas de porte de la cuisine ouverte. Elle s’essuya les mains à un mini-tablier qui recouvrait le haut d’une jupe courte de couleur rose foncé, tandis qu’un tee-shirt léger et moulant laissait supposer qu’elle ne portait rien au-dessous.
- Je peux te servir un apéritif ? demanda-t-elle en léchant son pouce. J’ai du vin d’orange préparé par le père de Véro. Très frais, c’est bon.
- Hmm avec plaisir, merci. Tu es super bien ici, dis donc.
- Oui, c’est vrai, et c’est pourquoi j’ai gardé la maison de mes parents.
Franck avait beau savoir se contenir, il ne pouvait qu’être admiratif devant le charme que dégageait son amie. Il se dit qu’elle était vraiment très mignonne et qu’il était dommage de ne pas la prendre en photo, la couleur de ses vêtements s’harmonisant parfaitement avec le magenta du bougainvillier encadrant la porte, lui-même rehaussé par le vert tendre de la vigne vierge qui recouvrait toute la façade.
Lorsqu’elle revint, la bouteille, deux verres et une coupelle de tapenade dans les mains, il remarqua qu’elle avait quitté son tablier. Il l’avait aussi aperçue devant le miroir d’entrée se redonnant un léger coup de peigne.
- Tu permets, je vais faire le service, dit-il en posant sa veste claire sur le dossier de sa chaise.
Il portait un pantalon avec une jolie ceinture fantaisie, une chemise sans col, de couleur noire, et des chaussures italiennes parfaitement cirées.
- Je me sens bien chez toi, reprit-il. J’apprécie beaucoup cette cour protégée des regards et tout de suite j’ai été conquis par l’odeur d’un chèvrefeuille qui ne doit pas être loin.
- Ah c’est chez mon voisin, mais il sent très fort et le soir encore davantage. A ta santé Franck. Merci d’être venu.
- C’est moi qui te remercie de ton invitation, dit-il en levant son verre. A ta santé et à celle de Véro.
- Oui, répondit-elle.
Le repas fut simple et très agréable. Une salade composée avec des produits achetés au marché du samedi, des brochettes parfumées au romarin du jardin et agrémentées d’un gratin dont elle avait gardé le secret, et enfin une salade de mangue. Elle servit un rosé du pays que Franck apprécia beaucoup. Un repas provençal comme on les aime et qui les changeait de leurs déjeuners traditionnels.
Alors qu’elle avait versé le café, Franck se retint pour ne pas sortir une cigarette et il lui fit des compliments sur son délicieux repas. Patricia était ravie et l’invita à visiter la maison. Toute simple comme elle, mais bien décorée aux couleurs de la Provence et agrémentée de petits meubles du pays et d’accessoires disposés avec beaucoup de goût. Le bruit d’un train se fit entendre dans le lointain. Elle proposa de lui faire découvrir le bourg.
- Ca fera faire la digestion, dit-elle en riant, mais Franck ne s’imagina pas qu’il allait souffler comme du temps où il avait fait son service militaire dans les Pyrénées. Des ruelles, encore des ruelles, des petites places avec leurs bancs, leurs fontaines, et puis aussi des figuiers, des buddleias, des tonnelles de glycine. De temps en temps ils s’arrêtèrent pour reprendre leur souffle et admirèrent le large panorama qui s’ouvrait sur la vallée d’où l’on pouvait suivre le balai des planeurs sur la piste de l’aérodrome.
La cloche de l’église sonna six coups. Franck proposa de rentrer. Ils burent un sirop de menthe et quittèrent la maison. Patricia le raccompagna jusqu’à sa voiture. Alors qu’elle lui souhaitait bonne route, Franck remarqua la finesse de son visage qui avait gardé une jolie part d’adolescence. Sa bouche aussi. Fine et appétissante. Ils s’embrassèrent et c’est réciproquement qu’ils accentuèrent la pression sur leur joue.


VII


Le TER avait encore transporté ses marées de voyageurs, les plateaux du restaurant d’entreprise avaient été chargés et rangés un certain nombre de fois et Franck s’était livré à d’étonnantes manipulations pour sortir de nouvelles fragrances. Un jour qu’ils terminaient de déjeuner, il proposa à Patricia de venir dîner chez lui et découvrir où il passait ses soirées.
N’étant pas un cuisinier dans l’âme, puisqu’il continuait de prendre ses repas au petit restaurant de quartier, Franck eut l’idée, pour ce soir-là, de faire appel à un traiteur. Petits fours, huîtres de Marennes, queues de langoustes à l’armoricaine et mousse aux trois parfums s’étaient succédés. Patricia fut surprise par la décoration de la table, conquise par les petites attentions et éblouie par la qualité de la musique d’ambiance et le choix des éclairages. Elle ne connaissait les appartements bourgeois qu’à travers ce qu’elle en voyait au cinéma et n’imaginait pas découvrir à Cannes un univers aussi cossu, surtout de la part d’un célibataire. Dire que l’excellent dîner et le champagne ne contribuèrent pas à donner pareil éclat à la soirée serait une gageure.
Durant tout le repas, les regards se croisèrent. Franck, à plusieurs reprises, s’aventura à divulguer bon nombre de ses ressentis et complimenta son amie à bien des égards. Une cour discrète mais soutenue. Patricia apprécia et se permit à son tour de se laisser aller à quelques signes d’encouragement, telle une pigeonne au square Barbès par un bel après-midi d’avril. Franck ouvrit ensuite la large porte vitrée et, s’appuyant au balustre, pointa sa main en direction des immeubles qui descendaient jusqu’à la mer, avalant, tel un torrent, le flot continu des lumières blanches et rouges. Il prit la main de sa compagne et la caressa. A l’intérieur, Ernesto Cortazar effleurait les touches du piano sur le thème de Casablanca. La robe blanche de Patricia virevoltait sous l’emprise d’une légère brise…
-On danse ? proposa-t-il.
Patricia avait ses beaux cheveux bruns défaits qui retombaient en cascade sur ses épaules bronzées et dénudées. Elle leva légèrement les bras et enserra la nuque de Franck. Il posa ses mains autour de sa taille et blottit sa joue contre la sienne, se pâmant d’un parfum au moins aussi enivrant que le meilleur des champagnes. Ses paupières étaient fermées et il imagina qu’il en était de même pour sa cavalière. Patricia se laissa caresser le dos et pressa sa poitrine contre la chemise de son amoureux. Lorsque le chanteur, d’une voix sensuelle entama « As time goes by », Franck posa tendrement son regard sur son visage. Elle rougit. Ses beaux yeux amande étaient voilés d’un léger nuage et buvaient sa bouche. Elle s’avança, goûta ses lèvres, partagea son désir.
Ils dansèrent encore fortement collés l’un à l’autre, la jambe de Franck épousant la sienne. Comme il était bon de partager ce merveilleux moment, bercés par une musique des plus sensuelles. Ils se connaissaient depuis si longtemps, avaient partagé tant de choses, que les baisers se mêlèrent à la perfection au rythme d’une musique d’amour en pleine harmonie avec l’appel de leurs corps.
Franck alla chercher une coupe, la présenta à Patricia qui y trempa les lèvres et avança sa main pour s’offrir à celui qui avait su prendre son cœur. Doucement, il ouvrit la porte de la chambre et embrassa son amoureuse entre une immense plante aux feuilles acérées qui retombaient pareil à des fils d’ange et un grand tableau de coquelicots. Telle une coupe glacée sous un soleil d’été, Patricia se sentit fondre entre les mains de Franck qui ouvrit sa robe. Quand elle fut sur le lit, elle qui aurait tant voulu lui dire les phrases qui lui venaient à l’esprit le soir quand elle était seule, lui exprimer le désir qu’il lui inspirait depuis tous ces mois, et peut-être aussi justifier sa conduite, ne put rien prononcer d’autre qu’un seul mot :
- Viens…
Doucement, et à l’unique éclairage d’un abat-jour constitué d’une multitude de pièces de tulle de couleur orangée, Franck lui retira ses jolis sous-vêtements et s’allongea près d’elle. Il déposa un baiser entre ses seins puis dans le creux de sa cuisse. Elle lui offrit une peau douce, chaude et extrêmement sensible. Il quitta ses vêtements et lui fit l’amour tendrement, comme lorsqu’on berce une poupée de grande valeur et que l’on désire que cet instant dure toute une vie.
Lorsqu’ils réouvrirent les yeux, les premiers rayons du soleil étalaient une large bande dorée sur le vieux parquet. Dans le lointain, Ernesto Cortazar leur rappela qu’il n’avait pas quitté son piano.


VIII


C’était par un matin gris comme Cannes en connaît rarement. Le facteur apportait un recommandé. En regardant l’enveloppe, Franck eut un pressentiment qui se confirma. L’avocat de Geneviève l’avertissait de sa demande de divorce. Lui-même avait repoussé cette épreuve et maintenant que sa femme en avait pris l’initiative, il percevait à la fois une profonde tristesse, le goût amer d’une rupture avec un être cher, celle qui avait partagé sa jeunesse et ses débuts dans la vie active, et en même temps, ce papier, cette décision, était pour lui comme une délivrance. La mise à jour d’une situation difficile vers laquelle il ne pouvait pas y avoir de retour possible. La vie les avait séparés, elle leur avait indiqué un autre chemin. Franck referma l’enveloppe. Il descendit l’escalier. Quand il ouvrit la porte, le soleil se glissait entre deux nuages, les gens se pressaient sur le trottoir, le TER attendait, les parfums aussi.

Franck avait débuté son histoire d’amour avec Patricia dès la première fois où, en sa compagnie, il s’était rendu au chevet de Véronique. En fait et sans le savoir, progressivement, ils s’étaient rapprochés au fil des visites à leur amie. Durant toutes les heures qu’ils consacraient à rendre la vie moins difficile à Véronique, ils se découvraient des tas de valeurs communes. Ils échangeaient sur une multitude de sujets et partageaient toujours les mêmes convictions. Franck adorait le côté simple et adolescent de Patricia, sa spontanéité, et puis, pourquoi ne pas l’avouer, sa superbe plastique qui l’enchantait et le troublait chaque fois qu’il la voyait nue. Son corps, certes, n’était pas celui d’un mannequin, et puis, avec ses trente-six ans, elle avait probablement perdu quelque peu les formes de sa jeunesse, mais elle conservait des atouts généreux dont elle pouvait mesurer l’impact, dans les couloirs de chez Fragonard, entre autres. De plus, elle faisait si bien l’amour…
Patricia se sentait heureuse auprès de Franck. Lui non plus n’était pas compliqué. Il se montrait déterminé, bien dans sa tête, sans pour autant être prétentieux. Toujours responsable, prévenant, galant, tendre, bref, tout ce qu’elle aimait. Et puis, elle lui trouvait un faux air de Robert De Niro jeune, qui lui plaisait bien. Peut-être son sourire.

Ils continuèrent à déjeuner au restaurant d’entreprise, et, souvent, Patricia laissait sa voiture sur le parking Fragonard et prenait le train en fin de journée avec Franck. Ils passèrent leur temps libre chez lui à jouer bien souvent comme d’éternels étudiants et se concoctèrent des petites soirées en amoureux. Patricia cuisinait, Franck dressait la table, s’occupait de la musique et il lui arrivait, pour l’amuser, d’esquisser quelques pas de danse sur des chansons de Sinatra. Bien souvent, il la prenait dans ses bras et la comédie musicale se terminait sur le lit tandis que le four appelait « au secours ! » et qu’ils n’avaient de solution, ensuite, que de racler le brûlé sous les merveilleuses quiches dont Patricia avait le secret. L’amour est exclusif, il n’attend pas, et passer à côté c’est manquer sa vie.
Le samedi, ils poursuivirent leurs visites à l’hôpital des Broussailles même s’ils restaient moins longtemps qu’auparavant, Véronique s’étant fait de nouvelles relations parmi les malades, partageant ses après-midi entre les jeux de société et les promenades dans le parc. Le matin, elle travaillait aux cuisines et participait à la distribution du courrier.
Son visage s’éclaira dès qu’elle aperçut ses amis.
- Bonjour Pat, bonjour Franck. Comment allez-vous ? Dans un mois, nous organisons une petite fête. Viendrez-vous ?
- Bien sûr, répondit Patricia. En quel honneur ?
- Le départ d’une infirmière qui va se marier et nous souhaiterions lui offrir une petite garden-party.
- Magnifique, répondit Franck qui était heureux chaque fois qu’il revoyait son ancienne amoureuse pleine de vie et de projets. Dois-je apporter mon haut-de-forme ? Sais-tu qu’avec Patricia nous nous entraînons à imiter Fred Astaire et Ginger Rogers ?
- Ah bon ? Oh oui, j’aimerais bien voir ça, s’enthousiasma-t-elle.
- Franck exagère à peine, reprit Patricia qui se voyait déjà sur l’estrade, les claquettes sous les pieds. Nous avons encore des progrès à faire, mais c’est promis, nous viendrons.

Il faisait très beau ce jour là. Sous les tables blanches, la pelouse semblait plus verte qu’à l’ordinaire. Les chaises longues, les fauteuils avaient envahi l’espace habituellement réservé au personnel de direction. Déjà beaucoup d’invités présents entouraient les malades qui s’étaient mis sur leur trente et un. Patricia était en tailleur-pantalon beige, avait ses cheveux tirés en queue de cheval et Franck avait revêtu sa veste rayée bleu et blanc, chemise bleu nuit, col ouvert. Ils s’approchèrent de la plus grande des tables où un goûter était servi lorsqu’ils reconnurent à peine leur amie descendant les marches du large escalier de pierres d’un pas alerte, un plateau de petits gâteaux entre les mains.
- Quelle élégance ! fut le premier mot prononcé par Franck.
Véronique était vêtue d’une robe blanche ample, nouée à la taille et qui descendait au-dessous des genoux. Elle portait un chapeau d’été à larges bords, lui-même entouré d’un ruban blanc.
- Bonjour mes amis, merci du compliment. A vrai dire, le chapeau cache un sparadrap à la base de mes cheveux. Hier, je suis tombée en voulant accrocher une guirlande à un lustre et ma tête a heurté le bord d’une table.
- Rien de grave ? s’inquiéta Patricia.
- Non, tout va bien. J’aurais été tellement déçue de rater ce jour de fête. Mes parents n’ont malheureusement pas pu venir, Maman étant souffrante. Quant à Alain, il avait à faire… Venez que je vous présente.
La jeune infirmière, héroïne de la fête, allait de l’un à l’autre dans une robe longue noire dont le large décolleté arrière découvrait un superbe dos bronzé. Suivait, juste derrière, le fiancé, sourire aux lèvres.
Les petits gâteaux furent appréciés, trop copieux selon Patricia, et les rafraîchissements agréables. Le docteur Lavial participait à la fête ainsi que la majorité des collègues de la future mariée. Le moment fut agréable, on aurait même oublié qu’il s’agissait d’un rassemblement du service de neurologie avec ses malades.
Pour la première fois, Franck reconnut la femme qu’il avait tant aimée. Son visage avait repris les traits d’autrefois. Elle l’avait maquillé comme elle savait si bien le faire et même sa démarche, son déhanchement avait pris un coup de jeune. A vrai dire, Franck la trouva ravissante.
- Je pense que Véronique était très contente, dit Patricia en remontant en voiture.
- Je le crois aussi. Heureusement que nous étions là, elle qui s’était faite toute belle aurait été très déçue.
- Oui, cependant je l’ai trouvée un peu bizarre, pas vraiment comme d’habitude…
- Je l’ai remarqué aussi, acquiesça Franck en démarrant. A plusieurs reprises, je l’ai surprise à nous regarder à la dérobée. Toi, elle t’a dévisagée un long moment.
- Ah bon ? Ma queue de cheval, peut-être. Voilà longtemps que je ne m’étais pas coiffée ainsi.
- En tout cas, nous sommes venus et c’est bien l’essentiel. Je l’ai trouvée gracieuse avec cette robe et ce chapeau.
- Tu as raison, répondit Patricia, se demandant soudainement si elle aussi n’aurait pas du sortir son chapeau.
Ils passèrent le week-end ensemble variant tous les plaisirs possibles. Ils s’octroyèrent même une escapade jusqu’à Menton où ils dînèrent à la terrasse d’un petit restaurant de la vieille ville que Patricia fréquentait du temps de ses parents.

Le lundi matin, ils se rendirent tous les deux à la gare, mais cette fois ils ne montèrent pas ensemble dans le TER. Franck partait pour la semaine complète à Paris et il attendit le TGV. Il avait un certain nombre de détails à régler avec Geneviève : aller à la banque, mettre en ordre les papiers et ses affaires personnelles de vive voix, enfin préparer son déménagement définitif. Ils en avaient longuement parlé au téléphone et Franck avait compris que la séparation s’effectuerait sous les meilleurs auspices possibles. Geneviève avait fini par digérer la nouvelle et elle aussi regardait l’avenir dans un esprit de renouveau. Le divorce ne semblait plus qu’une formalité.


IX


Lorsqu’il descendit du train, le samedi soir suivant, il chercha Patricia du regard. Elle l’attendait sur le quai, mais… en pleurs.
- Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il en l’embrassant.
- Si tu savais… Véronique a retrouvé la mémoire…
- La mémoire ? Tu veux dire, comme avant ? Franck en avait laissé tomber son sac de voyage sur le quai.
- Oui. Elle se souvient de tout. Viens, je vais te raconter.
Ils montèrent en voiture. Patricia sécha ses larmes et reprit :
- Cet après-midi a été terrible. Je l’ai visitée comme d’habitude. Elle m’attendait dans sa chambre. « Viens, m’a-t-elle dit en m’entraînant en direction du parc. J’ai retrouvé ma mémoire. »
- Les souvenirs précédant ton accident ?
- Oui. Je me rappelle tout. De l’accident, mais surtout d’avant… De ma vie en compagnie de Franck, si tu vois ce que je veux dire…
Patricia parla avec beaucoup d’émotion, des sanglots dans la voix, avalant sa salive difficilement. Franck la regarda sans rien dire, bouleversé et l’estomac noué. Elle poursuivit :
Elle m’a traitée de salope...
- Toi, ma meilleure amie, tu m’as volé Franck. Vous êtes venus me voir, mais, surtout, vous assurer que je ne me souvenais de rien, et dans mon dos vous vous êtes aimés. Jamais je ne te pardonnerai ça. Jamais !
Patricia gara sa voiture et monta l’escalier, le nez enfoui à l’intérieur d’un mouchoir, pleurant et parlant en même temps.
- J’ai essayé de lui expliquer tout ce qui s’était passé. Que jamais, une seule seconde nous ne l’avons oubliée et que nous ne nous sommes pas aimés comme elle le prétendait. Que les mois ont défilé, que nous avons fini par perdre l’espoir de sa guérison, qu’à force de venir la voir ensemble, de travailler ensemble, de parler d’elle ensemble, nous sommes tombés amoureux, mais jamais, jamais, nous ne l’avons trahie.
Franck prit Patricia dans ses bras.
- Calme-toi mon amour. Ne pleure plus. Demain je vais aller la voir et je lui parlerai.
- Franck, que peux-tu lui dire d’autre que ce que je lui ai déjà dit, lui ai expliqué. Elle est comme neuve, pareille qu’au dernier jour précédant son accident, et pour elle tu es toujours son amoureux. Elle dit qu’elle nous a observés à la garden-party et qu’elle n’a pas supporté nos regards.
- Ne t’inquiète pas. Je lui parlerai.
Ils prirent une douche et allèrent se coucher mais la nuit fut longue, très longue…

Le lendemain, c’est comme un condamné qui monte à l’échafaud que Franck arriva dans les jardins de l’hôpital. Véronique l’attendait sur un banc. Elle se leva et lui tendit la main.
- Bonjour Véro. Allons, ne fais pas l’enfant, nous nous sommes toujours embrassés, non ?
- Bonjour Franck. Franck, le tombeur de ces dames…
- Véro, je suis désolé. Bouleversé par ce qui nous arrive, et en même temps si heureux de te voir rétablie.
- Oh, pas moi. Je regrette de m’être cognée sur le rebord de table et d’avoir retrouvé toute ma mémoire. Auparavant, j’étais plus heureuse.
- Ne dis pas de bêtises. Patricia et moi, nous ne t’avons jamais lâchée, mais c’est la vie qui a fait que tous ces évènements…
- Ces évènements ? reprit-elle, ils vous ont bien arrangés. Mes parents m’ont dit que tu ne leur as pas donné signe de vie depuis très longtemps.
- En effet. Je savais qu’eux aussi te visitaient chaque semaine, et puis, leur dire quoi ? que j’avais comme amie la meilleure copine de leur fille ? Véro, je t’assure, ça n’a pas été facile.
- Et maintenant, que proposes-tu ? demanda-t-elle en le fixant bien dans les yeux.
- Laisse-moi du temps. Je ne sais plus où j’en suis. J’ai besoin de réfléchir.
- Si c’est fini entre nous, dis-le-moi. Dis-le-moi en face. Moi aussi je dois savoir pour m’organiser. Je ne vois plus Alain, et, le docteur Lavial m’a dit que j’allais sortir rapidement. Mais pour aller où ?
- Véro, je te promets, je vais réfléchir. J’ai l’intention de prendre une seconde semaine de congé pour faire le point et venir te voir. Ca te va ?
- Bon, d’accord, reprit-elle avec un meilleur ton.
- Allez, au revoir Véro. A bientôt.
- A bientôt, répondit-elle, en tendant sa joue pour être embrassée. Oh Franck, c’est si difficile. Je t’aime toujours, le comprends-tu ?
- Naturellement. Il la serra dans ses bras, la regarda, et s’en retourna. Il venait de retrouver l’odeur du parfum qu’elle se mettait autrefois. La fragrance qu’il aimait tant lorsqu’ils voyageaient tous les deux en TER.

Patricia l’attendait assise sur le canapé.
- Alors ? lui demanda-t-elle avant qu’il n’ait refermé la porte.
- C’est compliqué. Très compliqué Pat. Véro est toujours amoureuse.
- Ca j’avais bien compris. Mais que lui as-tu dit ? Que comptes-tu faire ?
- Je dois réfléchir. J’ai besoin de toute ma tête. Je t’aime Pat, mais, d’un autre côté, Véro n’a jamais cessé de m’aimer non plus.
- Dis-moi Franck… Dis-moi que tu m’aimes encore.
- Je ne sais pas. Je ne sais plus. C’est tellement brusque tout ça. J’ai l’impression de vivre un cauchemar. Ma tête va éclater.
- Ne la laisse pas éclater. Ne descends pas, je prends mes affaires et je rentre à Fayence. Appelle-moi lorsque tu auras pris ta décision.
- D’accord Pat. Merci. J’ai besoin de calme et de solitude. Je suis désolé.
Lorsque la porte se referma, l’appartement devint immense tout à coup. Il s’assit à la table, se servit un whisky et posa ses mains de chaque côté de sa tête.


X


Le lendemain, le surlendemain et les jours suivants, Franck retourna à l’hôpital des Broussailles. Il avait besoin de savoir. Comprendre ce qu’il ressentait vraiment maintenant que Véronique était redevenue comme auparavant. Chaque fois, ils marchaient longuement dans les allées du parc, s’asseyaient sur les bancs, se regardaient.
Véronique s’était calmée et, consciente du choix crucial que celui qu’elle aimait devait faire, elle avait pris la décision de ne pas le harceler, de ne plus lui poser de questions embarrassantes ni lui mettre le couteau sous la gorge avec des arguments qu’il aurait rejetés. Elle se contentait de rester auprès de lui, s’enthousiasmant sur les fleurs du jardin, rêvant de la mer qu’elle n’avait plus vue depuis si longtemps, épluchant les petites annonces immobilières et demandant l’avis de Franck.
Un après-midi, alors que, comme bien souvent, ils faisaient le tour du parc dans les allées gravillonnées, ils s’assirent un moment sur le rebord du bassin où un jet d’eau dispensait ses filets d’argent dans un bruit rafraîchissant.
- Te souviens-tu, lui demanda-t-elle, la fontaine du parc Mozart au pied de l’appartement de Ludovic, l’eau faisait le même bruit.
- Oui. Je me souviens. Et aussi du goût qu’elle avait, la fois où nous avions posé nos mains sous la gargouille…
Véronique sentit comme la brûlure du soleil lorsqu’au printemps il surgit du nuage. Franck venait de lui prendre la main. Elle le regarda tandis que lui-même fixait les grosses fleurs roses d’un massif de pivoines.
- Véro, je pense avoir pris ma décision.
Ils se levèrent. Franck lui serra les mains et les colla contre le haut de ses cuisses.
- Véro, je t’aime toujours. Veux-tu bien que nous réessayions ?
- Oh mon amour, je t’aime tant…
Les yeux de Véronique s’embuèrent. Une larme coula doucement le long de sa joue. Franck lui essuya du revers d’un doigt et redressa une petite mèche qui s’était défaite du chignon redessiné comme autrefois lorsqu’ils allaient dîner les soirs où Alain était absent.
Il la prit dans ses bras et la serra très fort. Elle tendit sa bouche. Franck la saisit et retrouva alors le goût qu’elle avait la dernière nuit où ils avaient fait l’amour.

Lorsqu’il poussa la porte du café, à proximité de la gare de Grasse, Patricia était déjà arrivée. Il reconnut son dos au fond de la salle, près d’un pilier. Il commanda un café et alla la rejoindre. Sa mine était celle des mauvais jours et en dépit d’un maquillage soigneux, on pouvait deviner la blancheur de son teint.
- Bonjour Pat.
- Bonjour Franck…
Il tira sa chaise et s’assit tout en la regardant. Elle avait rebaissé ses yeux et tournait doucement la cuillère dans sa tasse.
- Voilà Pat, commença-t-il, en cherchant ses mots, j’ai bien réfléchi, j’ai tout pesé.
- Te fatigue pas. J’ai compris. Ce n’est pas moi que tu as choisie, sinon tu ne m’aurais pas donné rendez-vous ici. Alors c’est très bien, je me retire, dit-elle, résignée.
- Pat, nous nous aimons beaucoup, nous adorons discuter ensemble, nous avons fait l’amour comme des fous, nous avions en commun cette envie d’aller voir Véronique, mais était-ce vraiment de l’amour ? Etait-ce suffisant pour lier nos vies, passer le reste de nos jours ensemble ? J’ai beaucoup réfléchi, tu sais. C’était formidable nous deux. Oui, vraiment. Mais je crois qu’il s’agissait d’une passion. L’Amour, le vrai, c’est autre chose, et avec Véronique j’ai envie de faire ma vie. Je suis désolé Pat. Tu représentes énormément pour moi, mais aujourd’hui je dois choisir, tu comprends ?
- J’ai bien compris et je ne t’en veux pas. Cependant, tu admettras également que pour moi c’est très dur. Très dur d’autant plus que…
- Que ? demanda Franck en remuant son café à son tour.
- J’attends un enfant de toi…
La petite cuillère s’immobilisa dans la tasse, l’estomac se noua, Franck arrêta de respirer. Il y eut comme un petit courant d’air glacé dans la tiédeur de cette matinée d’été et il frissonna.
- Tu attends un enfant ?…..
Franck avala sa salive. Il avait reposé sa cuillère et pris les mains de Patricia qu’il serrait de toutes ses forces.
- Oh mon Dieu… murmura-t-il. Justement maintenant…
Elle ne répondit pas et se leva.
- Adieu.
Avant qu’il eut le temps de bouger, de réagir, de lui dire une dernière phrase, justement celle qui aurait pu tout changer, elle avait quitté le café et quand il eut laissé quelques pièces de monnaie sur le comptoir et ouvert la porte, il ne put qu’apercevoir la voiture de Patricia qui quittait le parking.

Tel un zombie, il avait rejoint son laboratoire, et quand ses collègues lui demandèrent s’il avait passé de bonnes vacances, il s’était contenté de répondre que parfois on peut être en congé sans nécessairement partir en vacances.
Le soir-même, au lieu de rentrer chez lui, Franck se dirigea vers l’hôpital. Véronique avait dîné depuis longtemps et s’apprêtait à se coucher.
- Bonsoir Véro, Je suis mal, dit-il en s’asseyant au pied du lit.
- Pat t’a récupéré, c’est ça ? Tu n’as pas eu le courage de rompre.
- Non Véro. Tu te trompes. Nous nous sommes séparés. Mais… elle est enceinte…
- Quoi ? Enceinte ? Ce n’est pas possible.
- Si. Et je n’ai rien vu. Nous nous sommes quittés définitivement. C’est fini. Mais je suis si malheureux, Véro…
Il se rapprocha et prit Véronique dans ses bras.
- Tu vas être père et tu la quittes. C’est monstrueux. Et elle se mit à pleurer.
- Oui je sais.
- Franck, ta place n’est plus avec moi. Retourne auprès d’elle.
Véronique venait de retrouver toute son énergie et c’est en femme responsable, comme elle l’avait toujours été que, maintenant, elle s’apprêtait à renoncer à l’amour de sa vie.
- Laisse-moi réfléchir une nuit encore, Véro. Là, présentement, je ne peux plus.

Ils se séparèrent et il repartit chez lui. Il n’avait pas envie de dîner. Mais alors qu’il s’apprêtait à fumer une cigarette sur la terrasse, le clignotement du répondeur téléphonique l’interpella. Machinalement, il appuya sur le bouton.
« Monsieur Massard, ici l’hôpital de Grasse, Patricia Barsac a eu un accident cet après-midi. Merci de venir aux urgences ».

Blanc comme un mort, il prit sa voiture et se rendit à Grasse. C’est la Volkswagen qui l’y conduisit car Franck n’avait plus toute sa tête.
L’accident avait eu lieu sur la route de Fayence, la nationale sinueuse qu’elle empruntait pourtant tous les jours.
On le fit attendre longtemps et alors qu’il était effondré sur une chaise, le visage pâle et le regard sans vie, un chirurgien lui tapa sur l’épaule et lui annonça la nouvelle.
- Monsieur Massard… Je suis désolé. Nous n’avons rien pu faire pour votre amie… Mais l’enfant est sauvé. Il est prématuré et il faudra attendre afin de savoir s’il pourra vivre. Personnellement, j’ai bon espoir.
Franck se retourna. L’un des directeurs de Fragonard était là. Il le prit par le bras et le ramena chez lui.


XI


Il faisait froid ce matin là. Ce n’était pas tant la température particulièrement basse que le mistral qui soufflait fort. La BMW suivit la côte jusqu’à Mandelieu. Les enfants allaient être heureux de découvrir la magnifique forêt de mimosas. Papy et Mamy seraient contents car, pour une fois, les Niçois n’arriveraient pas en retard au déjeuner du dimanche.
Cinq années s’étaient écoulées depuis leur mariage. Patrice, le fils de Franck, avait eu une petite sœur, Maeva. De jolies boucles blondes recouvraient une partie de sa gentille frimousse. Aujourd’hui, toute la famille était en manteaux. C’est qu’il y faisait froid dans les allées du petit cimetière de Fayence ! Véronique avait apporté un joli vase provençal, et c’est Patrice qui y plaça les asters un par un en s’appliquant comme lorsqu’on veut faire plaisir à quelqu’un que l’on aime beaucoup. Devant lui, sur le monument en granit, une jeune femme lui souriait en photo. Franck tenait son épouse par la main et avait posé l’autre sur l’épaule de son fils.
Lorsqu’il eut refermé la grille du cimetière, il se tourna vers Véronique et lui dit :
- Ne regardons jamais en direction du passé, il s’y cache tant de choses…
Et, pour toute réponse, elle eut cette merveilleuse phrase de Woody Allen :
- Je ne m’intéresse qu’au futur car c’est là que j’ai décidé de passer le restant de mon existence, avec vous mes chéris.


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8 commentaires:

  1. Toujours une belle description des lieux, des situations, des émotions. L’écriture est agréable ce qui donne à la lecture une coulée bien rythmée. Pris dans l'action on lit d'un trait. On pense connaître le dénouement, et surprise, un rebondissement inattendu nous emporte à nouveau ….

    Là encore je vois un très joli film……….

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  2. J'ai lu ton roman, d'une seule traite bien sûr!
    J'aurais envie de donner un autre titre: "Mémoires d'un dragueur" ou "Facile d'être un homme"... Ce serait sans doute méchant mais je suis une femme et n'ai pas la même façon d'appréhender les situations... Le "je te prends, je te jette" en tentant de se donner de bonnes raisons est vraiment trop facile. Mais bon, ça n'arrive que dans les romans, évidemment.
    L'écriture est toujours aussi soignée et le souci du détail omniprésent. Très émouvants: l'accident, l'attente, le diagnostic, les troubles...
    Bien, très bien. Super cette allusion à la BM. On voit le film. Les enfants sur la banquette arrière et devant forcément un?... des?adultes. Le(s)quel(s)?... La caméra va vous le révéler...
    Toujours du très bon boulot. Sans rire, tu m'épates!

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  3. Une bien jolie histoire qui ne m'a pas laissée indifférente.
    Très vite, j'ai voulu en savoir plus.
    Les personnages, leurs comportements, leurs réactions face à l'handicap, puis le dénouement ont réveillé ma sensiblerie !
    Eh oui, c'est comme ça !
    Je n'aurais pas apprécié que Franck fasse un autre choix, le bonheur se fabrique mais ne se trouve pas...
    Ton talent est confirmé...C'est bien, très bien.
    Quand vais-je arrêter de te féléciter ?
    ...je connaissais la BM, mais la béème !!!...

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  4. Je viens de lire...Mieux vaut tard que jamais et pourtant je n'aurais pas voulu manquer une nouvelle histoire de toi!
    Toujours très "cinéma", on voit se dérouler le film tandis qu'on lit la nouvelle. Sans doute tes descriptions minutieuses et agréables. Tu sais planter un décor, décrire des personnages jusque dans leurs moindres détails.
    Je ne connaissais pas le syndrome de Korsakoff, parfois pratique, parfois très embarrassant comme situation...Mais le destin se charge de règler les problèmes et notre héros tire son épingle du jeu...Heureusement (ou malheureusement selon le point de vue) dans la vie tout n'est pas aussi simple...Et je partage un peu l'irritation de Francette devant la légèreté du "je te prends, je te jette"...Sans doute une petite pointe de rébellion féministe? Mais je te pardonne car c'est bien écrit et j'ai passé un bon moment à te lire. Bravo!

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  5. Je viens de lire votre mini roman "le choix du parfum" d'une traite, merci pour ce beau moment de lecture et sincères félicitations...

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  6. Sympa très sympa...Comme tes autres critiques j'ai apprécié la fluidité de la lecture. Juste un petit point qui me gène : l'invraisemblance de la fin. A quand la parution de ces nouvelles dans les gares du RER ou de la SNCF?
    J'attends avec impatience le suivant.

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  7. Je trouve que tu écris bien : on sent les choses arriver selon ce que tu décides et comment tu décides qu'on les apprenne ; ça veut dire que tu sais rendre, par des mots et des constructions de phrases, ce que tu as l'intention de dire. Je pense donc que tu maîtrises parfaitement l'écriture ; autrement dit : techniquement, tu peux faire des romans.
    En ce qui concerne l'inspiration, elle te ressemble, l'amour a beaucoup d'importance pour toi, tu penses même peut-être que c'est ce qu'il y a de plus important ; donc, tu écris des romans d'amour : normal. Il y a beaucoup de gens qui pensent comme toi et j'en fais partie ; l'amour universel, qui relie les êtres et qui abolit les ressentiments, voire les haines et qui résout presque tout ; et l'amour entre un homme et une femme, le plus beau et le plus exaltant.
    Alors, comme tu dis, je lis beaucoup, des romans, c'est la forme d'expression écrite que je préfère, les sujets sont toujours différents, ils sont souvent historiques mais pas toujours et dans tous les cas j'aime voir naître des sentiments entre les personnages, il faut que ce soit bien écrit.
    Ceci nous ramène au début : tu écris bien : pas de problème.
    Ne change rien sur ta façon de voir les choses de la vie, de toute façon ça ne marcherait pas : le lecteur lit le roman de tel auteur parce qu'il le reconnaît dans son ouvrage, il reconnaît ses personnages car ils ont tous un ou plusieurs points communs, ils se ressemblent et le lecteur aime donc les retrouver.

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  8. Olá!

    Muito obrigada por seguir o meu blog, humilde, mas através dele tento ajudar as pessoas e o meio ambiente também. Gostei muito do seu blog. No ano passado (2010), vi num canal da Sky (na Globo News, se não estiver errada), uma reportagem sobre a cidade de Grasse aí na França, as plantações de jasmin, e a fábrica Fragonard. Eu amo perfumes e só uso perfumes importados (eu e meu marido). Fiquei imaginando como deve ser conhecer uma fábrica de perfumes, deve ser muito marcante para quem gosta de perfume.

    Estou seguindo o seu blog também. Parabéns pelo trabalho.

    Atenciosamente,

    Claudia Paiva - SP - Brasil
    Meus apelidos: Claudia Sunshine; Anunciando e Reciclando

    Meus blogs:
    http://vendertrocar.blogspot.com
    http://blogdosultimos.blogspot.com

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