<?xml version='1.0' encoding='UTF-8'?><?xml-stylesheet href="http://www.blogger.com/styles/atom.css" type="text/css"?><feed xmlns='http://www.w3.org/2005/Atom' xmlns:openSearch='http://a9.com/-/spec/opensearchrss/1.0/' xmlns:georss='http://www.georss.org/georss' xmlns:gd='http://schemas.google.com/g/2005' xmlns:thr='http://purl.org/syndication/thread/1.0'><id>tag:blogger.com,1999:blog-6933037880603652273</id><updated>2012-02-05T13:58:46.243+01:00</updated><category term='romance'/><category term='rencontres'/><category term='mystère'/><category term='hôpital'/><category term='roman'/><category term='amour'/><category term='romantique'/><category term='aventures'/><category term='handicap'/><category term='érotisme'/><category term='pension'/><category term='Paris'/><category term='internet'/><category term='Montagne'/><category term='repas'/><category term='nouvelle'/><category term='énigme'/><category term='Venise'/><category term='jalousie'/><category term='mœurs'/><category term='fête'/><category term='masque'/><category term='provence'/><category term='train'/><title type='text'>Bienvenue dans l'univers de Richard Moisan</title><subtitle type='html'>Après dix années consacrées exclusivement à la peinture, Richard Moisan vous invite à lire ses mini-romans... Le dernier paru se situe ci-dessous et la bibliothèque est à droite. Bonne lecture!</subtitle><link rel='http://schemas.google.com/g/2005#feed' type='application/atom+xml' href='http://richard-moisan.blogspot.com/feeds/posts/default'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/6933037880603652273/posts/default?max-results=100'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://richard-moisan.blogspot.com/'/><link rel='hub' href='http://pubsubhubbub.appspot.com/'/><author><name>Richard Moisan</name><uri>http://www.blogger.com/profile/00655820900010756042</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/St1Yd6eOkNI/AAAAAAAAA3w/KifSZ_Vk3m0/S220/Les+coquelicots+de+Sault.jpg'/></author><generator version='7.00' uri='http://www.blogger.com'>Blogger</generator><openSearch:totalResults>12</openSearch:totalResults><openSearch:startIndex>1</openSearch:startIndex><openSearch:itemsPerPage>100</openSearch:itemsPerPage><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-6933037880603652273.post-85355215181193858</id><published>2009-10-20T07:59:00.005+02:00</published><updated>2009-10-20T08:24:19.729+02:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='romance'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='amour'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Venise'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='mystère'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='roman'/><title type='text'>Jeu de pistes</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;&lt;a href="http://3.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/St1SXC_PUXI/AAAAAAAAA3o/uasiUN5z73M/s1600-h/Jeu+d%C3%A9finitif.jpg"&gt;&lt;img style="WIDTH: 283px; HEIGHT: 400px; CURSOR: hand" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5394558484552307058" border="0" alt="" src="http://3.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/St1SXC_PUXI/AAAAAAAAA3o/uasiUN5z73M/s400/Jeu+d%C3%A9finitif.jpg" /&gt;&lt;/a&gt; &lt;em&gt;&lt;span style="color:#ffffff;"&gt;Résumé: Le hasard crée le piment de la vie quotidienne. Mais peut-on parler de hasard si le parcours est semé d’indices ? Des petits cailloux posés délibérément sur le sol qu’il suffit de suivre… Jusqu’où vont-ils mener ? Et ici, quel visage se dissimule derrière un masque qui va nous entraîner au Carnaval de Venise ?&lt;/span&gt;&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;&lt;p align="justify"&gt;&lt;span style="color:#ffffff;"&gt;---oOo---&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;I&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une douce musique d’instruments à cordes résonna dans la salle voûtée de la mairie baignée de soleil. Tous se levèrent pour accueillir la future mariée qui venait de franchir l’immense porte à deux battants. Agnès était rayonnante et Bertrand très fier de mener sa fille par le bras. Rares étaient les occasions où l’on voyait cet homme si digne d’ordinaire, sourire avec tant de bonheur. Plus loin, au contraire, le regard larmoyant, la mère de la mariée suivait sa fille qui avançait lentement vers son destin dans une robe merveilleusement bien choisie. De nombreuses pierres y avaient été accrochées, et la longue traîne était constituée d’une multitude de petits morceaux de tissus satinés formant comme une queue de paon. Le bustier mettait parfaitement en valeur sa fine taille tandis que ses cheveux avaient été laissé libres, une kyrielle de boucles dévalant en cascade sur ses épaules. Enfin, posés avec minutie, quelques boutons de roses blanches étaient reliés à un magnifique petit diadème retenant un fin voile de soie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’ils arrivèrent devant la grande table, Bertrand se démit du bras de sa fille et l’embrassa. Elle se tourna vers Jérôme, lui adressant un regard plein d’amour ainsi qu’un sourire timide. Le maire venait de commencer son discours lorsqu’une petite fille capricieuse l’interrompit par ses pleurs. Mais rapidement, seule la voix du maître de cérémonie à l’accent solennel résonna dans la grande salle ainsi que, par-ci par-là, les reniflements appuyés de quelques femmes ayant sorti leur mouchoir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au bout de quelques minutes, Agnès et Jérôme échangèrent leurs vœux. Et après un long baiser passionné, ils se retournèrent en direction des invités qui saluèrent et applaudirent leur union. Se souriant et s’embrassant à nouveau, les tourtereaux semblaient comblés. Ils reprirent l’allée centrale, sortirent de la salle et s’immobilisèrent sur le perron où leurs amis les accueillirent bruyamment, lançant les traditionnels grains de riz. Nicolas, le jeune collègue muet, engagé ce jour là pour faire les photos, s’en donna à cœur joie. Il ne faisait pas très chaud en ce mois d’octobre, le soleil commençait à baisser, et tous prirent la direction de la campagne pour rejoindre la fermette dont les jeunes mariés venaient de terminer l’aménagement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le terrain immense pouvait accueillir tout le monde sans problème. Un grand chapiteau en toile blanche avait été installé. De nombreuses chaises, une piste de danse et un orchestre n’attendaient plus que les maîtres des lieux. Agnès avait vu les choses en grand et Jérôme ne lui avait rien refusé, ni Bertrand… C’était bien là un mariage somptueux qui avait été organisé. A l’unanimité, les invités ne cessaient de s’extasier sur le décor et la présentation. Tous admiraient les fleurs fraîchement apportées et le buffet majestueux offert à volonté. Tous, y compris Anthony et Carole, un couple d’une quarantaine d’années, occupés à picorer dans les différents plats au hasard des rencontres. L’un et l’autre connaissaient surtout Bertrand, le collègue de bureau d’Anthony, mais aussi les divers employés des services municipaux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Comme toujours, dans ce type de manifestation, les toilettes des femmes rivalisaient de beauté, de couleurs, de variétés, parfois d’excentricité. Carole avait choisi de sortir de sa garde-robe son nouveau tailleur-pantalon blanc. Elle avait conservé ses lunettes de soleil au sommet de sa tête. Quant à Anthony, vêtu d’une veste rayée et nœud papillon bleu marine, il semblait très à son aise. Son âme était calme et transparente. En semaine, son métier, il l’accomplissait de manière sérieuse et en toute conscience. Son existence quotidienne, avec les règles fixes qui la régentaient, était faite de sérénité. Chaque matin, il se rendait à son bureau, réunissait ses collaborateurs de la voirie, donnait ses instructions puis surveillait les chantiers en cours. Il déjeunait au réfectoire où il blaguait toujours un peu, se réinstallait au bureau d’études et attendait paisiblement 18 h. Le soir, c’était souvent lui qui préparait le dîner, Carole n’arrivant jamais de bonne heure. Puis c’était le repas en compagnie des infos, une partie de la soirée occupée à regarder la télé, le restant à lire un roman. Le bruit des pages tournant régulièrement ne risquait pas d’empêcher sa femme de dormir puisque, depuis plusieurs années, elle avait fait le choix de passer ses nuits dans l’autre chambre.&lt;br /&gt;Le lendemain, le soleil ramenait souvent la même journée. Ce lent défilé insipide avait fini par prendre une musique pleine de douceur, berçant Anthony du rêve d’autres lieux et d’instants magiques qu’il ne connaîtrait probablement jamais. Il buvait tout le charme de la monotonie et se réfugiait parmi des existences de personnages imaginaires. Car son bonheur, sa vraie vie, elle était à l’intérieur des romans, à travers des histoires dont il aurait voulu être le personnage principal. Depuis deux ans, qu’il avait été nommé aux services techniques de Versailles, Anthony se satisfaisait de sa fonction et ne visait pas plus haut. Sa vie s’écoulait calmement.&lt;br /&gt;En dehors de la lecture de ses romans, son autre vraie passion était la musique de Jazz des années 50 qu’il écoutait confortablement assis au fond de son canapé avec, bien souvent comme seule compagnie, un verre de whisky. Un plaisir qu’il partageait parfois, rarement, avec sa femme durant les soirées d’été.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il est vrai que Carole était d’un caractère bien différent, et leur entourage, à juste raison, se demandait comment ils avaient pu s’unir. A l’encontre de son mari, seul son travail comptait. Elle était devenue photographe de mode à la suite d’un concours de photos de plage, du temps où elle était encore adolescente. Anthony, elle l’avait rencontré bien plus tard, lors de vacances au Club Med. Tout de suite, elle avait été séduite par la carrure de ce sportif aux dents de loup et sa façon de raconter les histoires. Malheureusement, bien vite, l’enthousiasme était retombé, l’amour s’était terni et elle s’était rendu compte, qu’au contraire, un fossé énorme séparait leurs deux tempéraments. Jolie femme, grande, brune et décidée, elle avait toujours su susciter l’admiration de ses proches. Ses photos y étaient pour quelque chose car on reconnaissait souvent sa signature en bas des pages de certains magazines. Lorsqu’elle n’était pas en déplacement, on pouvait alors la croiser, en fin de journée, à la piscine ou au club de gym. Ses sorties en compagnie de son mari se limitaient, pour ainsi dire, aux fêtes organisées par la mairie de Versailles et aux vacances qu’ils prenaient, à la semaine, en Corse ou bien encore aux Arcs.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cet après-midi là, c’est en couple qu’ils étaient venus adresser leurs félicitations à Bertrand et leurs meilleurs souhaits aux jeunes mariés.&lt;br /&gt;Aucun des invités ne se priva du festin déposé au fur et à mesure sur les longues tables drapées de blanc et parsemées, décorées… de roses blanches, et nul n’ignora l’élan joyeux qui avait lieu sur la piste de danse. Quand il regagna son appartement, le couple Murat semblait tout guilleret. La magie du champagne avait opéré. La nuit était tombée, enveloppant de sa robe le chapiteau et ses convives, les tourtereaux en plein bonheur et un Versailles aux mille facettes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand ils arrivèrent chez eux, Anthony commença par tomber sa veste et défaire son nœud papillon tandis que sa femme se précipita sur son ordinateur vérifier qu’aucun email n’était arrivé. Après une soirée aussi bien arrosée, un ballet de jolis apparats à admirer et des conversations des plus charmantes, Anthony qui avait tenu la main de Carole à plusieurs reprises, sentit monter en lui un désir qu’il aurait aimé assouvir. Mais quand il voulu l’embrasser et l’attirer dans sa chambre, elle se dégagea, prétextant un léger mal de tête et la nécessité de se retrouver en pleine forme le lendemain pour une conférence des plus importantes.&lt;br /&gt;« Les femmes et leur fameuse migraine… » pensa Anthony, tandis que Carole refermait la porte et réinstallait par la même occasion la barrière qui avait brisé l’amour entre les deux conjoints.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;II&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pour une fin octobre, le temps était doux et le soleil éclatant. La bibliothèque de la mairie annexe constituait un îlot au milieu d’un petit parc aux couleurs d’automne.&lt;br /&gt;On pénétrait dans le bâtiment en gravissant quelques marches, probablement le symbole de l’élévation vers la Connaissance. Deux vases exécutés par la manufacture de Sèvres ornaient la plate-forme du perron.&lt;br /&gt;Quand Anthony, par politesse, se brossa les pieds à l’entrée, il remarqua deux piastres dépourvus de chapiteau mais surmontés d’un fronton orné d’arbustes gravés qui symbolisaient la floraison de l’esprit. Il put y lire la devise de la bibliothèque : « Educunt folia fructum » (les fleurs conduisent aux fruits).&lt;br /&gt;Ce n’était que la seconde fois qu’il pénétrait dans ce haut lieu de l’esprit. Jusqu’à présent, il s’approvisionnait en romans, selon l’attrait des couvertures, dans les étals du kiosque où il avait l’habitude d’acheter son journal. Mais l’étagère lui servant de bibliothèque était devenue un dépôt bien trop petit et avait englouti les beaux livres récupérés chez son grand-père. Et puis, Annie, l’une de ses collègues de travail, qui partageait ses goûts pour la fiction, l’avait encouragé, à plusieurs reprises, à s’inscrire à la bibliothèque municipale.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il poussa donc la porte de la salle de lecture, avec son parquet en chêne et ses murs lambrissés d’acajou, découvrant une ambiance calme et feutrée qui dégageait une atmosphère de sérénité propice à l’étude. Elle était éclairée par trois baies latérales donnant sur un parc et une grande verrière zénithale. Il salua la jeune responsable qui venait de redresser la tête depuis son bureau envahi d’une multitude de livres à ranger.&lt;br /&gt;L’horloge indiquait 13h 45. Il se dirigea vers le rayon qu’il avait repéré la première fois et qui disposait d’un vaste assortiment de romans. Ab, Ac, Ad… Par où allait-il commencer ? Il inclina la tête pour lire les auteurs et les titres, mais la plupart lui étaient inconnus. Naturellement qu’il aurait pu aller se renseigner auprès de la bibliothécaire, mais il ne se voyait pas, debout devant son bureau, prononcer : « Quel roman d’amour me conseilleriez-vous ? » Il se remémora alors des noms qu’il avait lus dans les pages culturelles du Figaro. Il chercha, au petit bonheur la chance, parmi les centaines de titres accolés, hésita, puis sortit trois livres. Tout en remarquant les nombreuses plantes vertes, les fauteuils en cuir et la vue superbe sur la partie du parc interdite au public, il alla s’asseoir à une grande table, face aux baies vitrées et consulta rapidement les ouvrages sélectionnés. Le résumé de l’un d’eux le tenta. Il venait de prendre possession d’un livre sans doute passionnant, car il se souvenait n’en avoir entendu que du bien à la télé : « Et si c’était vrai, de Marc Lévy » . En se dirigeant vers le bureau de la jeune bibliothécaire, il prêta attention, au plafond, à la corniche en forme d’escalier renversé, si caractéristique de l’Art Déco.&lt;br /&gt;- Bonjour. Vous avez fait votre choix ? Rappelez-moi votre nom…&lt;br /&gt;- Murat, Anthony Murat !&lt;br /&gt;- Ah oui ! Vous vous êtes inscrit récemment. Alors, bonne lecture !&lt;br /&gt;- Merci. Bonne journée !&lt;br /&gt;« Cette jeune fille est charmante », pensa-t-il en ressortant. Son visage lui rappelait celui de certaines femmes de la Commedia dell’Arte, et il avait apprécié son sourire franc aux dents enfantines.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir au lit, après qu’il eut tapoté ses deux oreillers, c’est confortablement installé, avec ses lunettes sur le nez, qu’il commença à entrer dans la peau d’ Arthur découvrant le double de Lauren à l’intérieur de son placard…&lt;br /&gt;Annie, au tempérament des plus calmes, avait eu raison de le pousser vers la bibliothèque. Il allait y découvrir des ouvrages autrement plus intéressants que les romans de gare dont il était coutumier à son kiosque à journaux. Pourtant, sa collègue était dans tous ses états le lendemain. Elle avait mis le bureau en effervescence depuis qu’un fleuriste était venu lui apporter un bouquet de roses rouges. Aucune carte de visite n’avait été jointe, et comme l’auteur de l’initiative était passé par Interflora, il était impossible à la jeune femme de connaître le nom de son amoureux secret. Tous avaient plaisanté et lancé des suppositions plus ou moins crédibles, d’autant plus que leur collègue et amie était mariée. Bertrand, personnellement, pensait qu’il s’agissait là d’un employé de la mairie qu’elle devait croiser chaque jour, peut-être même à la machine à café. Nicolas, ne pouvant parler, avait écrit sur un billet que, selon lui, il s’agissait d’un proche puisqu’il n’avait pas envoyé les fleurs à son domicile mais directement à son bureau. Il savait sûrement qu’elle n’était pas libre. Quant à Anthony, lui qui vivait toujours en plein roman, il émit l’hypothèse qu’il s’agissait d’une marque d’amour destinée à forcer Annie à regarder autour d’elle. Selon lui, ce ne pouvait être qu’elle, et elle seule, qui était en mesure de reconnaître l’homme de son entourage, susceptible d’être au courant de son absence de bonheur. Quoi qu’il en soit, elle alla chercher un vase, y disposa le bouquet et le plaça à côté de son écran informatique.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir même, Anthony reprit la lecture des aventures d’Arthur. Ce roman le passionnait. Quelle bonne idée l’auteur avait-il eu que de rendre presque plausible cette histoire d’amour entre un architecte et un fantôme au corps admirable ! Mais, ce qui le surprit le plus, c’est de découvrir, en pied de la page 100, trois croix écrites au feutre rouge.&lt;br /&gt;Il sourit. Quelqu’un avait eu la même idée que lui. Déjà, quand il était interne, il plaçait toujours une croix en pied de la page 28 des livres lus, le 28 étant son jour d’anniversaire. Mais présentement, il y en avait trois. Il se dit que le lecteur en question était plus malin que lui, car, en même temps qu’il apposait son empreinte, il devait attribuer une note au roman. Comme dans les programmes de télévision.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;III&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il pleuvait ce matin là quand Anthony, profitant d’un achat pour son bureau, gravit les marches de la bibliothèque. Il rapportait le roman qui lui avait beaucoup plu pour en choisir un nouveau.&lt;br /&gt;Bien que marchant précautionneusement, le parquet, véritable travail de marqueterie juxtaposant des carrés de chêne et d’acajou, craqua sous ses pas.&lt;br /&gt;- Excusez-moi, dit-il à voix basse.&lt;br /&gt;Il n’hésita pas devant les rayonnages, bien décidé à reprendre un roman du même auteur. Par chance, il y en avait un.&lt;br /&gt;- Le dernier vous a plu ? demanda la jeune bibliothécaire.&lt;br /&gt;- Oui, en effet. Celui-ci est-il aussi bien ?&lt;br /&gt;- Oui, il plaît beaucoup. Nous en avons d’autres de Marc Lévy, mais ils sont sortis en ce moment.&lt;br /&gt;- Vous êtes gentille. Merci.&lt;br /&gt;Ce second roman s’avéra presque aussi intéressant que le premier. D’un regard amusé, il constata que le mystérieux lecteur avait également lu ce livre. Il lui avait attribué deux croix à la page 100, comme lui le fera plus tard, à la 28.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous approchions de la fin de l’année. Tandis qu’Anthony passait beaucoup de son temps en réunions, afin de trouver les investissements adéquats et consommer le budget qui avait été octroyé à son service, Carole, quant à elle, voyageait souvent. Elle visitait les grands couturiers en vue des nouvelles collections. Le couple ne se rencontrait pratiquement plus que le week-end et ne partageait que peu d’activités.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un deuxième, puis un troisième bouquet de roses rouges avaient été livrés à l’attention d’Annie. Chacun y allait de son petit mot pour essayer de découvrir l’amoureux transi. Un parfum de soupçon mutuel avait même envahi le bureau. Pour quelle raison le mystérieux admirateur ne se faisait-il pas connaître ? Rester éternellement dans l’ombre n’était assurément pas le meilleur moyen de déclarer sa flamme.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony continuait ses lectures et poursuivait ses visites à la bibliothèque. Il était heureux de disposer d’un choix aussi important de romans, et puis, il ne demeurait pas insensible aux paroles gentilles que lui adressait la jeune bibliothécaire. Pour ainsi dire, chacun des livres qu’il choisissait avait été lu par « la personne de la page 100 », comme il l’appelait. De plus, il remarquait que les notes qu’ils attribuaient l’un et l’autre étaient semblables. Un jour, alors qu’il hésitait entre deux livres d’Anna Gavalda, il feuilleta les ouvrages jusqu’à la page 100. Et c’est celui qui avait été lu et noté qu’il décida d’emporter. Il savait à coup sûr qu’il aimerait.&lt;br /&gt;Ce fut le cas. Et la semaine suivante, quand il emprunta celui qu’il n’avait pas retenu précédemment, Anthony eut la surprise de constater qu’il avait été noté. Il venait donc juste d’être lu… Mais alors qu’il était lui-même occupé à le dévorer, confortablement installé dans son lit, une carte de visite appartenant à un parfumeur de la ville glissa sur son drap. Aucune annotation dessus. Pourtant, il se dit que le lecteur mystérieux qui passait avant lui et inscrivait les croix était probablement une femme. Ils avaient décidément les mêmes goûts. Lorsqu’il rapporta le roman, la jeune bibliothécaire n’était pas de service. Un homme la remplaçait et cela l’arrangeait plutôt : Il prêcha le faux pour savoir le vrai.&lt;br /&gt;- Excusez-moi, mais j’ai trouvé une lettre oubliée à l’intérieur du livre que je vous rapporte. Me serait-il possible de connaître le nom de la dernière personne qui vous a emprunté ce roman ?&lt;br /&gt;- Malheureusement, non. Nous ne sommes pas encore informatisés, et nous tenons seulement à jour les cartes clients.&lt;br /&gt;- Dommage, répondit Anthony, mais cette lettre n’avait aucun caractère important. Je la détruirai.&lt;br /&gt;Soudain, une idée lui traversa l’esprit : Et si c’était lui qui passait en premier pour lire les nouveaux romans d’amour !?… Il reprit :&lt;br /&gt;- J’ai appris que le dernier Marc Lévy était paru. Pensez-vous l’acquérir ?&lt;br /&gt;- Il est même déjà arrivé et nous allons le mettre en rayon.&lt;br /&gt;- Excusez-moi, mais je suis l’un de ses grands admirateurs. Ne pourrais-je pas l’emporter aujourd’hui ?&lt;br /&gt;L’employé hésita, puis décrocha son téléphone.&lt;br /&gt;- Christian ?… Pourrais-tu m’apporter le dernier Marc Lévy si tu l’as enregistré ?….. Ok, c’est sympa. Merci.&lt;br /&gt;Et c’est ainsi qu’Anthony repartit avec le best-seller. Il s’empressa de le lire, réouvrit le livre à la page 28. Mais au lieu d’inscrire au feutre rouge trois croix, il écrivit: « Voir couverture arrière ».&lt;br /&gt;Et sur le verso de la dernière page précédant la couverture, il écrivit le texte suivant :&lt;br /&gt;« Ce roman vaut 3 croix. Il en est de même pour « Ensemble, c’est tout », d’Anna Gavalda, et non pas 2 comme vous avez noté. Avec mes compliments. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Trois semaines plus tard, alors qu’il faisait la queue devant le bureau de la bibliothécaire, il reconnut, à l’intérieur des piles de livres à reclasser, le roman de Marc Lévy redonné quinze jours plus tôt.. Délicatement, il prit l’ouvrage et l’ouvrit. A la page 100, trois croix étaient inscrites… D’un rapide coup de pouce, il passa à la fin et lut, au-dessous de son texte :&lt;br /&gt;« Pas d’accord avec vous ! Le livre en question ne vaut que deux croix. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand arriva son tour, l’employée lui dit discrètement :&lt;br /&gt;- Vous auriez-voulu reprendre le roman d’Anna Gavalda ?&lt;br /&gt;Le sourire était à peine voilé et le regard accrocheur. Elle attendait sa décision tout en lissant sa longue queue de cheval.&lt;br /&gt;- Heu, non… répondit-il gêné, sentant presque le rouge lui monter aux joues.&lt;br /&gt;- Certains lecteurs relisent leurs livres préférés plusieurs fois…&lt;br /&gt;Etait-elle sincère, ou bien avait-elle découvert les annotations ?&lt;br /&gt;- Sans doute le relirai-je un jour, reprit-il en bafouillant quelque peu. Merci de me le reproposer Mademoiselle. Heu Madame…&lt;br /&gt;- Framboise, reprit-elle.&lt;br /&gt;- Oh vous avez un fort joli prénom ! Et original. Encore merci et au revoir… Framboise.&lt;br /&gt;- Elle lui décrocha un large sourire. Ses yeux noisette brillaient.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’Anthony quitta la bibliothèque, son cœur battait fort. Devait-il être content de sa découverte ou bien prendre la décision de cesser ce jeu des croix. Car maintenant, c’était évident, la femme qui lisait ses romans ou plutôt le précédait avait connaissance qu’il la suivait de près dans ses lectures. Mais, excepté le fait qu’il maculait les livres au feutre rouge, en pied des 28es pages, il ne faisait de mal à personne. Il avait simplement découvert une lectrice aux goûts littéraires semblables aux siens, une romantique comme lui, et c’était déjà très excitant. Surtout à Versailles. Dans cette partie de la ville où il ne se passait jamais rien !&lt;br /&gt;Peut-être même la connaissait-il ? Une voisine, une cliente des magasins qu’il fréquentait ? Pourquoi pas une employée de la mairie ?&lt;br /&gt;A moins que ?…. Non ! Elle n’oserait pas écrire au feutre bleu sur les pages de ses livres…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le mystère demeurait entier, si mystère il y avait. Car sans doute, fantasmait-il. Probablement que la lectrice inconnue qui annotait ses lectures n’attachait aucune importance aux goûts et notes que lui-même pouvait donner.&lt;br /&gt;Par contre, le suspens du bureau avait pris fin. Une carte avait été jointe au quatrième bouquet de roses rouges. Si Annie n’en avait pas lu le texte à haute voix, elle en avait donné l’explication à ses collègues tout ouie. En fait, le mystérieux adorateur n’était autre que… son propre mari, dont elle pensait avoir perdu l’amour. Il avait voulu l’intriguer pour mieux encore la reconquérir. Et il avait réussi, car elle vibrait maintenant comme une fiancée à la veille de son mariage. Le spectacle était beau à voir et ses collègues en étaient très heureux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IV&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cet après-midi là, Lorsque Anthony pénétra dans la salle de lecture, il fut surpris de constater qu’elle était presque vide. Même pas de retraités occupés à lire le journal. A cette heure-ci, elle aurait du être bondée…&lt;br /&gt;Il hésitait entre deux romans et s’assit à l’une des tables. En face de lui, un livre était ouvert, et un porte-clé posé à côté. Mais personne…&lt;br /&gt;En évitant de faire craquer le parquet, il se releva, contourna la table, et se pencha au-dessus du livre ouvert. Il s’agissait du « Foulard bleu » de Madeleine Chapsal. Visiblement, un roman d’amour. La page 100 portait-elle des croix ? Vite, il feuilleta le roman et jeta un œil sur la fameuse page. Non. Rien ! Il reposa le livre et examina sans y toucher le porte-clé. Il était, à priori, en argent et représentait une gondole. Mais aucune clé n’y était attachée…&lt;br /&gt;Il regarda autour de lui. Personne d’autre que les quelques individus occupés à lire, et plus loin Framboise, le regard perdu dans ses fiches. Le lecteur ou la lectrice avait-il été surpris ? Etait-il parti aux toilettes ? Il s’empressa de marcher à grands pas vers la porte, négligeant le grincement du parquet, manquant de glisser, et regarda par la baie vitrée. Personne non plus… Mais il n’avait pas le temps d’attendre.&lt;br /&gt;Quand il se dirigea vers la jeune bibliothécaire, le livre choisi à la main, il se contenta de lui signaler qu’un porte-clé avait été oublié. Mais elle ne réagit pas trop, ne semblant pas disposer à parler. Elle se contenta de le remercier.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Plusieurs jours plus tard, alors qu’ils venaient de terminer de prendre leur petit déjeuner, c’est Carole qui s’adressa à son mari, tout en boutonnant son manteau.&lt;br /&gt;- Ah ! j’ai oublié de te dire que je partais en Février pour le Carnaval de Venise…&lt;br /&gt;- Ah bon ? Les autres années, ce n’était pas toi qui y allais.&lt;br /&gt;- En effet, mais Jeff voudrait un nouveau regard sur les costumes. Je n’y resterai qu’une petite semaine avec un journaliste et une styliste.&lt;br /&gt;Anthony ne répondit pas, pourtant bien tenté de lui demander s’il ne lui serait pas possible de se joindre au groupe. Venise l’avait toujours attiré. Depuis sa jeunesse. Et le carnaval surtout. La fascination des canaux en hiver, la magie des masques… Un voyage qu’il avait rêvé, envisagé, mais qu’il n’avait jamais fait. Et puis Venise, n’était-elle pas, avec Paris, la ville des amoureux par excellence ? Malheureusement, le couple Murat n’en était plus là et Carole n’avait rien proposé. Tout était dit...&lt;br /&gt;Sa femme allait bientôt partir et Anthony resterait seul ici. Entre les murs de son bureau, ceux de son appartement et les intrigues amoureuses qui ne le concerneraient qu’à travers ses rêves. Carole, n’avait-elle vraiment pas pu refuser ce voyage ? Elle était mariée, non ? Son employeur disposait d’autres photographes. Pourquoi elle ? Et si ce reportage n’était en fait qu’un prétexte ?…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’après-midi même, il se laissa conduire par son intuition, et son désir d’aventure le poussa à franchir la porte de l’agence de voyages qui avait pignon sur rue à Versailles. Venise, sans la connaître, il la portait dans son cœur, et sa femme qui ne le considérait plus que comme un ami, en dépit de quelques entractes charnels, en profiterait peut-être pour y retrouver une liaison inavouable…&lt;br /&gt;- Vous avez raison de vouloir partir à Venise, lui dit l’hôtesse en remontant la mèche qui venait de tomber sur son front. Surtout au moment du carnaval qui demeure l’une des fêtes parmi les plus fascinantes…&lt;br /&gt;Elle prônait ce séjour avec tant de conviction, qu’un voyageur indécis n’aurait pas pu repartir sans commander un billet. C’était une fille des îles, une jeune femme agréable à regarder et passionnée par son travail. Vraiment professionnelle. Petite et menue, très brune, ses yeux noirs pétillaient, surtout lorsqu’elle souriait et que son petit nez se retroussait. Anthony lut son prénom écrit sur une plaquette devant elle : « Isa »… Lorsqu’il lui déclara que c’était d’accord, le visage de l’hôtesse rayonna encore davantage, ses jolies dents blanches montrant alors tout leur éclat.&lt;br /&gt;Mais elle redevint sérieuse quand il poursuivit que ce serait pour le week-end.&lt;br /&gt;- Je pense que pour le week-end tout est pris, lui dit-elle, déçue. Vous auriez dû vous y prendre à l’avance.&lt;br /&gt;Isa consulta son ordinateur puis poussa un cri d’enthousiasme.&lt;br /&gt;- Oh ! C’est encore possible, mais vous devrez effectuer le retour en train… De nuit, ça pourrait aller, non ?&lt;br /&gt;Il répondit par l’affirmative. Ce voyage, il en avait vraiment envie. Trois jours pour visiter Venise et assister au carnaval, pour lui c’était parfait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Naturellement, il n’en souffla mot à personne. Quelques temps plus tard, un dimanche matin, Anthony sortit acheter du pain et un poulet rôti. Il venait de contourner le stade de football lorsque le bruit d’une barrière se refermant attira son attention. Il reconnut Framboise. Sans réfléchir ni même savoir pourquoi , il se mit à la suivre tout en essayant d’être prudent pour ne pas se faire repérer. Il ne l’avait jamais vue en dehors de sa bibliothèque. Cependant, malgré ses précautions, elle se retourna...&lt;br /&gt;Faisant naturellement mine de rien, il traversa la rue et se dirigea vers la boulangerie. Malheureusement, ce qui aurait dû être une diversion ne fonctionna pas, car elle s’y rendait aussi. Il pressa le pas et s’arrangea pour se retrouver devant elle. Sans trop réfléchir, il demanda un pain aux raisins. Il la sentait juste derrière lui. Dès qu’on lui tendit la viennoiserie, il mordit celle-ci à pleines dents puis sortit lentement afin de laisser le temps à la jeune femme de le devancer. En effet, elle parvint bientôt à sa hauteur et accéléra son pas pour le semer. Faire la course n’était peut-être pas très élégant, ni enrichissant, mais c’est sans difficulté qu’il la rattrapa. Brusquement, elle tourna la tête et le fixa. Anthony continua sa route comme si de rien n’était.&lt;br /&gt;- Qu’est−ce que vous me voulez ?!&lt;br /&gt;Il sursauta, mais ne se retourna pas.&lt;br /&gt;- C’est à vous que je parle ! Vous m’avez très bien entendue.&lt;br /&gt;Anthony pivota alors élégamment sur lui−même et la provoqua du regard.&lt;br /&gt;- Pardon ?&lt;br /&gt;- Vous me pistez depuis la sortie de chez moi, alors je vous demande ce que vous me voulez.&lt;br /&gt;- En fait, rien de spécial.&lt;br /&gt;- Pourtant je suis certaine que vous me suiviez.&lt;br /&gt;- Bon… Donc, voilà… Je ne sais pas si vous vous souvenez que j’ai trouvé un porte-clé, l’autre jour…&lt;br /&gt;- Oui, en effet, et alors ? demanda-t-elle, visiblement agacée.&lt;br /&gt;Tout en marchant assez rapidement, elle ne le quittait pas des yeux.&lt;br /&gt;- Eh bien… je me demandais… j’aurais voulu savoir à qui il appartenait. Un homme, une femme ?&lt;br /&gt;- Pourquoi cette question ? Cela a-t-il une importance ?&lt;br /&gt;- Pas vraiment, mais… comme ça… enfin oui, ça m’aurait fait plaisir de savoir.&lt;br /&gt;- Sachez, que votre question est indiscrète. Je peux seulement vous dire que la femme dont vous parlez a récupéré son porte-clé. Elle y tenait. C’est un souvenir de Venise.&lt;br /&gt;- Oui, j’ai vu répondit-il. D’ailleurs je vais y aller.&lt;br /&gt;- A Venise ? demanda-t-elle en changeant de ton.&lt;br /&gt;- Oui, au carnaval. Je n’y suis jamais allé.&lt;br /&gt;- C’est merveilleux, vous verrez. Fascinant. Je vous souhaite qu’il fasse beau pour en profiter comme il se doit. Mais apportez de quoi vous couvrir car là-bas, le froid est mortel.&lt;br /&gt;- Merci du conseil. Je vous raconterai. Acceptez mes excuses pour tout-à l’heure. Bon dimanche !&lt;br /&gt;- A bientôt ! répondit-elle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il se sépara de la jeune femme et tourna à l’angle de la rue. Ce n’était vraiment pas malin cette attitude qu’il avait choisie, mais il n’avait pas eu le temps de réfléchir. Il aurait tant voulu qu’elle lui parle, qu’elle lui fasse connaître les gens qui fréquentaient la bibliothèque ! Une utopie. Il le savait bien.&lt;br /&gt;Anthony avait toujours aimé jouer avec le feu. Il pensait même que c'était le seul véritable intérêt de l'existence, pourvu qu'on s'arrange à ne pas se brûler gravement. Autrefois, il aurait guetté davantage les allers et venues dans la salle de lecture. Il se serait arrangé pour rencontrer la lectrice de la page 100. A quarante-quatre ans, il se voyait plus prudent, plus réfléchi que du temps de sa jeunesse. Sans rien changer sur le fond, il y regardait à deux fois afin de ne pas s'embarquer dans une aventure périlleuse. Et pourtant, il aurait aimé aller de l’avant, en savoir plus. Le porte-clé avait-il été délibérément posé devant lui ? Non, puisque personne ne l’attendait. Et Framboise, en savait-elle plus qu’elle n’en disait ? N’était-ce pas elle la lectrice en question ? Quoi qu’il en soit, jamais, elle n’avouerait.&lt;br /&gt;Non, décidément, il n'y avait aucun avenir dans cette recherche insensée.&lt;br /&gt;Mais, de toute façon, qui parlait d'avenir ? Il ne fallait voir là qu'un simple jeu dans lequel on pouvait s'engager par pure curiosité. Plus tard... oui, plus tard, s’il se fatiguait à placer ses croix, il serait toujours possible d'interrompre la partie. Présentement, c’est vrai, il éprouvait le besoin d’en savoir davantage.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C'était comme les morceaux d'un puzzle qu'on lui aurait donnés sans lui montrer l'image qu'il devait former et qu'il essayait d’ajuster tant bien que mal. Ce pouvait aussi être à lui de relancer le jeu, de déposer des intrigues. Pourquoi pas ?&lt;br /&gt;Pareil à un défilé de portraits-robots, des têtes se projetaient devant lui. Anthony essayait d’imaginer celle avec laquelle il était en train de jouer. Il voyait surgir des visages évanescents, parmi lesquels, parfois, il croyait en reconnaître. Mais comment pouvait-il se représenter l’image d’une personne qui, pour le moment, n’avait en commun avec lui que le plaisir d’apprécier les mêmes romans ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;V&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le voyage en avion lui parut court. Isa, de l’agence, lui avait remis, en plus du pass, un petit fascicule qui fournissait toutes les explications sur le carnaval.&lt;br /&gt;C’est ainsi qu’il apprit que cette fête était née à la Renaissance. Elle permettait alors aux Vénitiens de s'évader du quotidien en s’habillant de costumes extravagants. L'anonymat aidant, roturiers et aristocrates se croisaient sans que leurs origines soient perceptibles en dehors de la richesse de leurs habits. Puis le carnaval fut interdit pendant de longues années. Il avait été l'occasion de plusieurs dérapages en haut lieu et le prétexte à de nombreuses joutes amoureuses en tout anonymat, ce que réprouvait l'Eglise au nom de la moralité.... Comme autrefois, les cérémonies du carnaval d'aujourd'hui suivaient des règles précises. Pourtant, progressivement, l'ambiance glissait vers des réjouissances moins "encadrées", dérivant facilement dans un délire plein d’exubérance. Mais quelles fêtes ! Durant onze jours, Venise se transformait en scène de théâtre baroque, géante, où tout le monde jouait un rôle, et lui, Anthony, allait être de la partie. Maintenant, il se sentait partagé entre le désir de la découverte et la crainte de gâter son rêve peut-être trop éloigné de la réalité.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un taxi le chargea à l’aéroport Marco Polo et le déposa devant les embarcadères de Piazzale Roma. Le pass indiquait qu’il devait emprunter le vaporetto 82 pour rejoindre son hôtel. Il faisait beau et il s’installa à l’avant du bateau. Le trajet sur le Grand Canal ne fut qu’un long enchantement. Enfin il y était ! Le vaporetto longea des dizaines de palais dont il admira les façades aux couleurs chatoyantes, ouvragées de dentelles de marbre. Un aimable touriste français lui indiqua qu’il arrivait à l’arrêt de l’Accademia et qu’il devait descendre. Ce qui le surprit agréablement en premier, fut l’absence de voitures. Le bruit des milliers de pieds frappant les dalles des ruelles remplaçait avantageusement à ses oreilles celui des moteurs.&lt;br /&gt;La foule était importante et, tout en tirant sa valise, il s’engagea dans la ville à travers des passages qui ne devaient guère dépasser deux mètres de large. Quelques ponts lui permirent de franchir d’étroits canaux, et il se retrouva face à l’entrée de son hôtel.&lt;br /&gt;Le Ca' del Pozzo lui réserva un excellent accueil. Sa chambre donnait sur une ruelle et, par son côté romantique, elle lui parut tout de suite très agréable. Un bouquet de fleurs avait été posé sur la commode. Anthony s’apprêtait à prendre une douche quand il remarqua, sur la table de nuit, un cendrier avec des morceaux de papier déchiré et un porte-clé. Identique à celui de la bibliothèque de Versailles… En argent aussi, et représentant une gondole… Il le prit, le tourna, le retourna.&lt;br /&gt;Il s’aperçut que les petits morceaux de papier comportaient un texte écrit au stylo plume. Il s’assit sur le rebord du lit et reconstitua le bristol éparpillé : « Un amour intense n’est jamais simple. Il se mérite… »&lt;br /&gt;Qui donc avait rédigé puis déchiré ce texte ? Une amoureuse répondant à un libertin comme il devait y en avoir des milliers à Venise à cette période ? Le porte-clé avait-il, également, été oublié ou bien l’avait-on déposé intentionnellement à son intention ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony, perplexe, prit sa douche et ressortit. Il recommençait à respirer. La fatigue du voyage pouvait attendre, l'excitation étant trop grande. A peine avait-il quitté son hôtel qu’il se dirigea directement vers la place Saint-Marc. Noire de monde et de pigeons, elle lui parut vraiment belle quand même, et presque irréelle aussi, à cause de toutes les images qu'il en avait dans la tête. Immédiatement, il remarqua la majestueuse basilique dont les mosaïques d’or se reflétaient au soleil. Le Palais des Doges lui enflamma le cœur mais, avant toute chose, il se dirigea vers une échoppe étouffée entre deux boutiques de luxe, pour s’acheter un loup. Le dépaysement ne devait pas lui faire oublier que sa femme pouvait rôder dans les parages, à l’affût d’un bon cliché, et le reconnaître.&lt;br /&gt;Pourtant, tomber nez à nez avec elle aurait tenu du miracle. Comment rencontrer une connaissance dans une telle cohue ? Sur toute la surface de l’immense place, des milliers de personnes étaient réunies par groupes, grimées et déguisées. Un peu partout, des spectacles de musique, de danse, de théâtre et d'arts en tout genre se produisaient sous le regard admiratif des touristes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En dépit de son émerveillement, un petit creux lui tenaillait l’estomac. Il mangea debout, appuyé au bar d’un kiosque, un sandwich au salami et il but un verre de valpolicella. Devant lui, le spectacle était total.&lt;br /&gt;Si beaucoup de jeunes femmes se contentaient d'un savant grimage, ne craignant pas d’abîmer la peau de leur visage et pouvant l’orner d'ombres et de paillettes, d’autres avaient revêtu de magnifiques costumes qui les rendaient méconnaissables. Les vêtements leur donnaient une apparence de richesse et de mystère. On se serait cru dans un conte de fées et l’ambiance reflétait parfaitement les échos qu’il avait entendus toute sa vie. En dépit du froid, les décolletés vertigineux étaient de rigueur, la dentelle diaphane voilant les appâts, et les jupes longues se relevant fréquemment d'une main légère pour franchir les seuils et faire la révérence. Il faut souffrir si l’on désire jouer les baronnes ou les marquises du temps passé !&lt;br /&gt;Anthony choisit une ruelle et s’aventura. Venise prenait les allures d’un labyrinthe. Tous ses pas le menaient vers de minuscules canaux. Il releva le col de son caban et s’assit à la terrasse d’un bar. Devant un verre de grappa, il réfléchit à tout ce qu’il avait vécu ces derniers mois, et aussi à ce voyage à Venise qu’il avait projeté autrefois, avec sa fiancée de l’époque, et qu’il n’avait jamais pu réaliser.&lt;br /&gt;A quelques pas de lui, une jolie princesse au masque blanc attira son regard et le laissa partir dans ses rêves. Elle attendait probablement un Arlequin, vêtue simplement d’un justaucorps, le visage déformé par un grimage jaune dont la trace se reflétait jusque sur ses mains. Personne n'aurait de nom aujourd’hui ni cette nuit. Seulement des images, des modèles standards, des archétypes, et tout serait permis. On verrait Juliette dans les bras de Casanova, et Roméo dans ceux d’Ophélie. Ici, on avait l’impression que la moitié du monde avait fixé rendez-vous à l'autre moitié sous les arcades. Arlequin semblait être en retard. Quelle excuse pourrait bien justifier pareille inconvenance ? Sans doute n’avait-il pourtant que mille pas à dépenser pour aller de sa chambre à la rencontre de sa blonde. La retrouverait-il à présent qu'elle était rousse ? Elle avait teint ses cheveux à la rhubarbe, à l'ancienne, en blond vénitien. Tant pis pour lui, se dit-elle, jetant un coup d’œil discret vers le Scaramouche qui depuis dix minutes virevoltait dans ses parages. Elle avait senti son regard rivé sur elle. C’est alors que ce dernier s'approcha, s'inclina, dessina gracieusement une arabesque à l’aide de son chapeau. Ne s’intéressant qu’à elle, il lui faisait une cour silencieuse mais démonstrative. Aucun mot, aucun regard visible sous le masque, tout était dans le mouvement. Elle lui sourit. Ne discernant rien de son visage, elle l'invita pourtant d’un geste. Conquise, elle lui prit la main et le suivit, séduite en un instant. Ils s'en allèrent ensemble vers des rires, des danses et pour d'autres plaisirs. C'est carnaval, c'est anonyme, personne ne saura ni ne dira, et encore moins se souviendra dès demain. Qui sait si, en fait, Scaramouche ne serait pas Arlequin ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony termina d’une gorgée sa grappa. Il faisait froid et humide, tel qu’on lui avait décrit Venise les jours de carnaval. L’haleine des promeneurs se transformait en mini-nuages qui montaient et s’évaporaient dans le ciel, et les canaux fumaient. Il regarda sa montre et prit la direction d’une des adresses qui figurait sur son programme. Peut-être y verrait-il Carole…&lt;br /&gt;Devant lui, repu de ses défilés, de ses bateleurs, des chiens savants et des saltimbanques, le carnaval s'apprêtait à s’ouvrir à sa septième nuit.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’ambiance, à l’intérieur de la salle des fêtes préconisée par le pass de l’agence, était agréable mais manquait de piment, de naturel, d’esprit local. Presque tous les invités étaient des touristes. Sans doute pour cela qu’elle n’était pas aussi féerique qu’il ne se l’était imaginée. Au bout d’un moment, lassé par cette atmosphère artificielle, il sortit prendre l’air et marcha dans la ville. Au coin d’une rue un peu sombre, une douce musique de violon s’infiltra dans ses oreilles. Il s’approcha et se retrouva devant une grande porte d’époque. Celle-ci s’ouvrit et un homme masqué l’invita à entrer. Intrigué, Anthony s’exécuta. Allait-il assister à une vraie fête vénitienne ? A l’intérieur, l’ambiance était particulière et unique. Une ambiance qu’il n’avait jamais côtoyée. Il y régnait quelque chose de sensuel, de calme et d’étrange. Une délicieuse musique de violons aux notes langoureuses perçait les cloisons et les lourdes tentures. Une magnifique hôtesse au regard mystérieux l’accueillit. Elle portait un loup, comme tous les hôtes, et aussi une très belle robe qui mettait en valeur sa poitrine d’une grande générosité. Elle poussa les battants de la porte qui le séparait de cette musique fascinante et il put découvrir le spectacle. Dans la pièce principale, très haute de plafond et aux murs garnis de tapisseries aux reflets d’or, de nombreux couples discutaient, s’embrassaient, buvaient… Il y régnait une ambiance très sensuelle et mystérieuse. Anthony croisa quelques reines d’un soir qui ne faisaient que passer mais ne manquaient pas de lui sourire. A aucun moment, il ne reconnut sa femme et, après un certain temps d’observation, se décida à quitter les lieux. Sans doute passait-elle la soirée dans l’un des nombreux restaurants proches de son hôtel dont elle lui avait laissé les coordonnées.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il releva son col et marcha le long d’un canal glauque, plombé par le limon boueux de l'épaisseur liquide qu'on osait encore appeler « eau », et éclairé par quelques rares réverbères. Traversant ce quartier, il ne croisa que peu de promeneurs. Il se remémora une phrase qui l’avait intrigué autrefois dans un roman : « La nuit, à Venise, le brouillard rôde dans les ruelles et il masque le bord des canaux. C'est l'heure des inquiétudes et des dangers ».&lt;br /&gt;Dans l’immédiat, l'écho de ses pas résonnait et faisait fuir les chats.&lt;br /&gt;Ils s’enfonça dans une des petites rues proches de la place St Marc. La lune s’était cachée, et l’obscurité la plus complète régnait maintenant sur la ville. Anthony voyait à peine où il posait les pieds, ne pouvant rien distinguer, enveloppé de toutes parts par des ombres profondes. De plus, c’est au hasard qu’il suivit des fêtards semblant, au contraire, très bien connaître leur route. De temps en temps, des lueurs venues de nulle part lui montraient le bord d’un canal, un pont, une voûte, ou quelque partie inconnue d’un dédale de ruelles profondes et tortueuses. Puis tout retombait dans l’obscurité. Anthony s’était bien vite rendu compte qu’il se trouvait à la merci des gens qu’il suivait. Mais, résolu à tout braver, il ne témoigna aucune inquiétude et se laissa conduire presque en sécurité.&lt;br /&gt;Soudain, une gondole, obéissant à l’impulsion d’un bras puissant sembla voler sur les eaux. Il regarda l’écume claire courir avec une éblouissante rapidité le long des flancs de la barque et reconnut qu’ici tout était magique.&lt;br /&gt;Finalement, il se retrouva presque à son point de départ et, retrouvant la foule et l’ambiance de fête, entreprit de passer la tête dans l’entrée de plusieurs restaurants, histoire d’essayer de retrouver Carole parmi les centaines de visages qu’il scruta.&lt;br /&gt;Rien !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VI&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est au moment où il s’apprêtait à regagner son hôtel que le miracle se produisit. Un dernier verre, s’était-il dit. Et là, il venait de reconnaître Xavier, le journaliste de mode qui accompagnait souvent sa femme, lors des défilés de collections, et qui se levait d’une table. Naturellement, sans aucun masque ni loup. Et Carole le suivait. On aurait dit qu’ils avaient passé la soirée ici. Chez Angelo, une immense trattoria.&lt;br /&gt;Ils traversèrent la salle et disparurent dans un couloir qui longeait les fenêtres donnant sur la rue. Anthony trouva cela curieux et ressentit une désagréable impression de pincement au cœur, une contraction au plexus qui bloqua son souffle pendant un instant. Il n’écoutait plus que distraitement ce que lui disait un nouveau venu.&lt;br /&gt;Les minutes passaient et ils ne revenaient pas. Anthony, sentait le malaise grandir. Où étaient-ils partis ? Au bar, Il avait bu deux verres de chianti coup sur coup. Portant toujours son loup, il ne risquait pas d’être reconnu. Il décida donc de partir à leur recherche.&lt;br /&gt;Le couloir longeant la façade débouchait sur un large vestibule garni de plantes vertes, de miroirs et de sculptures en marbre. Un retour, derrière une colonne, permettait de voir par la baie la pièce en prolongement, principalement une magnifique bibliothèque vitrée présentant des collections d’objets de verre, colorés et travaillés. Anthony s’approcha doucement, ne voulant surtout pas être surpris. Son cœur battait la chamade mais l’image qu’il vit alors lui parcourut le corps comme un éclair de glace. Xavier et Carole se tenaient dans l’angle opposé de la pièce, près d’une vitrine de masques en verre, de formes et de couleurs infiniment variées. Xavier tendait son doigt et en montrait certains à Carole. Mais surtout, il la tenait par la taille. Ils se regardaient par instants si attentivement que l’on pouvait deviner aisément le jeu de séduction qui était en train de se dérouler. C’est alors que Xavier attira Carole contre lui, et sans rencontrer de refus ni même de résistance, posa doucement ses lèvres sur sa bouche…&lt;br /&gt;Anthony sentit comme un voile noir passer devant ses yeux. Une boule de feu fondit dans son estomac. Il fit demi-tour et repartit d’un pas déréglé le long du couloir. Des lumières dansaient devant ses yeux. Peu avant le salon, il s’arrêta face à un miroir et regarda son visage. En dépit du loup, il le perçut blême. Il n’était plus en état de parler avec qui que ce soit et n’était pas sûr de tenir debout très longtemps. Ses jambes ne le soutenaient plus, sinon par un effort de volonté qui lui faisait tourner la tête. Il fit deux pas sur le côté et, d’un rapide coup d’œil, observa les différents groupes. Lorsqu’il jugea le moment propice, il traversa le salon et, en évitant de croiser un regard, ouvrit la porte discrètement et s’y engouffra.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit était noire. L’air frais lui fit du bien et il décida de rentrer à l’hôtel. Les larmes alors se mirent à couler en un long sanglot. Il se sentait abandonné, trahi, meurtri dans sa chair. Il essaya de se calmer, de reprendre ses esprits, de raisonner, de réfléchir. Pourtant, une simple question lui revenait sans cesse: allait-elle dormir toute seule ?&lt;br /&gt;Il marcha en compagnie de ses préoccupations et de ses rêves. Au moins, dans cette ville unique au monde, savait-il que toute mauvaise rencontre était proscrite. Mais y pensait-il vraiment ? Dans sa tête, résonnait le bruit de ses pas sur les dalles des ruelles, et tout son corps s’imprégna de l’envoûtante odeur de la cité endormie, ce mélange unique d’air marin, de salpêtre et de bois pourri. Il avançait comme ces vieilles poupées mécaniques, une jambe faisant pivot pour libérer l'autre. Quand il retraversa la place St Marc, elle était encore toute animée, recouverte de papiers gras et de cris de joie. De nuit, délaissés par cette liesse populaire et incontrôlable, les pigeons délogés avaient disparu.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony adressa un bref bonsoir au réceptionniste de l’hôtel et gagna sa chambre. Il avait commencé à se déshabiller lorsqu’un bruit de frottement attira son attention. Un billet venait d’être glissé sous la porte. Sans même chercher à le prendre, il poussa le verrou et tourna la poignée. Mais le couloir était désert. Silencieux. L’épaisse moquette étouffant tous les bruits.&lt;br /&gt;Il ramassa le billet et lut… un simple numéro de téléphone… Son cerveau devenait aussi embrumé que les canaux qu’il avait longés.&lt;br /&gt;Il décrocha le combiné posé sur la table de nuit et composa le numéro. Une voix d’homme répondit en français mais avec un fort accent italien. Une seule suite de mots fut prononcée sur un ton uniforme:&lt;br /&gt;- Vous avez rendez-vous ce soir. A minuit, sur la petite place près de votre hôtel. Asseyez-vous sur le banc situé sous le réverbère et attendez.&lt;br /&gt;Avant qu’Anthony n’ait pu poser une question, l’interlocuteur avait raccroché.&lt;br /&gt;Il négligea de remettre sa cravate, enfila un gros pull de laine et son caban. Il ne disposait que d’une dizaine de minutes et en aurait oublié son loup.&lt;br /&gt;Le froid était devenu mordant. Heureusement, il n’avait pas à marcher longtemps. Lorsque les douze coups d’une cloche résonnèrent, Anthony venait de s’asseoir. Recroquevillé sur lui-même, il guettait tout mouvement suspect bien qu’à cette heure, les promeneurs se faisaient rares.&lt;br /&gt;Une sonnerie le fit sursauter. Puis une autre. Elles résonnaient à l’intérieur de la cabine téléphonique qu’il avait tout près de lui.&lt;br /&gt;Il se leva d’un bond et décrocha. Une voix de femme, et sans accent lui parlait en bon français :&lt;br /&gt;- Demain, nous avons rendez-vous là où le Grand Canal est enjambé. A 10 h 30.&lt;br /&gt;- Heu… mais qui êtes-vous ?….&lt;br /&gt;- Vous le saurez. A demain ! Soyez précis.&lt;br /&gt;- Et comment vous reconnaître ?&lt;br /&gt;- Moi je vous reconnaîtrai et je me présenterai dans un massif d’amour.&lt;br /&gt;La communication venait d’être interrompue.&lt;br /&gt;« Là où le Grand Canal est enjambé… Ce ne peut-être que le Rialto ! pensa Anthony. Quatre cents ponts enjambent les canaux de Venise, mais il ne peut s’agir que de lui. Quant au massif d’amour… J’en perds mon latin ».&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cette fois, il regagna définitivement sa chambre et se mit à échafauder des tas de plans tous plus farfelus les uns que les autres dans son cerveau écartelé. Il aurait voulu donner la réplique, mener le jeu. Mais il ne faisait pas le poids. L’avait-on conduit jusqu’à cet hôtel intentionnellement ? Pourtant c’était bien lui, lui seul, qui avait eu l’idée de venir à Venise…&lt;br /&gt;Il se sentait abattu, terrassé par trop de mystères et de coups reçus sur la tête.&lt;br /&gt;Il bailla, appela la réception pour demander de se faire réveiller, et le sommeil l’emporta sur tout le reste. Il était vidé, épuisé. Son esprit douloureux aspirait au repos. Encore habillé, il plongea dans un sommeil profond, comme un coma, une perte de conscience totale pareille à une mort. Il verrait si demain Dieu lui redonnerait vie. Et pour quoi découvrir ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le téléphone sonna à l’heure demandée. Le concierge avait bien fait son travail. Ce qui n’était pas prévu c’est qu’Anthony traîna un peu avant de se lever et que ses pensées partirent dans tous les sens. Au bout de quelques minutes, vaincu par un jeu de pistes trop bien organisé, il se rendormit…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’il se réveilla, les cloches sonnaient 10 h. Anthony fit un bon et se précipita dans la salle de bain. « Soyez précis », avait-elle exigé. Il n’eut que le temps de se raser et de prendre une douche. Déjà, il courait dans la rue, réajustant son loup qui venait de glisser.&lt;br /&gt;Il zigzaguait à travers la foule, indifférente, affairée. Son souffle, au contact du froid ambiant, laissait derrière lui des nuages presque blancs. Heureusement, il savait où il allait, le Rialto, ce pont parmi les plus célèbres du monde, il l’avait aperçu la veille, avec sa forme bien particulière d’accent circonflexe.&lt;br /&gt;Il bouscula quelques passants, s’excusant sans même se retourner. Plus loin, c’est l’échoppe d’un marchand de marrons qu’il manqua de renverser. Sourd à ses invectives, Anthony poursuivit sa course échevelée et continua de foncer vers le pont. Plus il avançait dans sa direction, plus la foule devenait dense autour de lui. Une foule composite : des trognes de fêtards qui ne s’étaient pas couchés, mais aussi de nouveaux masques, des touristes accrochés à leur appareil photo, des amoureux au visage lessivé par trop de mots passionnés. C’est un flot hétéroclite qui tentait d’avancer tandis que les vrais promeneurs déambulaient, partant à gauche, à droite, et empêchant toute possibilité de dépasser. Enfin, il arrivait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il monta quelques marches quatre à quatre. Et c’est alors qu’un choc se produisit dans sa poitrine. En face de lui, appuyée à un balustre en marbre, une jeune femme terriblement séduisante semblait le fixer. Leurs regards se croisèrent l’espace d’une seconde, avant qu’ils ne se détournent en même temps. La foule se pressait à cet endroit du pont pour voir défiler les bateaux sous ses arches. Immobilisé, à demi étouffé par cette marée humaine et cette course contre la montre, il tenta de reprendre son souffle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une femme s’avança vers lui, dans un costume dont la magnificence attirait tous les regards. Anthony la reconnut tout de suite. Elle était un tapis de roses rouges à elle seule. Une merveille dont le visage était caché par un masque blanc aux petites lèvres pulpeuses.&lt;br /&gt;« Voilà donc l’explication du massif d’amour, se dit-il. C’est mon rendez-vous ! »&lt;br /&gt;Elle avançait d’un pas lent et majestueux, un violon à la main, regardant avec assurance autour d’elle, ne saluant personne, comme si elle eut été la reine du jour traversant le pont. Personne, excepté Anthony ne pouvait savoir qu’elle était venue pour lui, mais tout le monde, subjugué par sa merveilleuse beauté et son air de grandeur, s’écartait respectueusement et s’inclinait presque sur son passage. A la fois ébloui et enchanté, il reprit doucement ses esprits et lui adressa un sourire. Ils avaient fini par se trouver.&lt;br /&gt;- Venez avec moi, lui dit-elle, ici il y a bien trop de monde.&lt;br /&gt;Elle lui fit rebrousser chemin et le guida jusque dans un café. Beaucoup se retournaient sur leur passage et les photographiaient. Ce n’est que lorsqu’ils furent assis qu’Anthony remarqua l’éclat de ses yeux bleus à travers le masque.&lt;br /&gt;- Nous nous sommes bien amusés, non ? fut sa première interrogation.&lt;br /&gt;- Heu… oui, en effet, répondit-il, gêné car ne sachant toujours pas à qui il avait affaire.&lt;br /&gt;Ils commandèrent deux cafés et il fut surpris de la voir boire avec une paille. Mais comment s’y prendre autrement ?&lt;br /&gt;- Pourrais-je, maintenant, avoir une explication ? osa-t-il demander timidement. Si je comprends bien, vous m’avez attiré ici depuis Versailles. Mais dans quel but ?&lt;br /&gt;- Celui de nous amuser, mon cher. N’est-ce pas vous qui m’avez provoquée à l’intérieur de mes lectures ?&lt;br /&gt;- J’ai seulement remarqué que nous aimions les mêmes livres. Le reste s’est fait tout naturellement.&lt;br /&gt;- Sans doute ! Cependant, vous avez essayé de savoir qui j’étais…&lt;br /&gt;- Heu… Oui… Comme ça. Mais ce livre ouvert dans la salle de lecture, le porte-clé en argent, pourquoi les avoir laissés là ?&lt;br /&gt;- Au départ, cela n’était pas prévu, répondit-elle. Mais je vous ai vu arriver et, vite, j’ai filé aux toilettes.&lt;br /&gt;- Parce que vous… vous me connaissiez ? demanda-t-il, surpris.&lt;br /&gt;- Oui. Un peu.&lt;br /&gt;Un silence gêna Anthony et il en profita pour terminer son café. Tout en la fixant, il demanda :&lt;br /&gt;- Maintenant, vous pourriez peut-être retirer votre masque, non ?&lt;br /&gt;- Vous n’y pensez pas ? D’abord, ça ne se fait pas, je suis costumée, et puis… voudriez-vous déjà terminer notre jeu ?&lt;br /&gt;- Alors, donnez-moi au moins votre prénom !&lt;br /&gt;- Léna… Ca vous plaît ?&lt;br /&gt;Il répondit d’une moue admirative.&lt;br /&gt;Anthony, qui avait maintenant retrouvé de sa superbe, se sentait terriblement excité. Cette femme le dominait mais le jeu était intéressant. Et puis, lui non plus n’avait peut-être pas dit son dernier mot.&lt;br /&gt;Une chose était sûre, cette femme le fascinait et il l’imaginait belle. Elle ne pouvait être que belle !… Déjà, ses yeux semblaient des perles, et sa voix, lorsqu’elle prenait ses tons de princesse du XVIIIe, l’envoûtait.&lt;br /&gt;- Ok ! dit-il avec conviction. Continuons notre jeu puisque tel est votre bon vouloir.&lt;br /&gt;C’est alors que la princesse mystérieuse interrogea Anthony sur ses impressions de Venise, les peintres qu’il préférait, et posa toutes sortes de questions qu’une femme légèrement gaie, curieuse et libre pouvait demander à un touriste qu’elle rencontrait la première fois.&lt;br /&gt;- Et puis, si vous êtes venu ici, qui sait si ce n’est pas pour y découvrir l’amour ? demanda-t-elle malicieusement.&lt;br /&gt;- En tout cas, et dans un premier temps, puisque vous semblez chez vous ici, peut-être pourriez-vous m’aider à connaître un peu mieux cette ville ?&lt;br /&gt;- Pourquoi pas ? D'abord, il faudra que je rapporte mon violon à la chambre d’hôtel.&lt;br /&gt;Le soleil était timide mais il y avait beaucoup de douceur dans la brume qui estompait les contours du décor. Anthony oubliant complètement sa déception de la veille, laissait sa femme à la vie qu’elle avait choisie. Il se sentait maintenant prêt à poursuivre ses aventures, lui qui, pour la première fois de sa vie était devenu le héros d’un roman.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VIII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils passèrent par tout un dédale de ruelles étroites, de petits ponts, de places désertes, devant des palais décrépits et des églises dont les cloches fêlées sonnaient l'heure avec une espèce de timidité. Soudain, sur le quai d'un canal d'où montait une odeur assez désagréable, elle dit :&lt;br /&gt;- Si vous ne l’avez pas encore vu, voici le Pont des Soupirs. Mon hôtel n’est pas très loin. Attendez-moi ici. Je préfèrerais, pour le moment, qu'on ne nous voit pas ensemble.&lt;br /&gt;Une seconde, il pensa que c'était une façon adroite de le planter là. Mais elle revint bientôt, et ils reprirent leur promenade, dans cette exaltation pareille aux premiers moments d’un amour naissant, où l’on a l'impression de découvrir un univers entier fait seulement d'étonnements et de beautés. Anthony en oubliait de regarder autour de lui. Son hôtesse lui signalait bien, de temps à autre, quelque bâtiment remarquable, mais il s'en souciait moins que d’imaginer la femme qui se cachait derrière son costume.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le palais Dandolo, sur la Riva Schiavoni leur fit découvrir quelques somptueuses peintures des plus grands maîtres de la Renaissance ainsi qu’une collection unique de verrerie dont certaines pièces rares sorties tout droit des fonderies de Murano, à la fin du XVIème siècle.&lt;br /&gt;- A Venise, dit-elle, le brouillard peut naître en plein jour, il est alors presque rose par la grâce du soleil qui y reflète les façades d'ocre et de briques sanguines. Il peut surgir du ciel pareil qu’en montagne et commence à voiler le sommet des édifices. On le voit descendre et suivre les canaux pour les remplir d'une ouate épaisse. Il comble les perspectives et il impressionne toujours quand on le voit surgir d'une ruelle ou d'un canaletto.&lt;br /&gt;De loin en loin, ils entraient dans une église, moins pour la visiter que pour y continuer plus confortablement leurs confidences, assis sur un banc, dans l'odeur des cierges. Ils en virent ainsi quatre, cinq… Anthony ne savait plus au juste.&lt;br /&gt;Ce qu'il se rappelait par contre, c'était que dans la dernière, déserte, obscure, et qui sentait l'encens, il lui avait pris la main et, abrité derrière un confessionnal, il l’avait serrée contre lui. Il s’agissait de l’église Santa Maria, située tout près du rio della Fava et celle-ci resterait dans leur mémoire.&lt;br /&gt;Quand ils ressortirent sur le parvis, leur attention fut attirée par une jeune femme, portant elle aussi un masque blanc, mais qui laissait la bouche à découvert. Elle regardait en direction d’un homme dont le masque noir, allongé en une pointe recourbée, rappelait un profil d’oiseau. Comme beaucoup d’hommes, il portait un tricorne. Une cape très ample le recouvrait entièrement et, par un doigt sur ses lèvres, il semblait inviter la jeune femme à se taire, à garder un secret. Comme tout cela était mystérieux !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A plusieurs reprises, Anthony avait proposé une restauration, mais il avait compris qu’elle refuserait jusqu’au moment où elle déciderait de quitter son encombrant costume. Ils firent donc une halte et burent un vin chaud. A l’aide d’une paille, bien entendu.&lt;br /&gt;Quand la fin de l’après-midi s’annonça, le brouillard était toujours aussi persistant. De-ci de-là, les sirènes des bateaux et les cloches lançaient leurs appels ouatés à travers l’épaisseur de la brume, et, dans les ruelles mal éclairées, les piétons faisaient entendre leur voix avant d’apparaître.&lt;br /&gt;Le long du Grand Canal, braillant ou minaudant, riant malgré le froid qui traversait la soie et les velours, comtes et duchesses d'un jour, d'une nuit ou d'un week-end, marchaient avec Casanova et Matamore vers les palaces de marbre et d'or et les palais chauffés.&lt;br /&gt;D'un quart de tour gracieux de son avant-bras, un Pierrot tout blanc, invita la princesse à danser le menuet, ce qu’elle remercia d’un geste.&lt;br /&gt;Soudain, une vibration dans sa poche et la sonnerie de son portable précipitèrent Anthony en dehors de son nuage. « Carole » s’affichait sur la fenêtre.&lt;br /&gt;- Tout va bien ? lui demanda-t-elle.&lt;br /&gt;- Oui, merci, et toi ?&lt;br /&gt;- La routine, la course après les vedettes, les invitations pour approcher les plus beaux costumes. Je rentre demain soir.&lt;br /&gt;Il n’avait pas envie d’être désagréable, encore moins de mentir. Il lui souhaita malgré tout une bonne fin de séjour et raccrocha.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En retraversant la place St Marc, Monteverdi accompagna leurs pas. Trois musiciens s’en donnaient à cœur joie, adossés au mur de gondoles. Un peu plus loin, de mauvais peintres proposaient des portraits à trois sous. Enfin, des camelots se mêlaient aux touristes sous le regard indifférent des nombreux chats vivant là depuis toujours. Des bruits, des odeurs descendaient des maisons par les fenêtres ouvertes. Une poulie grinça avec son linge qu'une main expérimentée étendait tout là-haut, au-dessous des toits.&lt;br /&gt;A plusieurs reprises, Léna avait pressé son corps contre celui d’Anthony et lui avait fortement serré la main.&lt;br /&gt;- Je suis fatiguée, lui dit-elle. Et si nous commencions par aller dîner ?&lt;br /&gt;- En costume ? s’inquiéta-t-il.&lt;br /&gt;- Je connais un restaurant original… Si vous voulez toujours me faire confiance…&lt;br /&gt;Décidément, Anthony vivait un vrai conte de fée. Etait-il bien réveillé ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils entrèrent dans une auberge à la façade renaissance qui était en fait un palais. Une hôtesse les accueillis et les sépara en les dirigeant chacun vers une porte opposée. Il s’agissait d’un sas. Un grand vestiaire pourvu de cabines individuelles. On demanda à Anthony de retirer son loup et il se retrouva les yeux cachés par un masque de sommeil… Il sentit deux mains se poser sur ses épaules, puis il reconnut les sons caractéristiques d’une salle de restaurant. Après l’avoir guidé, c’est par différentes pressions des doigts qu’on le fit asseoir et, au bout de quelques instants, il entendit Léna qui s’adressait à lui.&lt;br /&gt;- Que pensez-vous de mon idée ? Lui demanda-t-elle&lt;br /&gt;- Une sombre idée, répondit-il en riant, puisque je ne vous vois pas.&lt;br /&gt;- C’est le but. Le seul endroit, à ma connaissance, où il est possible de retirer son masque de carnaval afin de pouvoir manger incognito.&lt;br /&gt;- Formidable ! Cela me rappelle autrefois, lorsque je jouais à « l’aveugle » avec mon frère. Mais quel intérêt pour nous ? Ne serait-il pas temps de tomber les masques ?&lt;br /&gt;- Et de tout gâcher ? s’offusqua-t-elle. N’avons-nous pas le temps de nous découvrir ? La soirée est à nous, non ?&lt;br /&gt;S’agissait-il d’une invitation ? Anthony ressentit cette dernière phrase comme telle. Il pressentit qu’ils allaient passer leur première nuit ensemble.&lt;br /&gt;Léna prit une initiative qu’elle n’avait pas encore eue : elle avança sa main prudemment sur la table, chercha et attrapa celle de son prisonnier. Elle l’ouvrit. Ce genre de geste qui exprime à la fois la soumission et la possession. Pour lui, il contenait un tout autre message : elle avait souscrit complètement à son envie de la connaître, et maintenant, c’est elle qui menait le jeu, qui désirait aller encore plus loin. Au fur et à mesure que les heures passaient, ce désir de la découvrir se faisait plus pressant. Un frisson le parcourut. Il se dit : « c’est cavalier, mais peut-on prétendre connaître une femme si on n’a pas fait l’amour avec elle ? »&lt;br /&gt;Anthony lui souleva la main et la porta à sa bouche. Il l’embrassa par petites touches et poursuivit son baiser tout le long de l’avant bras. Elle frissonna à son tour et lui dit :&lt;br /&gt;- Normalement, on ne doit pas se toucher…&lt;br /&gt;Mais elle ne résista pas. Sa voix était grave et douce à la fois. Elle avait dû s’avancer car il pouvait maintenant sentir son parfum, imaginer les battements de son cœur entre ses seins au-delà du fin tissu qui devait les recouvrir.&lt;br /&gt;On leur fit manger des seiches accompagnées de polenta, puis une mousse à la menthe en guise de dessert. Tout était étudié pour pouvoir dîner dans l’obscurité totale. Au rire de sa compagne, Anthony comprit qu’elle n’était pas insensible non plus au Fragolino, le vin maison au goût prononcé de fraise.&lt;br /&gt;L’effet du vin pétillant ou non commençait d’ailleurs à se faire sentir dans la salle. Des rires fusaient. Des voix s’élevaient. L’ambiance montait.&lt;br /&gt;Il régla l’addition, retrouva son loup au vestiaire et tous deux sortirent sur la fondamenta, se dirigeant vers le môle d’embarquement des vaporettos. Ils partirent pour une petite heure de ballade nocturne le long du Grand Canal, jusqu’à l’embarcadère de San Zaccarian. Léna prit le bras d’Anthony dans un geste d’émotion tendre et magique. Il osa lui demander :&lt;br /&gt;- En fait, où habitez-vous ? Venise ou Versailles, car il semble que vous ayez partout vos habitudes.&lt;br /&gt;- Je ne vis pas à Venise, mais j’y suis souvent venue au moment du carnaval. Je me partage surtout entre Versailles et Vérone.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Venise brillait comme un joyau posé dans la nuit, de part et d’autre de la mer et des étoiles. Quatre musiciens étaient installés au milieu de la petite place San Salvador, devant l’église. Tous quatre jouaient, avec la fraîcheur de leur jeunesse, un concerto de Vivaldi qui convenait en tous points à cette ville et encore mieux à cette nuit féerique.&lt;br /&gt;- Est-ce que je peux vous raccompagner à votre hôtel ? s’enquit Anthony quand ils débarquèrent. C’était pure formalité, pensa-t-il, mais sans doute serait-elle sensible à cette marque de courtoisie. Une fois de plus, elle joua le jeu.&lt;br /&gt;- Cela m’ennuie, répondit-elle. Après, vous ne retrouverez pas votre chemin.&lt;br /&gt;- Croyez-vous ? Tout dépend de l’heure, dit-il d’un air amusé.&lt;br /&gt;Pourtant, il savait bien qu’elle avait raison : Au retour, s’il avait dû regagner seul son hôtel, il se serait égaré plus d'une fois.&lt;br /&gt;Ils étaient si pressés de se dévoiler l'un à l'autre qu'ils ne prirent même pas le temps de boire un dernier verre le long du canal pourtant si animé. Ils marchèrent à n'en plus pouvoir à travers un labyrinthe où Anthony, parfois, croyait reconnaître un nom de rue, un monument.&lt;br /&gt;Enfin, ils arrivèrent à l’hôtel où logeait Léna. Il s’agissait de l’Al Ponte Antico, un palais édifié dans le plus pur style gothique.&lt;br /&gt;Comme l’avait si bien dit Léna, en effet, la nuit était à eux…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IX&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Passée l'entrée, aux murs jaune de Naples et ornés d'une imposante fresque, tout ou presque était de couleur rouge cramoisi, du damas de soie sur certains murs, à l'épaisse moquette de laine sur thibaude pour les sols.&lt;br /&gt;Il la suivit le long d’un corridor qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une immense chambre aux murs tapissés de soie ivoire et garnie de meubles anciens. Ambiance feutrée avec banquette de velours et riches tapis . Beaucoup de dorures, un miroir géant et le lustre en cristal. Mais surtout, un lit à baldaquin. Aucun bruit ne filtrait.&lt;br /&gt;La porte à peine refermée, Léna s’était immobilisée le long de la cloison. La fraîcheur d’une tenture lui sembla une caresse. Elle le dévisagea longuement sans rien dire tandis que lui imaginait qu’aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait au plus profond des yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Sans doute avait-elle terminé son numéro et s’en remettait maintenant à celui qu’elle avait fini par conduire dans sa chambre. Mais lui non plus ne bougeait pas, semblant attendre un signe de celle qui l’avait provoqué toute la journée et une partie de la nuit. Il attendait un geste, une parole… Il attendait et son corps s’était raidi. Il la mangeait des yeux, à l’affût du moindre mouvement qui allait rompre cet état de silence. Il devinait son corps sous ses habits fastueux, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Son souffle chaud traversait le masque et léchait son oreille…&lt;br /&gt;Léna ferma les yeux et déglutit péniblement. Elle aussi était troublée. Davantage encore, peut-être, et elle ne pouvait plus le cacher. Anthony était là, devant elle, contre elle. Son parfum, sa présence, son aura, son allure toujours aussi sexy… Léna rouvrit les yeux mais ne regarda pas les lèvres qui la faisaient languir. C’était pénible d’être ainsi séparés par un masque, horriblement tentant, et pourtant une boule d’angoisse était là, et elle l’aidait à résister. Elle apprenait à lui parler. Elle apprenait que deux êtres pouvaient s’offrir sans un seul mot.&lt;br /&gt;Comme rien ne se produisit, Anthony se décida d’interrompre cette fascination mutuelle et silencieuse. Il la prit soudainement dans ses bras et voulut l'étreindre avec passion.&lt;br /&gt;- Je suppose que je ne suis pas non plus censé vous embrasser ?&lt;br /&gt;- Non, en effet, vous ne devriez pas le faire. A moins que…&lt;br /&gt;Mais il le fit. Retenant sa nuque de la main droite, fouillant le tissu vaporeux sur sa poitrine de la main gauche, il l’embrassa avec une passion dévorante, remontant ses doigts le long de sa nuque, ponctuant chaque baiser d’une pression sur son sein et d’un mouvement du bassin.&lt;br /&gt;Il ne parvenait pas à s’expliquer ce qui lui arrivait. Même pendant les mois de frotti-frotta intensifs, qui avaient précédé sa première relation sexuelle avec Carole, il n’avait jamais ressenti ça.&lt;br /&gt;Il voulait sceller ses lèvres à celle qu’il tenait contre lui, et dont il ignorait quasiment tout, et cependant, il avait peur de rompre le charme, de faire retomber d’un coup l’excitation qui s’était emparée d’eux.&lt;br /&gt;Pour cela, il fallait lui retirer son masque. Il esquissa un geste.&lt;br /&gt;- Non, surtout pas ! cria-t-elle quand il passa ses doigts à l’arrière de sa tête et qu’elle lui saisit les poignets. Surtout pas ! Je veux que nos visages restent cachés.&lt;br /&gt;Une fois de plus surpris, Anthony se rangea à cette idée, et même la trouva excellente. Bien que difficile à supporter, la possibilité de continuer de l’imaginer le séduisait. Ainsi, jusqu’au bout, il avancerait en terre inconnue. Le mystère se poursuivrait.&lt;br /&gt;Il se pressa contre elle, mais quand il sentit une caresse effleurer sa nuque, il se dégagea.&lt;br /&gt;- Une minute, lui dit-il.&lt;br /&gt;Il s’éloigna d’elle, surprise à son tour, pour aller fermer le rideau. Ne sait-on jamais… Dehors, les lumières scintillaient. La chambre donnait sur le pont du Rialto au loin, et le Grand Canal, l’une des vues les plus romantiques du monde. Puis il revint auprès de Léa, commença par délacer sa robe, et la déshabilla tout doucement comme on dénude une poupée de luxe, avec ménagement et en prenant grand soin de déposer chaque vêtement bien à plat sur la table et les fauteuils en acajou.&lt;br /&gt;Sans une parole, elle-même l’aidait.&lt;br /&gt;Il remarqua que ses cheveux qui, jusqu’à présent, ne s’étaient pas dévoilés, présentaient une couleur blond doré, ce qui l’enchanta.&lt;br /&gt;Au fur et à mesure qu’il lui enlevait ses vêtements, Anthony ressentait une sensation étrange, semblable à celle de dégonfler un ballon de baudruche. Bientôt, la belle courtisane se retrouva en sous-vêtements, et c’est avec une infinie délicatesse qu’il lui retira ses bas. A l’intérieur de ses mains bronzées, on aurait dit de la gaze invisible. Il s'arrêta pour contempler ses jarretelles assorties au reste de sa lingerie. Il embrassa ses pieds et lui sourit. Son visage rayonnait d'une étrange pureté. Quant à Léna, elle gémissait à la fois de plaisir et d'attente impatiente. Son corps était encore plus beau que ce qu’il s’était imaginé.&lt;br /&gt;Lâchant son visage, elle commença, à son tour, à déboutonner la chemise de son chevalier servant et la lui ôta en la faisant glisser le long de ses épaules... Elle lui caressa le torse dont elle trouva la peau douce et chaude... Léna voulait l’engloutir parce qu’elle savait qu’il était ici pour elle et qu’elle était venue pour se faire découvrir. Presque nue, sans opposer la moindre résistance, bien au contraire, abandonnée, elle s'offrait tout à lui. Anthony se déshabilla prestement et la prit dans ses bras, la déposant sur le lit entr’ouvert. Après l'avoir regardée quelques secondes en sous-vêtements, offerte, il ne put réprimer un murmure :&lt;br /&gt;- Léna…&lt;br /&gt;Elle tressaillit de tout son corps mais il fit mine de ne pas y prêter attention. Il était comblé et s'allongea à côté d'elle. Sans cesser de fixer les interstices du masque qui, lui, demeurait imperturbable, il défit son soutien-gorge et le lui retira, puis il fit glisser la petite culotte blanche qu’elle repoussa du pied. Il la caressa doucement, évitant son intimité, déposant ses lèvres un peu partout comme pour l'exciter davantage. Quand il la sentit totalement abandonnée, il s’approcha encore plus près et la regarda dans les yeux qu’il devinait derrière le masque.&lt;br /&gt;- Je ne peux que constater que tu es une tricheuse, lui dit-il en souriant.&lt;br /&gt;- Ah bon… Pourquoi ?&lt;br /&gt;- Eh bien, je viens de me rendre compte que le ticket au bas de ton joli ventre n’est pas de la même couleur que tes cheveux…&lt;br /&gt;Il comprit que si son visage demeurait imperturbable, en fait, elle souriait elle aussi.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il passa un désir très fort entre eux, une puissance des sentiments portée à son paroxysme. Leurs corps s’expliquaient tout cela dans la tiédeur des draps soyeux.&lt;br /&gt;Il l’enveloppa de ses bras musclés et elle huma son parfum qui pénétra jusqu’au fond de son cœur. Il avait tant envie de prendre le goût de sa bouche, de se fondre en elle, mais pour le moment, il se contentait d’embrasser son cou et le haut de ses bras.&lt;br /&gt;Il ferma les yeux. Les mains de Léna étaient douces et chaudes sur ses épaules nues. Le souvenir d’une mélodie lointaine traversa son esprit, caressante, langoureuse, tels les doigts qui exploraient à présent l’ensemble de son corps.&lt;br /&gt;Ivre de volupté, elle renversa la tête et lui contempla le visage. Des yeux de tigre, une mâchoire carrée et des lèvres sensuelles, c’était déjà ce qui avait retenu son attention lors de leur première rencontre. Car première rencontre il y avait eu…&lt;br /&gt;Elle frémit lorsqu’elle sentit la bouche avide se poser sur la pointe de l’un de ses seins. Le refrain devait être communicatif car il résonnait maintenant à l’intérieur de sa tête, envoûtant, ajoutant une touche de magie à cet instant merveilleux. Son visage, qui n’était, en fait, qu’un joli morceau de carton peint, demeurait figé, et pourtant Anthony perçut un murmure qui l’invitait :&lt;br /&gt;- Viens…&lt;br /&gt;Il s’allongea alors sur le corps de sa compagne, dans les draps tièdes du grand lit, et, tout en l'embrassant, s'enfonça en elle le plus doucement possible. Elle se tendit, soupira comme une vierge et, contrairement à ce qu’indiquait l’expression du masque, s’abandonna sans lutter. Le lit, témoin de leur amour, grinçait doucement au rythme de leur passion.&lt;br /&gt;Fermant les yeux, les mains chaudement pressées contre les épaules de son amant, Léna se laissait emporter par les vagues de bonheur qui la conduisaient jusqu’au bout du chemin… Dans les bras de celui qu’elle avait amené à elle avec tant de mystère, la musique prenait vie, unissant son corps à celui de son amant dans la même ondulation et dans de profonds soupirs.&lt;br /&gt;Et c’est alors qu’il s’apprêtait à la prendre, qu’elle fut plus rapide, la vague de bonheur la submergeant. Elle s’agrippa à ses flancs et cria. Un râle, des mots surtout qui bloquèrent instantanément ses mouvements. Il la regarda, mais comprenant qu’elle demeurait encore quelques instants dans les hautes sphères, il recommença à se mouvoir et partagea un plaisir intense comme il n’en avait plus connu depuis longtemps. Ce bien-être était décuplé par son excitation à ne pouvoir que deviner, imaginer, le visage de sa partenaire.&lt;br /&gt;Il attendit que son souffle lui revienne, se posa sur ses avant-bras et lui dit :&lt;br /&gt;- Ce n’est pas possible…&lt;br /&gt;- Quoi donc ?&lt;br /&gt;- Retire ton masque !&lt;br /&gt;Elle marqua un temps d’arrêt et lentement lui dit :&lt;br /&gt;- Oui je sais, certains gestes, certains signes nous sont propres. Moi aussi je t’aurais reconnu entre tous. Elle retira son masque tandis qu’il abaissait son loup.&lt;br /&gt;- C’est donc toi ?…demanda-t-il, la bouche ouverte. Je crois rêver. Il est vrai que je n’ai pas eu des dizaines d’expériences sexuelles, mais ce cri dans le plaisir ne pouvait que t’appartenir… Et puis… Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Léna… c’est le diminutif d’Hélène…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il se redressa, s’assit sur le drap en face d’elle et poursuivit :&lt;br /&gt;- Ainsi, depuis le début, tu te joues de moi… Peux-tu m’expliquer ? Cela fait si longtemps…&lt;br /&gt;Tout en lui caressant la main, elle répondit :&lt;br /&gt;- Vingt-deux ans, Anthony. Vingt-deux ans que ta fiancée rêve de toi chaque nuit et espère te retrouver.&lt;br /&gt;- Peux-tu m’expliquer ? Comment as-tu fait ?&lt;br /&gt;Mais quand il vit la petite moue qui se dessinait par-dessus la bouche de son amoureuse et qu’il avait oubliée, il ne put attendre la réponse. Il posa ses mains autour du visage constellé de poudre d’étoiles rousses de celle qu’il avait tant aimée autrefois et joignit ses lèvres aux siennes.&lt;br /&gt;Un baiser long et passionné ressenti par chacun avec beaucoup d’émotion.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Puis un silence de réflexion s’installa. Allongés sur le dos, leurs regards se perdaient dans les voilages soyeux du lit à baldaquin. Léna ne disait plus rien et laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Quant à Anthony, Il avait reconnu en une seconde la femme couchée auprès de lui, le visage dissimulé, et pourtant, la dernière fois, c’était il y a si longtemps… Sa présence ici était une énigme qu’il n’essayait même pas de démêler présentement car exagérément compliquée. C’était trop pour une simple journée. Il laisserait naturellement le passé l’envahir à nouveau. Il n’était sûr que d’une seule chose : Il avait retrouvé Hélène, sa fiancée d’autrefois. Bien que son visage se soit quelque peu arrondi, comme son corps. Même si ses cheveux n’étaient plus ceux qu’il avait connus et que sa voix était devenue un peu plus grave. Vingt-deux ans s’étaient écoulés depuis le fameux jour où il avait reçu une lettre qui lui avait transpercé le cœur. Un amour brisé en l’espace d’un instant à cause de ses parents …&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A l’époque, la situation était fâcheusement compliquée. Ils habitaient à trois cents kilomètres l'un de l'autre. Même s’ils croyaient s’aimer, leurs goûts n'étaient pas toujours en harmonie, elle avait pour parents des gens tyranniques, et surtout, elle dépendait entièrement d’eux. Lui venait d’un milieu modeste, ce qui les contrariait. Et Hélène lui avait dit. Anthony n’avait pas supporté. Toute sa vie, il aurait eu droit aux pics. Bref, au bout de quelques semaines, Anthony avait décidé d'en finir et de briser les fiançailles dont ils avaient rêvé. Hélène s'accrochait malgré tout, lui écrivant d'interminables lettres. D'abord, ne voulant pas lui causer trop de peine, il avait répondu, essayant de lui expliquer qu’il n’était pas en mesure de la faire vivre comme elle avait été habituée. Mais cela n'amenait en retour que des lettres plus longues encore, où elle réfutait point par point tous ses arguments. La seule décision raisonnable, pour elle, c'était qu'ils renouent leur relation. Mais lui savait bien que le problème de l’argent resurgirait. Il avait fini par ne plus répondre. Devant ce silence impossible à briser, elle s'était enfin découragée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Et maintenant, il la regardait sans haine ni regrets. Il l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Oui, elle lui appartenait. Puisque, après vingt-deux ans, elle était revenue et avait frappé à sa porte, peu importait ce qu’elle lui demanderait, il lui donnerait. D’autant plus que sa femme était partie dans les bras d’un autre. Il consentirait, là, sur les draps de ce lit, il accepterait tout. Tous les souvenirs lui revenaient. Il l’avait aimée, et là, maintenant, il l’aimait encore. Carole était devenue sa femme, mais rien ne les prédisposait à s’unir. En fait, il avait toujours regretté son amour de jeune homme et surtout son orgueil d’avoir quitté celle qu’il chérissait, sur le coup d’une parole malheureuse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;X&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Après le petit déjeuner pris tôt le matin, le couple rendit visite à l’église San Zaccaria toute proche. Ensemble, ils voulaient remercier Dieu de les avoir réunis. Les habits de princesse étaient restés à la chambre et chacun ne portait qu’un loup, histoire de ne pas être reconnus s’ils venaient à croiser Carole. Mais à cette heure-ci, elle devait encore dormir. Les photographes professionnels recherchent avant tout les fêtes et les réceptions grandioses, les amoureux, la tranquillité.&lt;br /&gt;La lumière était pure sur la lagune, naissant des cieux élevés pour inonder d’air dense et transparent l’épaisseur souple des eaux du grand canal. Le matin, très tôt, Venise redevenait magique. Les rues retrouvaient leur calme et leur propreté. Ils marchèrent en silence, traversèrent l’immense quadrilatère de la place St Marc, cheminant entre les bandes de marbre blanc des pavements. A cette heure matinale, elle était encore libre des hordes de touristes et de pigeons qui l'envahissent chaque jour.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Puis, comme souvent, le brouillard arriva sans crier gare, enveloppant de son manteau tout l’archipel. Venise apparut alors comme sortie d'un film en noir et blanc.&lt;br /&gt;- Tu n’as absolument pas changé depuis la dernière fois qu’on s’est vu, observa Anthony en s’approchant de son amoureuse avec un regard contemplateur. Tu es toujours… aussi belle !&lt;br /&gt;- Et toi tu es gentil. Oh si, j’ai changé, mon corps a changé. C’est sans doute l’effet magique du brouillard ici qui m’enveloppe. Mais tu es gentil.&lt;br /&gt;- Qu’importe les années et les déformations, Léna, deux êtres qui s’aiment vieilliront ensemble et se plairont jusqu’à leur dernier souffle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils passèrent la matinée à visiter les joyaux de peinture et d’architecture du Palais des Doges et de la Basilique. Abasourdis, éblouis, dissous par tant de beauté, ils sentirent comme un petit creux à l’estomac. Aux douze coups de midi, ils s’assirent et déjeunèrent à la terrasse du café Florian.&lt;br /&gt;Soudainement, le bleu du ciel avait rempli l'espace d'une lumière si pure qu'on aurait pu croire avoir rêvé de la brume. Maintenant, il faisait beau et chaud. Les façades avaient changé leur palette de couleurs.&lt;br /&gt;Un peu en retrait de la terrasse du mythique café, les musiciens en queue de pie jouaient des morceaux de Liszt et d’Offenbach. Léna commanda un cappuccino qui lui fut servi sur un petit plateau d’argent tandis qu’Anthony termina la bouteille de vin blanc de Vénétie.&lt;br /&gt;- Une chose que j’aimerais savoir, demanda-t-il, comment es tu parvenue à glisser les différents indices devant moi ? Tu t’en es donné du mal !&lt;br /&gt;- Oh tu sais, je connais certaines personnes qui ont pu me renseigner, et puis ici, en Italie, les pourboires sont toujours appréciés…&lt;br /&gt;- Je n’en doute pas, répondit-il. Mais au départ, comment m’as-tu retrouvé ?&lt;br /&gt;- Ah, voilà le plus intéressant ! Tout simplement au mariage de Jérôme et Agnès. Je m’étonnais que tu ne m’aies pas posé la question plus tôt. Je suis cousine avec la mère de la mariée. Dès que je t’ai vu, à la sortie de la mairie, je t’ai reconnu, et il m’a fallu ensuite jouer à cache-cache plusieurs heures pour que ton regard ne tombe pas sur moi.&lt;br /&gt;Anthony sourit, rêveur, et il caressa le genou de celle qui avait tant fait travailler son imagination pour le ramener à elle.&lt;br /&gt;Amoureux, ils se sentaient revivre. Ils avaient de nouveau vingt ans et, présentement, rien ni personne n’aurait pu les faire revenir définitivement dans ce monde où la vie les avait séparés et engloutis.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Léna lui raconta comment s’était passée sa vie depuis leur séparation. Elle lui apparut aussi terne que la sienne et c’est ainsi qu’il apprit qu’elle s’était mariée avec un commerçant fortuné de Vérone, mais que la dose d’amour qu’il lui avait injectée ne l’avait pas comblée. Il était décédé dans un accident quelques années seulement après leur mariage. Son amour de jeunesse n’était pas oublié mais elle n’avait pas cherché à retrouver Anthony, bien qu’elle ait gardé une maison en région parisienne et qu’elle séjournait souvent en France. L’Amour, elle ne le vivait vraiment qu’à travers les romans… En fait, comme lui.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Enfin ils se levèrent et, tranquillement, se dirigèrent vers une petite place qu’ils avaient traversée avant de déjeuner et s’assirent sur un banc. Ces bancs doubles que les amoureux redoutent car ils ne sont pas propices aux secrets. Mais celui-ci était libre. Un pigeon manqua de se poser sur un genou d’Anthony. Il dévia de sa trajectoire et se colla à son pied. Léna sourit, referma les bras autour de sa nuque, plongea ses yeux dans le regard tendre qu’elle devinait, glissa son visage contre le creux de son cou tout en pleurant silencieusement.&lt;br /&gt;Il enserra sa taille, s’accrochant désespérément à cette chaste étreinte. S’il baissait la tête, ne serait-ce qu’un soupçon, elle lèverait la sienne et ils s’embrasseraient à nouveau. Comme tout cela était bon !&lt;br /&gt;Ils restèrent immobiles un long moment avant qu’elle ne se dégage de ses bras et ne sèche les traces de larmes sur ses joues.&lt;br /&gt;- Nous ferions mieux d’y aller.&lt;br /&gt;- Tu as sûrement raison. Malheureusement. J’en suis désolé.&lt;br /&gt;- Pas autant que moi. Mais c’est la vie… tu dois repartir.&lt;br /&gt;Quand elle glissa son bras le long du sien, Anthony eut soudain une vision très claire de ce que serait son avenir : Une succession de jours maussades à vivre avec le regret de n’avoir pas été jusqu’au bout de la passion si poignante qui faisait battre toutes les veines de son corps.&lt;br /&gt;Ils devaient encore retourner chercher la valise et reprendre le vaporetto.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une heure plus tard, lorsque la porte du taxi s’entrouvrit, il la claqua violemment.&lt;br /&gt;- Je ne veux pas partir…&lt;br /&gt;Il prit le visage de Léna à deux mains pour y déposer un baiser et ils montèrent ensemble à l’arrière.&lt;br /&gt;- A Santa Lucia ! S’il vous plaît.&lt;br /&gt;Assis auprès de celle qui avait remis son cœur en marche, il ne parla pas mais regarda par la vitre la ville froide qui ne tarderait pas à s’endormir. Le brouillard qui était réapparu les avait gelés. Léna lui avait appris que quand il arrivait le soir, il s'annonçait sur la lagune en une danse de fumerolles, enserrait les monuments avant de suinter sur les façades et de tout emplir d'une gaze qui étouffait les bruits.&lt;br /&gt;En fait, l’épais brouillard venait de tomber en quelques minutes et les lumières visibles l'instant d'avant sur les îles étaient à présent masquées par un épais rideau opaque. Peu après, il arriverait sur le port de Venise et dissoudrait toutes les formes dans un flou général. Ce qui n’empêcherait pas la fête de se poursuivre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur le quai de la gare Santa Lucia, Léna se mit à pleurer. Anthony tenta de la consoler en lui promettant d’essayer de revenir bientôt. A moins que ce ne soit elle. Ce qui serait plus facile. Triste, il se rendait bien compte qu'il ne l'était pas autant qu'elle. Il se sentait surtout désemparé. Alors que le chef de gare s’apprêtait à agiter son drapeau, il attrapa celle qui était restée sa fiancée et lui donna un baiser plein de passion. Enfin, il courut vers la porte coulissante encore ouverte. Elle suivit de ses yeux humides la silhouette chérie qui s’éloignait.&lt;br /&gt;A peine monté, Anthony se retourna et la dévisagea. Elle l’avait suivi jusqu’à la marche. Son visage était pâle et des cernes se dessinaient sous ses yeux. Les portes se refermèrent brusquement et ils échangèrent un long regard, intense. Léna s’avança à ras du wagon tandis qu’il s’appuyait face à la porte, et elle posa ses doigts sur la vitre. De l’autre côté, il plaça sa main contre la sienne. Puis il souffla sur le verre et fit des petites vagues sur la buée qui s’y accrochait : il venait de s’apercevoir qu’il avait oublié de lui donner son numéro de portable. Pour le cas où… Alors, à l’envers, il écrivit : 06 14 90 83…. Mais le train démarra, commença à avancer, et pour les yeux de Léna, il alla bien trop vite. Elle n’eut pas le temps d’enregistrer dans sa mémoire les deux derniers chiffres…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony resta pensif un long moment puis dormit pendant presque tout le trajet. Arrivé chez lui, il retrouva Carole qui venait de rentrer et qui commençait sérieusement à l'insupporter par des anecdotes dont il se rendait compte qu’elles n’étaient destinées qu’à donner le change. Il ne dit pratiquement rien, ne posa aucune question et se garda bien d’évoquer son séjour dans la ville des amoureux. Plus tard, il verrait toujours.&lt;br /&gt;Maintenant, il avait besoin de réfléchir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Du temps passa, et du temps encore. Sans doute emportée par le brouillard, Venise ne fut bientôt plus qu'un rêve lointain auquel il s’accrochait pourtant à longueur de journée. Une parenthèse lumineuse qu'il aurait voulu élargir à l’éternité...&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;XI&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony était retourné à la bibliothèque. Il avait revu Framboise alors qu’elle semblait l’éviter. Etait-elle en contact avec Hélène ? Il était quasiment sûr que c’était elle qui l’avait aidée, qui l’avait informée de ses lectures. Mais maintenant, cela lui était égal. Et puis, les romans d’amour n’avaient plus la même saveur. Il en avait lu de nouveaux. Sans conviction.&lt;br /&gt;Il ne s’accrochait qu’à une seule chose : vingt-deux ans plus tard, Hélène l'avait retrouvé. Elle était amoureuse comme au premier jour et lui ne pouvait s’empêcher de penser à elle. L’aimait-il d’amour ? L’aimait-il suffisamment pour modifier sa vie ? Il le saurait bientôt. Il parlerait à Carole.&lt;br /&gt;Tout le monde connaît l'histoire de ces deux mouches. Séparées par plus de 1 000 kilomètres, la femelle émet une simple molécule de phéromone, le mâle devient instantanément fou de désir et vole directement vers la femelle avec une seule idée en tête… S’en suit un accouplement aussi fougueux que peut l’être la rencontre de deux mouches motivées pour se reproduire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un soir, Anthony fut invité à l’inauguration de la nouvelle salle des fêtes. Carole n’avait pu venir, retenue à son bureau.&lt;br /&gt;- Putain vieux, t’es pas dans la m… ! l’avait-il interrompu, de la voix qu’il prenait autrefois lorsque tous deux avaient fait une bêtise. Bertrand n’en était pas revenu quand son ami avait fini par se confier à lui et raconter ce qui lui arrivait.&lt;br /&gt;- Oui… je suis amoureux.&lt;br /&gt;- Et Carole dans tout ça ?&lt;br /&gt;- Tu veux que je te dise franchement ? J’en ai rien à faire ! Et je pense qu’elle non plus.&lt;br /&gt;- Dis pas ça vieux !&lt;br /&gt;- Non, je te jure ! Avant, j’aurais été malade comme les pierres. Je me serais traité intérieurement de salaud. Et maintenant, je ne peux m’empêcher de lui en vouloir à elle ! Elle n’est pas l’épouse que j’attendais.&lt;br /&gt;- Arrête tes conneries, on dirait que tu la découvres juste maintenant ! Elle n’est pour rien dans ton retour auprès de ton amie ! Tu devrais lui parler…&lt;br /&gt;- Je vais le faire.&lt;br /&gt;- Léna ressent pour toi ce que tu ressens pour elle ?&lt;br /&gt;- Oui, et davantage encore car elle s’était préparée à me revoir.&lt;br /&gt;- La question c’est : qu’allez-vous faire ?&lt;br /&gt;- J’en sais rien !&lt;br /&gt;- Réfléchis bien à la décision que tu t’apprêtes à prendre, vieux, c’est le seul conseil que je puisse te donner.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Avant que la moitié de la soirée ne soit passée, Anthony avait rencontré et discuté avec de nombreux visages qu’il côtoyait régulièrement. Il s’était efforcé de montrer bonne figure. Quant à Framboise, il ne l’avait aperçue qu’un instant et elle l’avait ignoré. Plus tard, lorsqu’un collègue de la mairie vint lui dire bonsoir et le présenter à sa femme, il entrevit la bibliothécaire à nouveau. Elle s’avança, lui lança un regard qu’il ne put définir avant de disparaître dans la foule.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain soir, le dîner venait de s’achever lorsque, profitant des reproches que Carole lui adressait, Anthony reprit la balle au bond.&lt;br /&gt;- De toute façon, je vais te quitter.&lt;br /&gt;- Me quitter ? demanda Carole, s’appuyant sur le rebord de l’évier.&lt;br /&gt;- Oui, te quitter, articula-t-il. J’en ai assez d’être à côté de ma vie à cause de toi, et en plus d’être trompé.&lt;br /&gt;- Trompé ? Elle semblait tomber des nues.&lt;br /&gt;- Oui, je l’affirme. Je ne suis pas au courant de tout. Des soupçons seulement, mais ce que j’ai vu à Venise m’a suffi. Je n’ai pas voulu en savoir plus.&lt;br /&gt;- A Venise ? Tu es venu à Venise ?&lt;br /&gt;- En effet. Car j’avais des doutes.&lt;br /&gt;- Et alors ? Peux-tu m’expliquer ?&lt;br /&gt;- Te souviens-tu de ta soirée chez Angelo ?… J’y étais aussi. Tu es partie avec Xavier. Ne revenant pas, je suis allé à votre recherche... Et je vous ai vus dans la bibliothèque lorsque vous vous embrassiez.&lt;br /&gt;- Ecoute-moi Anthony, il faut que je t’explique. Ceci n’a aucune importance. Je n’ai pas fait cela avec l’esprit de te trahir. Et je regrette ce qui s’est passé. Tout est venu si vite, imprévisible et incontrôlable.&lt;br /&gt;- Tu plaisantes ?&lt;br /&gt;- Non. Un simple moment d’égarement.&lt;br /&gt;- Mais bon dieu, que faisais-tu avec ce type dans la bibliothèque ?&lt;br /&gt;- Tu ne vas pas me faire une scène de jalousie ! et considérer un collègue, en l’occurrence Xavier, faisant sa cour comme quelqu’un susceptible de modifier ce qui existe entre nous !&lt;br /&gt;- Ah oui ! Un type t’embrasse en te serrant contre lui. Et toi, tu ne fais rien pour le repousser. Tu te rends compte de ce que tu me dis ?&lt;br /&gt;- Oui je sais. Mais je me suis reprise tout de suite. Tu n’as peut-être pas vu ça. Le champagne m’avait un peu monté à la tête.&lt;br /&gt;- Sûrement ! J'ose croire que c'est une raison suffisante.&lt;br /&gt;- Et puis cet homme est intelligent et sensible. Il m’a proposé simplement de venir voir l’une des plus belles collections de Venise. Je n’ai pas réfléchi.&lt;br /&gt;- Tu n’as donc pas vu que ce type-là voulait te séduire ? Ecoute ! Ne me prends pas pour plus bête que je ne suis. Je te parle de cet incident, je ne te parle pas du reste.&lt;br /&gt;- Et alors ! C’est agréable aussi, pour une femme, de se faire séduire. Ses regards ne m’ont pas échappé. J'ai trouvé cela plutôt amusant.&lt;br /&gt;- Il y a des limites, non ? Amusant dis-tu… Je pourrais peut-être penser à un moment d’égarement, mais pas à de l’amusement.&lt;br /&gt;- Tu m’agaces. Si tu me prends pour une salope, dis-le ! Tu te conduis comme un jaloux borné, pareil à un jésuite curieux…&lt;br /&gt;La brutalité des mots l’effondrèrent un peu plus.&lt;br /&gt;- Tu ne sais pas le mal que tu m’as fait.&lt;br /&gt;- Si. Je l’imagine. Je comprends. Et je m’en veux. Mais je ne supporterai pas que tu touches à ma liberté, que tu m’espionnes, que tu me dises ce que j’ai à faire. Si tu n’as plus confiance en moi, cessons de vivre ensemble.&lt;br /&gt;- Et tu me dis ça froidement.&lt;br /&gt;- Comment veux-tu que je te le dise? Tu souffres et tu te mets dans tous tes états parce que tu as vu un homme me faire la cour. Eh bien, sache que ce n’est pas le premier. Et heureusement pour moi. Cependant, j’ai toujours su ce que je devais faire dans ces cas-là.&lt;br /&gt;- Y compris embrasser chaleureusement le premier séducteur venu…&lt;br /&gt;- Ca suffit. Je m’en vais.&lt;br /&gt;Anthony se leva brusquement. Il eut le geste de la bloquer. En même temps sa conscience vacillait.&lt;br /&gt;- Où veux-tu aller ?&lt;br /&gt;- Je n’en sais rien. Je pars. Ma décision est prise et tu ne me retiendras pas.&lt;br /&gt;- Quelle décision ?&lt;br /&gt;- C’est terminé entre nous Anthony. Nous nous disputons trop fréquemment. Tu te montres toujours jaloux et possessif. Parfois, j’ai l’impression de manquer d’air, d’être en prison. Pourtant je suis toujours restée avec toi. Maintenant, je préfère prendre un peu de recul, de la distance.&lt;br /&gt;- Il ne s’agit pas d’une rupture définitive ?&lt;br /&gt;- Je ne sais pas. Mais pendant un temps nous ne nous verrons plus.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Carole, qui s’était tenue debout entre la cuisinière et le réfrigérateur, monta dans sa chambre, attrapa rapidement son sac de voyage, y fourra ses vêtements pêle-mêle, prit ses affaires de toilette et son sac à main et se dirigea vers la porte.&lt;br /&gt;Anthony était blanc comme un linge. Il tenta quand même de s’interposer.&lt;br /&gt;- Reste ! Ne pars pas. Pas maintenant.&lt;br /&gt;Il n’avait pas pu aller jusqu’au bout de ses arguments, ni même avouer l’inavouable.&lt;br /&gt;- C’est fini Anthony. Laisse-moi.&lt;br /&gt;Elle lui donna un baiser furtif au coin de la bouche, ouvrit la porte et sortit.&lt;br /&gt;Anthony hésita entre la rattraper ou la laisser partir définitivement. Un dernier brin de bon sens l’avertit que ce serait pire d’essayer de la retenir maintenant. Et puis, n’était-ce pas mieux ainsi ? Hélène l’attendait sans doute. Il était libre !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il resta une partie de la nuit éveillé, ressassant les mêmes images, les mêmes idées.&lt;br /&gt;Enfin, au petit matin, il pensa que, finalement, le Ciel l’avait aidé.&lt;br /&gt;Il pensa pareil deux jours plus tard lorsque, à son bureau, Nicolas lui remit une enveloppe qui arrivait d’Italie.&lt;br /&gt;La lettre était une succession de mots d’amour. Léna voulait savoir s’il avait réfléchi et si elle pouvait espérer le revoir.&lt;br /&gt;« Comment peux-tu croire que je t'ai oubliée ? » Lui répondit-il le même soir. « Ecoute, j'aimerais beaucoup te revoir. Vraiment beaucoup. Si tu es d'accord, j'accours à Venise quand tu veux. »&lt;br /&gt;La réponse arriva par retour : « Te souviens-tu du rio della Fava ? La petite place? Si oui, à vendredi, dans quatre jours, lorsque la cloche sonnera les douze coups de midi ».&lt;br /&gt;S'il se rappelait la placette du rio della Fava ! C'est là que s'était achevée leur promenade pieuse du premier jour. C'est là que se trouvait l'église, leur église, Santa Maria della Fava, justement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;XII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Anthony monta dans le train à Bercy, le jeudi soir. Voyage tranquille, presque idyllique compte tenu de la motivation...&lt;br /&gt;A Milan il dut changer et prendre le train de Venise, celui qui allait le conduire jusqu’à la gare Santa Lucia. Le printemps était arrivé : les pêchers en fleurs teintaient en rose la plaine jusqu'à l'horizon.&lt;br /&gt;Quand il fit rouler sa valise sur le quai, il se sentit un autre homme. Il marchait d’un pas léger. Il aimait les gares, leur bruit, leur odeur, les mouvements des voyageurs qui les traversent dans tous les sens.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il était maintenant en pays de connaissance. Anthony reprit le vaporetto 82, mais cette fois, n’alla pas déposer sa valise à l’hôtel, espérant qu’un lit chaud l’attendait par ailleurs. Il but un cappuccino à la terrasse du Café Florian, essayant, autant qu'il se rappelait, de choisir la même table. Le soleil était plus chaud que l'autre fois. Puis il se mit en route pour le rio della Fava et le retrouva relativement facilement. Ainsi était-il dans les temps. Les réverbères encore allumés, émergeant du brouillard, donnaient une lumière diffuse, avare. L'eau du canal, moirée de taches d'huile, semblait visqueuse. Le long du quai d'en face était amarrée une lourde barque noire. Au-dessus d'elle, devant une façade invisible, pendait une lessive étrangement blanche.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il était midi pile. Anthony arriva sur la petite place. La cloche de Santa Maria sonnait doucement, à coups très espacés. Le banc était occupé. Lorsqu’il aperçut une femme emmitouflée dans des vêtements chauds qui lui tournait le dos, son cœur s’accéléra. Elle était bien là et l’attendait malgré le froid et le brouillard. Il contourna le banc et se précipita sur elle. Mais il resta figé et en oublia de poser sa valise.&lt;br /&gt;Enveloppée dans un grand manteau, presque recroquevillée, l’attendait… Framboise !&lt;br /&gt;Elle souriait comme il ne l’avait encore jamais vu, et se leva.&lt;br /&gt;- Vous voilà ! Et à l’heure. Permettez que je vous embrasse…&lt;br /&gt;- Mais… balbutia Anthony… Je ne comprends pas… Léna ?… Elle n’est pas venue ? Et vous ?…..&lt;br /&gt;- Ne vous inquiétez-pas, tenta-t-elle de le rassurer. Elle vous attend. Mais… jusqu’au bout elle a voulu poursuivre le jeu de pistes et vous surprendre.&lt;br /&gt;- Pourtant…&lt;br /&gt;- Chut, ne dites rien, rajouta-t-elle. Suivez-moi.&lt;br /&gt;Les yeux d’Anthony s’étaient écarquillés au fil des mots, sa mâchoire semblant ne tenir que par un miracle divin.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans tout ce dédale d’escaliers, de ruelles, de cours et de placettes, ils cherchaient derrière des murs remplis d’histoire, le lieu où les attendait celle qui avait fait montre d’une incroyable imagination pour que puisse continuer une histoire interrompue une vingtaine d’années plus tôt. Après avoir tourné un peu en rond, ils dénichèrent enfin la ruelle qui les conduisit à la petite place, second lieu de rendez-vous. Surgie de la brume, une femme attendait. Une silhouette qu’Anthony reconnut aussitôt et qui s’approcha de lui comme au ralenti…&lt;br /&gt;- Léna ! Tu vois, je suis revenu !&lt;br /&gt;- Oui ! lui dit-elle en le serrant de toutes ses forces dans ses bras. Le jeu est fini et nous sommes tous les trois réunis.&lt;br /&gt;- Tous les trois ?&lt;br /&gt;- Framboise est ta fille, Anthony… Notre fille !&lt;br /&gt;Il crut chanceler. Son cœur venait de s’arrêter. La valise tomba à terre tandis que framboise s’agrippa au col de son caban et l’embrassa avec émotion.&lt;br /&gt;- Oui, je suis ta fille et songe comme il m’a été difficile, chaque fois que tu venais à la bibliothèque de ne rien te dire. Maman ne voulait pas. Depuis que j’ai fait ta connaissance, au mariage, je suis bouleversée et j’attendais tellement ce moment…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cette découverte était-elle pour Anthony vraiment une surprise ? Tout était si irréel… Il ouvrit ses bras et serra contre lui les deux femmes en les regardant à tour de rôle.&lt;br /&gt;- Comme je suis heureux ! J’ai vraiment l’impression de vivre un rêve ou un roman. Et pourtant c’est la réalité. Toi ma fille que j’ignorais, et toi ma fiancée perdue qui me revient…&lt;br /&gt;- Tu as raison, dit Framboise, mais là je dois vite courir chercher Damien. C’est mon ami, Papa. Il ne voulait pas perturber nos retrouvailles et m’attend un peu plus loin.&lt;br /&gt;Restés seuls, Anthony et Léna se contemplèrent sans prononcer d’autres paroles. Ce ne furent que leurs lèvres qui s’exprimèrent. Passionnément. Ils étaient là, ensemble, et plus jamais leurs regards ne se quitteraient. Leurs cœurs, également, évolueraient au même rythme, sur le tempo le plus juste. Celui qui fait dire aux amants qu’ils ne pouvaient que se rencontrer, leur histoire étant écrite comme un joli conte de Noël. Un Noël fait d’amour et de passion.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;---oOo---&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/6933037880603652273-85355215181193858?l=richard-moisan.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://richard-moisan.blogspot.com/feeds/85355215181193858/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://richard-moisan.blogspot.com/2009/10/jeu-de-pistes.html#comment-form' title='101 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/6933037880603652273/posts/default/85355215181193858'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/6933037880603652273/posts/default/85355215181193858'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://richard-moisan.blogspot.com/2009/10/jeu-de-pistes.html' title='Jeu de pistes'/><author><name>Richard Moisan</name><uri>http://www.blogger.com/profile/00655820900010756042</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/St1Yd6eOkNI/AAAAAAAAA3w/KifSZ_Vk3m0/S220/Les+coquelicots+de+Sault.jpg'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/St1SXC_PUXI/AAAAAAAAA3o/uasiUN5z73M/s72-c/Jeu+d%C3%A9finitif.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>101</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-6933037880603652273.post-6764003227755222357</id><published>2009-08-28T16:45:00.004+02:00</published><updated>2009-08-28T17:13:40.154+02:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='romance'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='handicap'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='amour'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='énigme'/><title type='text'>L'autre vérité</title><content type='html'>&lt;div align="left"&gt;&lt;a href="http://3.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/SpfuCl2bdEI/AAAAAAAAA0w/EVqjS4KQsJk/s1600-h/Final.jpg"&gt;&lt;img style="MARGIN: 0px 10px 10px 0px; WIDTH: 283px; FLOAT: left; HEIGHT: 400px; CURSOR: hand" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5375026408577528898" border="0" alt="" src="http://3.bp.blogspot.com/_bTvMwWvTEQA/SpfuCl2bdEI/AAAAAAAAA0w/EVqjS4KQsJk/s400/Final.jpg" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;Résumé: Deux êtres qui s’aiment, puis un accident. Grave. Deux destins qui vont être modifiés. La vérité est-elle toujours bonne à dire ? Doit-on la révéler complètement ?&lt;br /&gt;Un roman dont le suspense monte crescendo.&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;&lt;p&gt;---oOo---&lt;/p&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;I&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les projecteurs s’éteignirent.&lt;br /&gt;- Trois minutes de pause, ma chérie !&lt;br /&gt;Katryna reboutonna son chemisier. Elle s’avança vers un tabouret, prit la bouteille d’eau minérale qu’elle y avait déposée une heure auparavant et étancha sa soif. Tandis que la coiffeuse remettait de l’ordre dans ses cheveux, le photographe s’approcha d’elle.&lt;br /&gt;- C’est très bien. Tu es magnifique ! J’aimerais maintenant que tu sois plus fashion tu vois ? Libère-toi davantage. Réveille l’animal qui est en toi !&lt;br /&gt;Elle reposa la bouteille et fit un oui de la tête en avalant la dernière gorgée, alors que la coiffeuse se retirait. Un assistant mesura la lumière et une maquilleuse passa un peu de poudre sur les joues du joli mannequin.&lt;br /&gt;- Tout le monde en place ! On y va.&lt;br /&gt;Katryna adorait cette ambiance, même si elle ressortait épuisée de ses séances de photos, vidée de toute énergie. Sa réussite, elle l’avait gagnée en jouant des coudes, et maintenant qu’elle la tenait à bout de bras, c’était devenu sa vie. Elle savait que l’âge avançant, elle devrait lutter encore davantage pour se maintenir au top, mais dans l’immédiat, elle était heureuse. Elle gagnait convenablement sa vie et considérait sa carrière professionnelle comme bien commencée.&lt;br /&gt;Elle prit une pose.&lt;br /&gt;- Allez, vas-y !&lt;br /&gt;L’appareil photo crépita en continu tandis qu’elle se déhanchait, se contorsionnait, remontait de temps à autre ses cheveux et improvisait des moues félines de telle sorte qu’on pouvait penser que la lingerie fine qu’elle mettait en valeur était davantage destinée à une strip-teaseuse qu’à une mère au foyer… Et pourtant…&lt;br /&gt;Le photographe continuait de la diriger sans ménagement.&lt;br /&gt;- Libère-toi totalement, charme l’objectif, donne lui envie de te faire l’amour !&lt;br /&gt;Elle n’en pouvait plus mais la séance se terminait.&lt;br /&gt;Elle se rhabilla, enfila son manteau, prit son sac et, arrivée dans le couloir, frappa à la vitre derrière laquelle son amie Evelyne était occupée à taper un courrier.&lt;br /&gt;- Bye bye ! Bon week-end et à lundi !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit était noire. Katryna marcha sous la pluie d’un pas rapide, regrettant de ne pas avoir chaussé ses bottes. Arrivée au Cours des 50 otages, et alors qu’elle évitait soigneusement les flaques, une voiture passa trop près d’elle et l’éclaboussa jusqu’en haut des genoux.&lt;br /&gt;- Ooooh ! Ca va pas ?!!!&lt;br /&gt;La pluie tombait de plus en plus fort. Elle s’abrita sous l’auvent d’une boutique et referma son parapluie. Peut-être que ses nerfs retombaient : en allumant une cigarette, elle sentit des larmes lui monter aux yeux, ce qui eut pour effet de faire dégouliner son maquillage. A cette heure, les voitures poursuivaient leur ballet. Katryna rangea son mouchoir, attendit encore un moment tout en s’intéressant à la devanture de mode qui lui faisait face. Puis, profitant d’une accalmie, elle resserra son manteau et courut jusqu’au café le plus proche boire un chocolat chaud.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Deux mois après son retour de Paris, la demoiselle de La Baule, comme l’appelait son patron, travaillait beaucoup. Elle avait son job d’assuré au studio Nantes Models et, bien souvent, le week-end, participait à des défilés de mode. Demain, elle serait libre, mais Katryna n’avait pas pour autant envie d’aller visiter ses parents. A 33 ans, après être restée cloîtrée durant son adolescence, elle goûtait pleinement à sa liberté. Elle appréciait son appartement du 3e étage sans ascenseur. Pas rutilant, mais agréable et situé tout près du centre ville. Et puis, la rue Kervégan abondait de petits restaurants. Si sa beauté ne passait pas inaperçue, elle avait conservé le caractère ouvert et simple de ses origines. Dotée d’une capacité intellectuelle peu commune, elle avait pourtant préféré quitter l’école de bonne heure et mener la vie dont elle rêvait. La jeune fille qui avait renoncé aux études pour suivre une voie hors des sentiers battus, comme l’avait fait sa mère en son temps, était désormais une femme responsable au caractère bien trempé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Et pourtant, si elle s’habituait au rythme de la profession qu’elle avait choisie, elle se sentait cruellement seule. Depuis son retour, elle n’avait revu ses amis qu’à deux ou trois reprises. La veille, néanmoins, Katryna avait reçu un coup de téléphone : Frédérique, sa meilleure amie, l’invitait à l’anniversaire de sa plus jeune sœur et Emmanuel, le grand frère, ferait partie des convives. Une raison amplement suffisante pour la convaincre. Cependant, plus habituée à fréquenter la génération de son âge, là, elle se sentait anxieuse. Mais bon !…&lt;br /&gt;Elle consulta sa montre. Il était l’heure d’y aller.&lt;br /&gt;Sa mère n’avait pas essayé de la joindre de la journée. Curieux. Bien souvent, c’était deux, voire trois appels, un peu d’inquiétude, quelques conseils et la promesse de rappeler plus tard. Une maman comme il en existe partout, où se mêlent tendresse, complicité et curiosité.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Déjà, une vingtaine de personnes s’agitaient, se congratulaient, certaines dansaient. Katryna offrit son cadeau : des boucles d’oreilles fantaisie très branchées.&lt;br /&gt;- Un cocktail ? lui demanda-t-on.&lt;br /&gt;- Oui, sans alcool !&lt;br /&gt;Elle chercha des repères qu’elle tarda à trouver. Frédérique semblait très occupée, quant à ses autres connaissances, habituées à ce genre de festivités, elles se fondaient dans la masse. Trottinant d’un pied sur l’autre, elle s’attarda sur un poster au mur dont les couleurs lui plaisaient bien. La musique très rythmée l’hypnotisait.&lt;br /&gt;Enfin, Emmanuel arriva, un carton de champagne dans les bras. Il lança furtivement un clin d’œil à Katryna et traversa la grande pièce pour disposer les bouteilles ça et là. Puis il se faufila entre les danseurs et rejoignit son amie qui posa son verre sur le coin d’un buffet.&lt;br /&gt;- Heureux de te revoir Kat !&lt;br /&gt;Il la saisit par la taille et l’embrassa sur les lèvres. Sa joue fraîchement rasée effleura celle de la jeune femme qui en respira l’arôme. Elle s’aperçut alors qu’elle répondait à ce baiser. Etait-ce un simple besoin de réconfort ou un désir venant des profondeurs de son être ? Emmanuel ne se posa pas la question. Il l’appuya contre la cloison, l’enlaça et l’embrassa avec fougue.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils restèrent tous les deux près de la cheminée à discuter, picorer les toasts et goûter les différents cocktails, puis, discrètement, ils empruntèrent l’escalier qui montait aux chambres, sous le regard amusé de Frédérique. Celle-ci se remémora sa dernière conversation avec son amie qui lui avait confié :&lt;br /&gt;« Cela fait plusieurs mois que j’ai entamé ma recherche d’éveil au plaisir sexuel, mais je ne suis toujours pas parvenue à mes fins. A Paris, j’ai eu quelques expériences intéressantes, qui ont satisfait mes besoins physiques, mais ce n’est pas suffisant. C’est même quelque peu décevant, sans que je sache exactement pourquoi. J’ai obtenu ce que je voulais, ce que j’avais prévu, mais je n’en ai pas retiré le plaisir que j’attendais. Peut-être n’ai-je pas encore rencontré l’homme qui saura me satisfaire totalement. Il faut absolument que je trouve celui qui comblera tous mes sens. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand ils redescendirent bien plus tard, la piste de danse s’était vidée. Les ressorts des fauteuils et canapés occupés par des couples pleuraient alternativement, alors qu’une trompette jouait dans le lointain.&lt;br /&gt;Katryna troqua son éternelle bonne humeur pour une profonde mélancolie dissimulée sous un sourire hypocrite. Quelque chose se brisait en elle, peut-être sa vision utopique de l’amitié.&lt;br /&gt;Elle pensa à son père qui lui avait dit un jour : « Les vies se tissent pareilles aux fils d’une toile d’araignée. Certains peuvent être éloignés tandis que d’autres se longent ou se croisent. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand elle rentra chez elle, seule au petit matin, déambulant dans le dédale des rues de la vieille ville de Nantes, Katryna se sentait femme et libre. Certes, certains propos irrespectueux que lui jetaient quelques conducteurs éméchés n’étaient pas des plus flatteurs, mais elle sentait la vie se réinjecter dans ses veines. Elle trouvait beau le reflet que lui renvoyaient les vitrines. Si, à cette heure, son allure aurait pu donner l’illusion d’une beauté défraîchie, ç’eut été mal connaître la nymphe qui se cachait derrière la chrysalide. La fatigue avait délavé son teint, mais ne freinait en rien cette envie d’amour qui embrasait son cœur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;II&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La jeune femme recevait chaque mois des dizaines de demandes de rendez-vous, réelles ou illusoires, sous forme de lettres et surtout d'emails. Top modèle, ça attire… Même non top! Simple modèle… Mais Katryna ne répondait à aucun de ces courriers. Elle n'était déjà pas portée sur ce type de rencontre et des aventures amoureuses avec des inconnus, très peu pour elle. Non merci ! La confiance, elle l’avait perdue au fur et à mesure de ses déboires.&lt;br /&gt;Pourtant, elle se connectait souvent sur Internet, et cela pour discuter avec un jeune homme dont elle avait fait la connaissance virtuellement trois mois auparavant. Il s'appelait Vincent et résidait dans la région nantaise. Cette rencontre épistolaire sortait de l’ordinaire :&lt;br /&gt;Tout avait commencé par un message que Vincent envoya à l’une de ses connaissances et qui se glissa par erreur à l’intérieur de la messagerie de Katryna. A la fois surprise et gênée, mais par politesse, elle retourna le message. Dans la foulée, Vincent renvoya un email qui lui était vraiment destiné. Un email de remerciement. Et c'est ainsi que débuta l’histoire de Katryna et Vincent.&lt;br /&gt;Ils poursuivirent donc ces échanges et aboutirent à une amitié durable et profonde, les confidences demeurant l’essentiel de leurs propos. Les premiers temps de cette correspondance furent pour Katryna une illusion, une histoire sans importance, une sorte de distraction, un passe-temps. Mais un passe-temps dont il lui aurait été difficile, par la suite, de se passer…&lt;br /&gt;Elle s’était toujours demandé comment deux personnes, de part et d’autre d’un écran, pouvaient bien transformer leur amitié en amour. Car des exemples, elle en avait survolés à travers les forums qu’elle lisait. S’aimer d’amour sans s’être jamais rencontrés, non vraiment, pour elle, cela n’était pas possible ! Une fiction sans doute, peut-être même un plaisir, mais pas la réalité de la vie.&lt;br /&gt;Et pourtant, la situation se modifia peu à peu, sans même qu’elle ne s'en aperçoive. La performance s’avérait d’autant plus fantastique que, d’un commun accord, ils avaient décidé dès le départ de ne pas s’adresser leur photo. « Pour maintenir le suspens », avait proposé Vincent.&lt;br /&gt;Les conversations virtuelles duraient parfois des lustres. Quatre heures, justement ce dimanche ! Et la journée n’était pas finie. La jeune femme sentit son ventre crier famine alors que la nuit était tombée. Elle se prépara un repas et dîna au son d’un CD de musique brésilienne qu’elle écoutait en boucle depuis quelque temps. Puis elle prit une douche, changea de vêtements et commença à se maquiller. Tout laissait croire qu'elle se préparait à sortir, pourquoi pas même, assister à une cérémonie tant elle prenait soin de chaque détail. Mais Katryna n'allait faire office ni de demoiselle d’honneur ni d’invitée à une réception flamboyante. Elle se préparait seulement en vue d’une conversation avec Vincent qui lui avait donné rendez-vous pour la première fois au téléphone. Elle s'était apprêtée comme s’il allait la voir à l’intérieur du combiné ou pourrait s’enivrer des fragrances de son parfum. Elle oubliait complètement qu'il n'entendrait que les modulations de sa voix. Qu’importe ! Pour elle, il s’agissait assurément d’une soirée exceptionnelle et inoubliable.&lt;br /&gt;21h. Katryna s'allongea sur son lit et attendit le coup de fil impatiemment.&lt;br /&gt;Deux sonneries, et des mots merveilleux embrasèrent son oreille. Transportée par le câble, la voix de l’amoureux se révélait plus enchanteresse que jamais.&lt;br /&gt;L’essai était concluant, il suffisait seulement, maintenant, d’organiser une rencontre. Une vraie. Ce serait au parc de Procé, le mardi suivant, après son travail qui se terminait vers les 15h…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle leva les yeux en direction du ciel : Pour une fois, il faisait beau, aussi se décida-t-elle à prendre le bus. A la sortie du lycée voisin, des groupes se formaient. Plusieurs partaient s’attabler au Café des Lilas, lieu de rencontre de tous les étudiants de la ville. Des lycéens et surtout des universitaires. D'autres préférant se promener à Procé en se tenant par la main. Un semblant de sourire se dessina sur le visage de Katryna quand elle les suivit. C’étaient des romantiques, des amoureux, des garçons et des filles, qui, bien qu’insouciants, avec leur avenir devant eux, soupiraient et s’esclaffaient souvent, peut-être en découvrant des vers écrits avec passion sur des feuilles arrachées de leurs cahiers.&lt;br /&gt;Elle traversa le parc et arriva dans le secteur convenu, rougissante comme une adolescente qui se rend à son premier rendez-vous. Elle avait soigné sa coiffure, son maquillage, et s’était enveloppée d’un nuage de parfum. Beaucoup de monde déambulait dans les allées, et pourtant, c’est tout de suite qu’elle sut qui était Vincent parmi tous ces visages inconnus.&lt;br /&gt;Un frisson lui parcourut le dos. Pas celui qu’elle attendait. Un autre, froid, sinistre, en même temps que sa gorge se serrait et que son cœur fut prit d’une forte contraction. La première impression est toujours la plus importante car elle peut être déterminante et changer le cours d’une vie. C’est ce que pensa Katryna lorsqu’elle croisa pour la première fois le regard de Vincent Rougier.&lt;br /&gt;« Non, ce n’est pas possible », se dit-elle.&lt;br /&gt;Alors qu’elle avançait, il lui souria timidement, l’ayant sans doute reconnue à un petit détail dévoilé durant leurs échanges, et il se poussait déjà sur la planche vermoulue du banc. Pourtant, elle ne répondit pas à son sourire, au contraire, détourna les yeux et poursuivit son chemin…&lt;br /&gt;« Surtout de te retourne pas ! pensa-t-elle. Mais pourquoi ? Pourquoi donc ? Pourquoi je ne m’arrête pas alors que nous avions rendez-vous ? »&lt;br /&gt;Non, cela lui était impossible. Pourquoi donc s’était-elle trompée à ce point ? Comme elle regrettait de ne pas avoir demandé de photo ! Jamais elle ne pourrait embrasser cet homme, encore moins le laisser aller plus loin !&lt;br /&gt;Emmitouflé dans une gabardine à l’aspect des années 50 dont il avait relevé le col, le visage de son amoureux virtuel était tout sauf celui qu’elle s’était imaginé : Une peau relativement mate, le cheveu frisé et des lèvres comme elle n’aimait pas. En plus, il portait une barbe de plusieurs jours et des lunettes de mauvais goût. Tout pour plaire ! Et cela, du coin de l’œil, elle l’avait enregistré en une fraction de seconde.&lt;br /&gt;Si Katryna devinait que le jeune homme la regardait s’éloigner, elle ne pouvait pas imaginer à quel point lui aussi était profondément déçu. Non pas par son aspect, bien au contraire, mais par son comportement. Car comment aurait-elle pu deviner qu’il la connaissait de visu ? Eh oui, elle l’ignorait mais son image de mannequin fantasmatique occupait toutes les pensées de Vincent depuis plusieurs semaines. Si seulement elle l’avait su plus tôt…&lt;br /&gt;Elle contourna une vaste pelouse puis un grand massif de rhododendrons et s’immobilisa entre deux arbustes pour observer, par derrière, l’homme qui venait de recevoir un terrible coup de massue. Pourtant, il trouva la force de se lever, il quitta son banc et partit d’un pas triste...&lt;br /&gt;Une brise se leva et secoua la cime des grands arbres.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;III&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna s'ennuyait et commençait à déprimer. Alors qu’elle se donnait entièrement à son métier, rencontrait des gens et se cultivait, ses soirées sans échanges avec Vincent étaient devenues insipides et infiniment tristes. Loin de lui et de sa messagerie instantanée, plus rien ne l’intéressait vraiment.&lt;br /&gt;Cette solitude, elle l’avait choisie puisqu’elle avait écrit à son amoureux virtuel que, finalement, elle se sentait mieux seule, qu’elle n’était pas prête à poursuivre une aventure qui les aurait menés à une vie commune. Un prétexte que Vincent avait probablement mal accepté puisqu’il n’avait pas répondu. Sans doute aussi ne voulait-il pas donner l’impression de courir derrière elle alors qu’il avait, lui-même, été le dindon de la farce du Parc… Tout s’était écroulé, l’espace de quelques secondes, par la faute d’un regard qui s’était détourné. Comment la femme passionnée qui se libérait aussi facilement dans ses emails avait-elle pu renoncer à leur tête-à-tête ? Mais il ignorait que la raison, la réaction négative du mannequin, était due uniquement à la déception de son visage qui ne correspondait en rien à celui qu’elle s’était imaginé.&lt;br /&gt;Katryna se remémorait ces films tournés à la suite de livres à succès. Combien de fois s’était-elle laissée prendre par ces romans d’amour dont elle avait visualisé les héros, pour, finalement, se sentir tellement déçue par les acteurs qui ne correspondaient vraiment pas à l’image qu’elle s’en était faite. Des rêves, toujours des rêves, et une réalité qui la ramenait à un monde tellement moins enchanteur !…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce dimanche- là, on sonna à la porte de Katryna qui se réveilla en sursaut. Elle dormait de plus en plus à n'importe quel moment de la journée, essayant de rattraper un sommeil que ses nuits ne lui offraient plus. Pourquoi se sentait-elle si fatiguée ?&lt;br /&gt;Elle jeta un œil sur la jeune femme qu’elle croisa devant son miroir et redressa une mèche. Lorsqu’elle entrouvrit la porte, elle pensa tout de suite à son père, mais c’était sa meilleure amie. Elle la fit entrer, se frotta les yeux et enfila un pull.&lt;br /&gt;- Un café Frédérique ? Excuse-moi. En ce moment, je vis un peu décalée.&lt;br /&gt;- Juste un verre d’eau, merci. Oui, je m’en suis aperçue, figure toi. Qu’est-ce qui ne va pas ?&lt;br /&gt;- Bof ! Un peu de surmenage sans doute.&lt;br /&gt;Katryna avait beau ne pas être avare en matière de confidences, elle était décidée à garder sous silence cette histoire amoureuse qu’elle maîtrisait mal.&lt;br /&gt;Frédérique s'assit et regarda autour d'elle. L'appartement de son amie était le reflet de sa personnalité : meubles contemporains très colorés, lampes aux éclairages recherchés, murs blancs et taches vives. De la gaieté, comme Katryna d’ordinaire, quand elle se sentait bien.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Frédérique organisait une petite soirée entre amis et elle était, tout naturellement, passée l’inviter à dîner. Après un certain nombre de tergiversations, la jeune femme finit par accepter. Aux grands maux, les grands remèdes ! Et puis, Emmanuel allait faire partie de la fête…&lt;br /&gt;Ce soir-là, Katryna s’abandonna de nouveau dans les bras de son amant occasionnel, providentiel, puisqu’il savait lui venir en aide chaque fois que son moral était atteint. Emmanuel faisait office de pompier de service, et cela toujours par intermittence. Il savait la cajoler et trouver les mots pour la faire rire. Une bouffée d’oxygène et de plaisir de temps en temps à travers ce monde qu’elle ne comprenait pas très bien. Il resta tout un moment après leurs ébats, à écouter son souffle, caresser ses longs cheveux et déposer de courts baisers sur son front.&lt;br /&gt;L’espace de quelques heures, elle oublia sa solitude et ses regrets.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jours filèrent, les averses tombèrent, les nuages passèrent… Une fin d’après-midi, alors qu’elle arrivait au bout d’une séance de pauses exténuantes, un individu entra dans la salle et commença à s’entretenir avec le photographe, ce qui eut pour conséquence de la déconcentrer. De plus, il insistait, ce qui l’énerva.&lt;br /&gt;Elle n’en croyait pas ses yeux, l’équipe était dérangée, l’acceptait, et supportait le personnage. Il était entré malgré la lampe rouge allumée, sans s’être fait annoncé, sans même avoir posé un regard sur elle.&lt;br /&gt;- Terminé ! cria le photographe. Tu peux te rhabiller.&lt;br /&gt;Alors qu’elle récupérait ses vêtements et s’apprêtait à partir aux lavabos se démaquiller, Katryna, libérée de l’aveuglement des projecteurs, jeta un coup d’œil en direction de l’intrus.&lt;br /&gt;Curieux. Il lui semblait le connaître… Où l’avait-elle rencontré ? Ici ? Non. Les visiteurs du studio, les habitués, elle les connaissait. Chez Frédérique ? Au restaurant où elle allait parfois dîner ?&lt;br /&gt;La vamp retrouvait progressivement un visage plus conventionnel et poursuivait sa recherche à l’intérieur de sa mémoire sans pour autant découvrir le flash qui lui révélerait l’information. Peu importe ! se dit-elle. Mais alors qu’elle se préparait à quitter les lieux, consultant sa montre et réalisant qu’elle devait passer au super-marché, Patrick, le patron du studio l’interpella et s’avança vers elle en compagnie du mystérieux visiteur.&lt;br /&gt;- Kat, je te présente mon cousin. Tu lui as fait un effet terrible en tourbillonnant dans ta nuisette !&lt;br /&gt;Elle aurait voulu prononcer une parole qui resta coincée dans sa gorge. Le rouge avait gagné brutalement ses joues et l’étouffait. C’est donc un semblant de sourire qui éclaira sa frimousse avant qu’elle ne souhaite le bonsoir aux deux hommes et rejoigne son vestiaire.&lt;br /&gt;Où l’avait-t-elle rencontré ? Son visage lui semblait familier. Elle connaissait ce regard un peu triste errant dans le vide…&lt;br /&gt;Mais oui bien sûr ! Non, ce n’était pas possible ! …&lt;br /&gt;Il s’était rasé la barbe, avait coupé très court ses cheveux, et dans ce costume, en chemise blanche, elle venait de découvrir un homme au charme certain. Vincent ! C’était lui ! Ses dents d’un blanc éclatant lui faisaient oublier la forme des lèvres qu’elle se souvenait ne pas avoir aimées. C’était un autre homme. Oui, mais le cousin de Patrick !…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien sûr, ne serait-ce que lors de son long séjour à Paris, elle avait eu des amoureux, sans que ce soit pour autant de véritables amours. Juste des amourettes, qui passaient par là... Il lui était arrivé de s’enflammer quelquefois pour des garçons, à la façon de ces bougies qui pétillent sur les gâteaux d’anniversaire et qui s’éteignent tout aussi vite. Et puis il y avait Emmanuel de temps en temps. Cet ami qui savait si bien lui donner du plaisir, mais demeurait simplement un ami, pas davantage. D’abord, il bafouillait, et puis ses goûts, ils étaient d’un niveau… Bref ! Rien ni personne n’avaient su lui parler, l’intéresser, la conquérir comme Vincent. Elle qui l’avait snobé au parc de Procé, faisant semblant de ne pas l’avoir vu… Que pouvait-il venir faire ici ? Oui, évidemment, il rendait visite à Patrick. Il avait ses entrées…&lt;br /&gt;Elle traîna un peu, et des éclats de voix lui firent comprendre que dans le bureau de son chef, les deux hommes se séparaient. Son sang ne fit qu’un tour. Cette fois, elle ne le laisserait pas s’échapper. L’ombre d’un instant, elle réfléchit et se précipita derrière lui. Elle ne supportait plus de vivre cette attente, et aujourd’hui, c’était à elle de faire le premier pas.&lt;br /&gt;La porte de l’immeuble venait de s’ouvrir et il sortit. Il semblait plus jeune, différent du fameux après-midi où il l’attendait en gabardine, assis sur le vieux banc. Plus mince aussi. Tout simplement, plus beau !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle hésita encore quelques secondes puis traversa la rue pour le rejoindre et l’appela :&lt;br /&gt;- Vincent !&lt;br /&gt;Le jeune homme se retourna, et quand elle arriva à sa hauteur, il lui lança :&lt;br /&gt;- On se connaît ? Généralement, les jolies filles ne m’abordent pas dans la rue.&lt;br /&gt;- Heu… Je suis Katryna… Kat… prononça-t-elle, une chaleur intense gagnant ses joues.&lt;br /&gt;- Kat ?…. mon ancienne correspondante ? Celle qui est passée devant moi et qui ne s’est pas arrêtée ?…….&lt;br /&gt;Il est des instants qui paraissent des heures, comme il est des paroles bénignes qui bousculent les battements de votre cœur, qui vous font fléchir les jambes. Le souffle coupé, une sensation aux joues dont Katryna aurait été incapable de dire si elles avaient blanchi ou étaient devenues écarlates, elle retrouva la raison pour, dans une ultime ressource, répondre :&lt;br /&gt;- Oui, c’est moi… Je suis désolé Vincent. Tu as su que c’était moi ? Tu as compris que je ne voulais pas te rencontrer ?&lt;br /&gt;- Que crois-tu ?&lt;br /&gt;Maintenant, son cœur battait à tout rompre, sa respiration revenait et elle reprit vite le fil de la conversation.&lt;br /&gt;- Je suis vraiment confuse, Vincent. Si tu veux, viens, je t’offre un café.&lt;br /&gt;Elle tenta de s’agripper au bras dont la main était dans la poche du pantalon. Il eut un petit geste de recul puis se détendit rapidement.&lt;br /&gt;- Ok. Si tu veux, répondit-il en souriant. Je savais bien que tu finirais par me rappeler.&lt;br /&gt;- Eh ! Ne t’emballe pas trop vite, jeune homme ! Mais je voudrais te parler.&lt;br /&gt;- Un thé ? demanda-t-il, alors qu’il plongeait déjà ses yeux dans les siens.&lt;br /&gt;Le café n’avait rien de rutilant, semblable aux dizaines de milliers de cafés français, avec ses tables en formica, son carrelage sans âge, mal nettoyé, et ses peintures à refaire, mais il était pour Katryna comme une île paradisiaque sur une mer désertique.&lt;br /&gt;Ils s’assirent sur une banquette défraîchie.&lt;br /&gt;- Vincent, voilà… Je voudrais te demander pardon. Je ne sais pas ce qui m’a pris le jour de notre rendez-vous. J’avais tellement envie de te rencontrer, de te voir, de pouvoir parler en vrai avec toi, et puis… quand je t’ai vu… tu ne ressemblais en rien à celui que je m’étais imaginé. Excuse-moi d’avoir dessiné dans ma tête ton visage, ton allure, en fonction de ce que tu m’écrivais. Tu avais sculpté tes traits à travers tes lignes. Tu comprends ? Même ta voix correspondait à une bouche. Et soudain, j’ai vu un inconnu. Je me suis sauvée. Pardon. Si tu savais comme j’ai regretté ma décision…&lt;br /&gt;Vincent n’avait pas prononcé une seule parole. Il l’avait regardée dans les yeux tout en soufflant sur son café trop chaud.&lt;br /&gt;- Tu es pardonnée Kat. Mais tu m’as fait beaucoup de mal, c’est vrai. J’espérais tant de notre rendez-vous…&lt;br /&gt;- Pardon, pardon… Et alors qu’elle ne contrôlait plus ses paroles, qu’elle laissait parler son cœur, elle ajouta en baissant la voix : Une chose est sûre Vincent... C'est que je t'aime et que si tu me désires toujours, moi je ne veux plus te perdre parce que tu es ma lueur d'espoir dans ce monde, ma lumière. Je ne vois plus la vie sans toi... Je t'aime d’amour, Vincent... et mon réveil le matin, je ne l’envisage pas autrement que dans tes bras. J’ai besoin de toi et de t’entendre me murmurer des mots d'amour...&lt;br /&gt;Vincent posa sa main sur la table et Katryna la saisit aussitôt. Elle souriait timidement, un peu gênée d’une telle confidence. C’était pour elle une libération de mots trop longtemps enfouis. Il la fit doucement approcher vers lui et elle se colla délicatement contre son épaule. Ils avaient les yeux dans les yeux. Leurs têtes se rapprochèrent lentement, leurs nez s'effleurèrent, leurs lèvres se frôlèrent pendant plusieurs secondes pour enfin se toucher. Les amoureux sont toujours seuls au monde. Elle aurait voulu se retrouver ailleurs, dans un endroit plus intime. Mais une pensée lui traversa l’esprit, interrompant son début de baiser, et elle demanda :&lt;br /&gt;- Est-ce vraiment une coïncidence que tu sois venu aujourd’hui voir ton cousin ?&lt;br /&gt;- Heu… oui et non… Tu sais bien que pour mon travail de reporter, j’ai parfois besoin de photos. C’est Patrick qui m’approvisionne. Je ne te l’ai pas dit car j’étais sûr que c’était chez lui que tu travaillais lorsque tu me parlais de tes photos de mode. Alors un jour, durant la période où nous communiquions, je t’ai attendue à la sortie de ton travail, caché dans ma voiture. Excuse-moi… j’ai triché. Je voulais savoir à quoi tu ressemblais… J’ai été émerveillé et je ne te l’ai pas écrit. J’ai attendu que ce soit toi qui me propose le rendez-vous…&lt;br /&gt;- Je suis encore davantage vexée de m’être dégonflée…&lt;br /&gt;- Donc aujourd’hui, n’y tenant plus, et sous prétexte d’un travail pour Patrick, je suis venu à ta rencontre…&lt;br /&gt;Tandis qu’ils se serraient de plus en plus l'un contre l'autre, leurs bouches s’approchèrent et leurs paupières se fermèrent.&lt;br /&gt;Un long baiser les réunit pour la première fois.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna se sentit le besoin de revoir Vincent très rapidement, de poursuivre la relation qui venait de renaître. Egalement, le désir de mélanger son corps au sien la tenaillait bel et bien.&lt;br /&gt;Quelques temps plus tard, dans la chaleur de son appartement, et alors qu’elle le recevait pour la première fois, elle lui servit un cognac et lui proposa un bain. Sa baignoire était bien assez grande pour deux…&lt;br /&gt;Mais il sembla intimidé par la proposition.&lt;br /&gt;Pourtant, quelques heures plus tard, à la suite du dîner, et après s’être longuement embrassés, ils décidèrent de passer leur première nuit ensemble. Ils avaient gardé leurs sous-vêtements et s’étaient précipités sous la couette. En rapprochant son visage du sien, elle le sentit inquiet et tendu malgré son attirance. Ils s’embrassèrent et se caressèrent, mais tandis qu’elle était prête à s’offrir à celui qu’elle aimait, il relâcha son étreinte et lui tourna le dos…&lt;br /&gt;Un homme d'expérience pouvait-il refuser les avances non dissimulées de son amoureuse et ignorer délibérément son désir, le plaisir qu’elle demandait et celui qu'ils auraient pu prendre ensemble? Blottie contre lui, elle s'interrogeait : que signifiait une pareille attitude ? Certes, c’est elle qui avait insisté pour qu'il soit auprès d'elle cette nuit là, mais elle s’était imaginée que lui aussi devait mourir d’envie de la prendre, comme tout amant qui se respecte. Il lui avait dit un jour avoir vécu une grande partie de sa vie en Afrique. Les hommes élevés là-bas étaient-ils différents des autres ?&lt;br /&gt;Tandis que Katryna ressassait ces pensées, il s'endormit doucement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit enveloppait encore Nantes quand elle se leva. Sans bruit, elle s'habilla et griffonna quelques mots à son intention :&lt;br /&gt;"Il est 6 heures. Je vais courir, histoire de me décrisper…"&lt;br /&gt;Elle avait seulement somnolé. Dehors, l’air était frais et le ciel étoilé. Katryna se mit à parcourir les trottoirs du quartier, croisant les femmes de ménage et les ouvriers en partance vers leur boulot. Au bout d’un moment, les muscles de ses jambes se durcirent et elle se décida à rentrer. S'était-il aperçu de son absence ? Au fond, n'avait-elle pas secrètement espéré retrouver la maison vide et un lit débarrassé de toute trace de l'amoureux si peu entreprenant ? Tout cela n'aurait été qu'un mauvais rêve...&lt;br /&gt;Elle entendit l’eau de la douche couler et elle se mit à déjeuner sans l'attendre. Lorsqu'il la rejoignit, elle attaquait avec appétit sa troisième tartine de confiture de framboises. Il avait un sourire timide auquel elle répondit en l'invitant à s’asseoir à la table. Alors il s’avança et se baissa pour l’embrasser.&lt;br /&gt;- Kat, je sais à quoi tu penses. Je suis désolé de t’avoir déçue, mais ne m’en veux pas trop. Je t’aime, j’en suis sûr, et je te respecte. Cette nuit, malgré ton corps chaud pressé contre le mien, un soupçon de soie nous séparant, je n’ai pas pu te l’ôter ni t’aimer de la façon que tu aurais souhaitée. Je suis timide et je dois m’habituer à toi. Je ne voudrais pas te décevoir lors de notre première étreinte, comprends-tu ?&lt;br /&gt;Elle l’avait écouté mais difficilement compris. Tous les hommes bien réagissaient-ils ainsi ?...&lt;br /&gt;- A bientôt !&lt;br /&gt;- A un de ces jours ! répondit-elle. Epuisée, Katryna affronta son regard puis referma la porte sans un mot.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le téléphone sonna. C’était sa mère qui voulait l’inviter pour le dimanche suivant.&lt;br /&gt;- On ne te voit plus, s’était-elle plainte.&lt;br /&gt;- Je sais Maman. A vrai dire, j’ai beaucoup de travail, et le week-end, j’en profite pour me reposer.&lt;br /&gt;- Oui sans doute… mais La Baule n’est pas loin. Puis-je compter sur toi ? Tu sais que lundi sera l’anniversaire de ton père ?&lt;br /&gt;- Je sais… Bon d’accord. M’autorises-tu à venir avec un ami ?&lt;br /&gt;- Heu… Oui bien sûr !&lt;br /&gt;Chantal avait marqué un court instant d’arrêt. Elle savait parfaitement que, pour voir sa fille, elle devait maintenant accorder des concessions.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IV&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Vincent ?&lt;br /&gt;- Oui ?&lt;br /&gt;- C’est moi. Tu as prévu quelque chose de particulier pour ce week-end ?&lt;br /&gt;Un petit rire à l’autre bout.&lt;br /&gt;- Non, je ne fais rien. Tu peux passer si tu veux.&lt;br /&gt;- Pourquoi pas samedi ? Et dimanche, je dois aller chez mes parents, tu pourrais pas m’accompagner ?&lt;br /&gt;- Heu….&lt;br /&gt;- Ca me ferait très plaisir, tu sais.&lt;br /&gt;- Bon, ok !&lt;br /&gt;Katryna raccrocha, soulagée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La pluie tombait et il faisait froid. Tout était gris. D’un gris anthracite qui mêle à la fois l’asphalte, les murs des maisons et le ventre des nuages. On aurait dit que le ciel s'apprêtait à se mettre en deuil. La jeune femme avait horreur de ce gris uniforme, où tout se confond dans une tristesse et une monotonie identiques.&lt;br /&gt;La voiture n’était garée qu’à quelques rues. Un emplacement stratégique et gratuit pas très loin de son appartement. Elle s’y rendit lentement, enjambant les flaques, parapluie ouvert. Vincent vivait à son propre rythme et elle craignait d’arriver trop tôt chez lui et de le trouver sous la douche ou occupé à bricoler.&lt;br /&gt;Quelques embouteillages et quelques conducteurs énervés plus tard, la Golf noire quitta le centre-ville et rejoignit l’autoroute. Les pneus traversaient souplement les flaques d’eau, arrosant au passage les deux-roues, tandis que la pluie, qui continuait de tomber doucement depuis la veille au soir, ruisselait sur le pare-brise.&lt;br /&gt;Tout en fixant la route, Katryna , de ses doigts gantés, chercha à tâtons le bouton de la radio.&lt;br /&gt;- Laisse-moi faire, l’interrompit Vincent, cessant ses caresses sur les genoux de son amie.&lt;br /&gt;Une chanson vieillotte envahit l’habitacle et Katryna se mit à chanter tandis que son voisin commença à battre la mesure sur le tableau de bord. La vie n’était-elle pas belle ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;D’autant plus que la veille, ils avaient passé un agréable après-midi.&lt;br /&gt;Sous le soleil timide, ils étaient d’abord allés marcher le long du Quai de la Fosse. Katryna aimait ces maisons bourgeoises construites du temps des négriers. Et puis elle avait aussi un faible pour les gros cargos amarrés qui venaient de tous les pays du monde.&lt;br /&gt;Ensuite, ils étaient montés chez elle, avec le prétexte de boire un bon chocolat chaud mais qui fut remplacé, avant de prendre place sur le canapé, par une bouteille de Sauternes. Katryna venait d’introduire un CD de slows et tandis que Vincent s'apprêtait à se lever, c’est elle qui s'avança, prit sa main et l'entraîna au milieu du séjour. Elle avait une lueur malicieuse au fond des yeux et son compagnon n'y résista pas bien longtemps. Impertinente, provocatrice, elle se colla à lui et commença à se frotter langoureusement. Troublé par l'audace de son amoureuse, Vincent n'eut pourtant d'autre choix que de suivre son rythme et resserra, sans vraiment s'en rendre compte, son étreinte. Il aimait la tenir fermement dans ses bras et respirer l’odeur subtile de sa peau. Katryna se parfumait rarement le week-end, laissant à la nature le soin d’accorder elle-même les phéromones. Et c’est vrai que leurs deux corps s'épousaient à merveille. Spontanément, il enfouit sa tête dans son cou et l'embrassa d’une multitude de petits baisers doux. Ravi, il la sentit frémir tout contre lui et en éprouva un sentiment de satisfaction. Ils continuèrent à danser pendant quelques minutes jusqu’à ce qu’elle se raidisse étrangement dans ses bras. Surpris, Vincent chercha ses yeux et rencontra un regard empli d’amour et de désir. Il comprenait bien ce qu'elle attendait... Il l'embrassa passionnément. Katryna répondit ardemment à ce baiser et se lova encore plus étroitement. Vincent se rendit compte combien la jeune femme le désirait. Egalement, il n’aurait pas voulu passer pour ce qu’il n’était pas. Elle gémit légèrement et lui susurra à l'oreille:&lt;br /&gt;- Tu peux faire de moi ce que tu veux...&lt;br /&gt;Cette phrase lui coupa le souffle. Il plongea ses yeux dans ceux de son amoureuse. Ils luisaient malgré la pénombre de la pièce. Imbibés d'alcool, ils étaient d’une brillance qu’il ne connaissait pas. Il recula. Non, Vincent ne voulait pas la prendre ainsi.&lt;br /&gt;Le jeune homme retrouva son sang froid et rompit doucement leur étreinte. Prenant son visage entre ses mains, il murmura :&lt;br /&gt;- Il est temps d'aller au lit, Cendrillon.&lt;br /&gt;Elle ne réagit pas. D’ailleurs ses yeux se fermaient.&lt;br /&gt;Gentiment, il la prit par l’épaule et l'accompagna jusqu'à sa chambre. A présent, elle semblait lutter contre le sommeil. Mignonne à croquer. Dommage !… D’un geste doux, il ouvrit la porte et, la poussant gentiment à l'intérieur, il lui sourit une dernière fois.&lt;br /&gt;- Bonne nuit, Kat. A demain.&lt;br /&gt;Cette fois, le refus de la satisfaire n’avait pas eu de conséquence.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Maintenant, ils étaient là à longer la côte et les belles villas du bord de mer. Elle stoppa sa voiture quelques instants en face d’une maison des années 70 aux murs de pierres et volets bleus. A l’avant, un joli jardinet bordé d’hortensias et de conifères respirait l’amour de son propriétaire. Tout était parfaitement taillé et arrangé avec goût.&lt;br /&gt;- Voilà, c’est ici, déclara Katryna. Papa a essayé de retrouver la maison en granit de ses parents à Ploumanac’h. Et ma chambre, c’était celle que tu vois à droite. La fenêtre ronde.&lt;br /&gt;- Super ! Tu devais te sentir princesse.&lt;br /&gt;- Oui, surtout avec la vue sur la mer.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans une dernière accélération, la voiture franchit le portail ouvert et se gara près de l’entrée de la maison, sous un grand pin à l’écorce noire. La pluie tombait fort, le sol de terre et d’aiguillettes mêlées n’était plus qu’une gigantesque flaque de boue.&lt;br /&gt;- Chacun pour soi !&lt;br /&gt;Elle inspira profondément, remonta le col de son manteau sur ses cheveux puis, sortant précipitamment de la voiture, courut en direction de la porte de garage suivie de près par Vincent.&lt;br /&gt;- Tu sais, ils préfèrent quand on passe par le garage, surtout en cette saison… lui dit-elle en baissant la voix.&lt;br /&gt;Le vent s'engouffrait par les brèches murales comme des souris dans leurs trous. Un septuagénaire arriva, en jean et chemise à carreaux.&lt;br /&gt;- Entrez-vite ! C’est le marécage ici.&lt;br /&gt;Il embrassa tendrement sa fille, trois bises comme on fait en Bretagne, et tendit la main à Vincent, un large sourire se dessinant sur son visage buriné, habitué probablement à affronter les embruns de la côte.&lt;br /&gt;- Nous avions peur que le mauvais temps vous retarde. Entrez-donc. Maman va arriver.&lt;br /&gt;Il s’esquiva laissant les deux jeunes gens s’installer.&lt;br /&gt;Une odeur de cuisine fort sympathique planait dans la grande pièce où ils s'assirent. Un salon-salle à manger avec des murs blancs, des meubles anciens en noyer et des poutres au plafond. Les fauteuils étaient moelleux à souhait. Une musique agréable imprégnait les lieux, celle d’un piano égrenant ses notes cristallines. Thomas reparut avec plusieurs bouteilles et servit l’apéritif.&lt;br /&gt;C’est alors qu’un grincement se fit entendre et qu’une femme arriva… en fauteuil roulant.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Ah Maman ! Je me demandais où tu étais passée…&lt;br /&gt;- A terminer ma cuisine, tout simplement. Bonjour ma chérie ! Tu ne me présentes pas ?&lt;br /&gt;- Si bien sûr ! Vincent, voici la plus gentille maman du monde.&lt;br /&gt;- Bonjour Madame, dit-il en s’élançant et tendant la main.&lt;br /&gt;- Appelez-moi Chantal, Vincent.&lt;br /&gt;« Pourquoi ne m’a-t-elle pas prévenu ? se demanda-t-il. Pourvu que mon visage soit resté naturel !... » Il avait si peur d’avoir montré sa surprise…&lt;br /&gt;Il s’agissait d’une jolie femme, maquillée avec soin, dont les cheveux, d’un blond vénitien coupés au carré, mettaient en valeur un joli minois à la peau de pêche. Son sourire accentuait la courbe voluptueuse de ses lèvres, et une véritable innocence faisait briller ses yeux d’un bleu violet, presque irréel. Quant à sa voix, Vincent remarqua que c’était pratiquement celle de sa fille.&lt;br /&gt;Tandis que Thomas présentait les gâteaux apéritifs et servait le muscadet, l’invité du jour raconta un peu sa vie.&lt;br /&gt;Katryna regardait les murs au crépi blanc, les meubles sombres, lourds et anciens, qu’elle détestait quand elle était encore jeune puis qu’elle s’était mise à aimer, après les avoir cirés maintes et maintes fois pour soulager sa mère. Sur des étagères en verre, les cartes postales des voyages que ses parents n’avaient jamais faits, se mêlaient à de vrais souvenirs trop rarement rapportés. Des grands bouquets de fleurs artificielles mais contemporaines éclataient çà et là, arrangées avec goût dans des vases en cristal. La pièce ressemblait à un nid, construit brindille après brindille, de souvenir en souvenir. Un nid qui sentait bon la cire et le miel, et qui aurait dû être rempli de joie et de lumière mais qui était probablement devenu vide à cause d’une trop grande solitude.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna, avec un jour d’avance, offrit le cadeau d’anniversaire à son père :&lt;br /&gt;- Tiens, Papa, je pense que ça devrait te plaire…&lt;br /&gt;Le paquet n’était pas volumineux mais très lourd. Thomas devina avant que le papier soit retiré…&lt;br /&gt;- Des boules de pétanque ?&lt;br /&gt;Il y a quelques temps, il avait parlé de remplacer les vieilles.&lt;br /&gt;- Ah je suis très content. Merci ! Et il embrassa sa fille.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand ils passèrent à table, la pluie avait cessé et un soleil pâle et froid éclairait le bord de mer.&lt;br /&gt;Thomas faisait le service, allant chercher les plats que sa femme avait préparés. Elle s'efforçait de faire tourner elle-même son fauteuil qui n’était pourtant pas facilement maniable, essayant de donner l’illusion qu’il était possible de vivre agréablement ainsi. Pourtant, Katryna se rendait bien compte à quel point elle avait besoin d'aide et Vincent aussi.&lt;br /&gt;Il n'en demeurait pas moins vrai que ce sacré fauteuil demandait un filet d’huile d'huile et de quelques tours de vis un peu partout. Des gouttes de sueur apparurent sur le front de Chantal quand elle réussit à faire avancer les roues dans la bonne direction, en même temps qu’une certaine satisfaction se lut sur son visage.&lt;br /&gt;Vincent confia qu’il avait fait un apprentissage de mécanicien et qu’après le déjeuner, il y regarderait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une pintade aux choux et un bavarois plus tard, le vin aidant, les langues se délièrent et les conversations de politesse firent place à des confidences plus en rapport avec les liens qui les unissaient.&lt;br /&gt;C’est ainsi qu’on apprit que Vincent n’avait pas connu sa mère. Celle-ci s’étant enfuie avec le chef-comptable de l’entreprise que dirigeait son père.&lt;br /&gt;Quant à Chantal, rayonnante, elle donnait l’image d’une femme forte et sereine, une femme comme on aime avoir en amie pour demander conseil ou tendresse. Elle connaissait la vie et se montrait très compréhensive à bien des égards. Thomas, toujours à ses petits soins, parlait peu et s’activait sans cesse, semblant deviner à l’avance les besoins de son épouse. Alors qu’il terminait de ranger le reste des agapes, il demanda la permission d’aller se reposer un peu dans sa chambre.&lt;br /&gt;Il venait de quitter la pièce lorsque Chantal jeta un œil à Vincent et lui dit :&lt;br /&gt;- Je devine, à votre regard, les questions que vous vous posez… Voulez-vous que je vous raconte pourquoi je suis dans un fauteuil roulant ?&lt;br /&gt;- Heu… oui, bien sûr. J’imagine que c’est à la suite d’un accident…&lt;br /&gt;Katryna leva les yeux pour regarder sa mère. Jamais, à sa connaissance, elle ne parlait de son handicap, s’efforçant, au contraire, de dévier les conversations qui risquaient de frôler ce sujet.&lt;br /&gt;- Je suis, en effet, immobilisée depuis très longtemps. Vous, vous êtes jeunes tous les deux et l’avenir est devant vous. Le mien aussi était devant moi. Jusqu’au jour où…&lt;br /&gt;Son regard s’embua. Les larmes qu'elle refusait de verser montraient la douleur physique et le désespoir qu'elle devait endurer quotidiennement, suite à un souvenir qu’elle voulait maintenant faire partager.&lt;br /&gt;- C’était, autrefois, lorsque j’étais encore jeune et belle…&lt;br /&gt;- Il en est toujours ainsi, Chantal…&lt;br /&gt;- Vous êtes gentil. Merci. A l’époque, j’étais mannequin, tout comme Kat, et je fréquentais un jeune homme de bonne famille qui m’avait été présenté. Mais les parents avaient d’autres ambitions pour leur fils. En ce temps-là, on désobéissait moins... Profondément contrarié, mais par obligation, mon ami se fiança à la jeune fille qui plaisait à ses parents, sans pour autant avouer qu’il m’aimait toujours. Parfois, les instants de faiblesse ont de grandes conséquences. Nous continuions de nous voir, mais en cachette.&lt;br /&gt;Machinalement, elle jouait avec un cendrier. Le tournant et le retournant sur la nappe brodée blanche qu’elle sortait pour les grandes occasions. Elle poursuivit :&lt;br /&gt;- La suite se transforma en catastrophe dont il était écrit que j’allais devenir l’innocente victime. Le drame eut lieu par une belle journée de décembre. La veille, je venais d’apprendre mon engagement pour une série de photos à la Martinique. La vie me souriait, et mon amoureux, quant à lui, s’était fait offrir une voiture par ses parents.&lt;br /&gt;C’était fou mais nous étions jeunes, et à l’époque, il n’y avait pas de taux d’alcoolémie à respecter. Nous avions fort bien déjeuné dans une petite auberge, puis, inconscients que nous étions, la passion ayant repris ses droits, nous nous sommes aimés l’après-midi avec la force du désespoir.&lt;br /&gt;Quand nous reprîmes la route, mon ami ne sentit pas qu’il avait trop bu. Dans un virage, il ne parvint pas à éviter un camion… Il perdit le contrôle du véhicule qui alla s’écraser contre des rochers. Le malheur venait de nous frapper de plein fouet.&lt;br /&gt;Lorsque je me suis réveillée à l’hôpital, on m’apprit que j’avais perdu l’usage de mes jambes. A quoi bon me plaindre ? Je me suis fait une raison. Ma vie était foutue. J’allais désormais la passer à cinquante centimètres du sol. Mes rêves ne se réaliseraient pas, mes projets de mannequin en vogue, et peut-être de cinéma, s’écroulaient. Je n’avais plus d’avenir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna lui prit la main et la caressa.&lt;br /&gt;- Et vous n’aviez pas d’autres possibilités ? demanda délicatement Vincent.&lt;br /&gt;- Poser pour des photos en fauteuil roulant ? Vous n’y pensez pas ! Ma carrière était terminée. Vous savez, quand on devient infirme ou grand malade, on nous passe vite par-dessus la tête, on est ignoré, on n’est plus personne.&lt;br /&gt;- Votre amoureux… Il ne s’est pas occupé de vous ?&lt;br /&gt;- L’accident l’avait traumatisé. Il a du faire face à ses parents et à la fiancée. Il est venu me voir à l’hôpital puis nos routes se sont séparées. Moi, j’ai conservé les traces… dit-elle d’une voix étranglée.&lt;br /&gt;Elle voulut terminer sa phrase mais s’arrêta. Elle avala une gorgée d’eau tandis qu’un silence gênant envahit la table. Enfin, elle poursuivit :&lt;br /&gt;- Heureusement, Thomas était là, dit-elle avec un sourire affectueux. Il a su me donner l’amour dont j’avais besoin.&lt;br /&gt;- Vous vous êtes connus après ? se risqua Vincent.&lt;br /&gt;- Au moment de l’accident. Il était à l’hôpital pour une fracture du tibia. Nous avons sympathisé dans le couloir. Comme il en est sorti avant moi, il a tenu à me ramener lui-même à mon domicile et… ne l’a jamais quitté. N’est-ce pas, mon Thomas ?&lt;br /&gt;Son mari venait d’arriver et il lui caressa les cheveux, un sourire triste aux lèvres. On sentait comme il était fier d’elle, et elle de lui. Quand elle le regardait, ses yeux brillaient d’une flamme qu’eux seuls pouvaient comprendre. Leur amour était comme ces livres que l’on ouvre et que l’on tarde à terminer, car on espère simplement que l’histoire ne finira jamais tant elle est belle, unique, tendre et sincère. On imaginait comme elle lui était reconnaissante rien qu’à sa façon de lui serrer le bras.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Merci Vincent. Et maintenant je vous encourage à rentrer avant que le jour décline, conseilla Thomas.&lt;br /&gt;Le jeune homme était d’un naturel prudent mais il avait attendu que le fauteuil roulant soit réparé avant de songer à quitter les lieux. Vincent alla donc se laver les mains, puis, d’un commun accord scellé par un clin d’œil, les deux jeunes gens prirent congé.&lt;br /&gt;- Revenez quand vous voulez Vincent, cria Thomas, à la porte du garage.&lt;br /&gt;Le moteur ronfla, la voiture éclaboussa les rosiers et disparut derrière le muret. Mais Katryna ne prit pas immédiatement la direction de Nantes. Elle se gara plus loin, à l’aplomb d’une falaise. De là, depuis l’intérieur de la voiture, ils partagèrent le spectacle de la mer qui s’agitait en tous sens, immense champ labouré où dansaient de rochers en rochers des paquets d’écume.&lt;br /&gt;- Pourquoi ne m’as tu pas dit que ta mère était handicapée ? demanda Vincent.&lt;br /&gt;- Cela n’était pas si important, et puis… comme tu as entendu, c’est une longue et vieille histoire… C’était mieux qu’elle t’explique elle-même. Pourtant… elle n’en parle jamais.&lt;br /&gt;- Ils semblent très amoureux, non ?&lt;br /&gt;- Je crois surtout qu’ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. Leur relation repose sur une grande complicité.&lt;br /&gt;- C’est beau qu’il l’ait accepté dans son état. Ils étaient jeunes.&lt;br /&gt;- Oui. D’après ce que je sais, il a tout de suite été amoureux, et elle bien contente de le trouver. Mais je pense que son cœur était ailleurs encore longtemps. La sincérité a cimenté leur union. Un jour, ils m’ont raconté ces moments difficiles. Je sais qu’immédiatement, elle lui a avoué ce qui s’était passé, ses sentiments à l’égard de celui avec lequel elle aurait voulu faire sa vie. Elle a exprimé sa reconnaissance à Thomas et l’a persuadé, qu’avec le temps, l’amour, le vrai, arriverait.&lt;br /&gt;- C’était tout de même offrir un chèque en blanc…&lt;br /&gt;- Elle ne cessa de lui dire à quel point sa présence lui apportait le réconfort dont elle avait besoin pour redresser la tête malgré cet empoisonnant fauteuil. Elle insista aussi sur le fait qu’elle refusait qu’il mette sa vie entre parenthèses. Tu comprends, en quelque sorte, elle le remerciait, mais elle ne voulait surtout pas voir naître en lui un dégoût ou même une lassitude. Elle refusait qu’un jour il regrette de lui avoir offert sa vie, car en fait, c’était bien là tout le problème. J’ai compris qu’elle a même souhaité un jour le voir repartir. Il a refusé et lui a avoué qu’il l’aimait à en mourir, qu’il était prêt à tout pour la faire vivre, pour la faire rire, en un mot : pour essayer de la rendre de nouveau heureuse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;V&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le jour se levait et le soleil tenta vaillamment de percer les nuages qui s’accumulaient, mais en vain.&lt;br /&gt;Katryna devait se rendre au studio vers le milieu de l’après-midi, le photographe étant occupé auparavant avec un autre mannequin. Elle avait réfléchi une bonne partie de la nuit à la petite phrase que sa mère n’avait pas terminée : « J’ai conservé les traces… »&lt;br /&gt;Qu’avait-elle voulu dire ? Des traces de quoi ? Des preuves de quoi ? Il lui semblait que tout n’avait pas été dit. Pourquoi ce sujet semblait-il si embarrassant ? Elle n’était plus une gamine et elle aurait aimé connaître le fin mot de cette histoire. Ne serait-ce qu’en l’absence de son père si le sujet était si brûlant… Son amoureux l’avait plaqué et pourtant elle semblait lui avoir pardonné. Etait-ce bien la vérité ? Elle, Katryna, elle lui en voulait terriblement. C’était un lâche, un dégonflé, un salaud ! Jamais, elle, n’aurait pardonné. Jamais !&lt;br /&gt;Une idée germa dans sa tête. Elle allait retourner à La Baule. Aujourd’hui, anniversaire de son père, celui-ci invitera sa femme à déjeuner au restaurant, comme à l’occasion de chaque fête. Elle devrait être tranquille.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mettant son projet à exécution, elle stationna sa voiture dans une rue avoisinante et se dirigea vers la maison de ses parents. Une brise de mer chassait les nuages. Plusieurs mouettes planaient au gré des courants ascendants, poussant de concert quelques ricanements stridents. Katryna longea prudemment le mur des voisins et n’eut que le temps de se dissimuler derrière un gros pin du trottoir : ses parents endimanchés, n’étaient pas encore partis mais sortaient du garage. Thomas avait ses deux mains posées sur la mousse des poignées du fauteuil et poussait doucement Chantal qui activait les roues. Ils se dirigèrent vers la voiture garée au bout de l’allée. Enfin, Katryna vit Thomas ouvrir la portière côté passager.&lt;br /&gt;- Ca va aller ?&lt;br /&gt;La malheureuse abaissa l’accoudoir, le colla au siège de la voiture et, tant bien que mal, se glissa à l’intérieur. Son mari referma la porte, replia le fauteuil et le rangea dans le coffre. La voiture toussa un peu, sans doute en raison de l’humidité, et disparut.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Pas une minute à perdre », se dit Katryna, on ne sait jamais ! ». Elle sortit sa clé et pénétra le garage. Après s’être essuyé longuement les pieds, faisant attention à ne pas laisser les traces de ses pas, elle s’élança vers le couloir et entra dans la chambre de sa mère. Elle avait imaginé que si des éléments de la passion d’autrefois subsistaient encore, c’est à l’intérieur de la commode, qui débordait de souvenirs de famille, qu’elle les trouverait. Devant le meuble, sa conscience la trahit. Qu’allait-elle faire ? Tel un cambrioleur, elle allait violer l’intimité de sa mère… Ne se mépriserait-elle pas ? Tant pis ! Depuis trop d’années, elle se posait les mêmes questions auxquelles elle n’avait jamais obtenu de réponses, et la conversation de la veille l’avait décidée.&lt;br /&gt;Elle ouvrit donc le premier tiroir, mais celui-ci ne contenait que quelques bijoux, des peignes, mouchoirs et plusieurs accessoires qu’elle avait déjà vus à l’intérieur du sac de sa mère.&lt;br /&gt;Le second était rempli d’écharpes, de vieilles broches, et de lingerie fine. Quant au dernier, il regorgeait de photos de tous formats, de cartes postales et de petites boites dans lesquelles elle trouva des bagues d’un autre âge ayant du appartenir à ses grands-parents, des montres anciennes, et… et… quelque chose d’intéressant : A l’intérieur d’un bel écrin, une chevalière d’homme dont les initiales sautèrent aux yeux de Katryna : « R R » . Elle passa en revue ses aïeuls, mais aucun nom ne pouvait correspondre. La bague ne semblait pas avoir été portée. Elle respirait le neuf. Comme un cadeau non offert… Il y avait également une lettre pliée en deux qu’elle chercha à lire. « Quand je pense à ce que je fais », se dit-elle…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« &lt;em&gt;C_ Que tu sois riche ou pauvre, cela m'importe peu, mais il y a mon handicap et mon passé. Bientôt une réalité…&lt;br /&gt;T_ Je te l'ai déjà écrit et je te le répète, nous n'avons pas de passé. Nous sommes venus au monde le soir de notre rencontre dans le couloir de cet hôpital où tu étais si belle et si fragile parmi les autres. Je ne veux pas savoir qui tu as pu aimer avant moi, ni même ce que tu as pu faire. Me comprends-tu ?&lt;br /&gt;C_ Oui, Chéri, mais je ne voudrais pas que tu craignes que je t'ai caché des réalités ou qu’ensuite tu ne puisses plus les accepter.&lt;br /&gt;T_ J'accepte tout et n'importe quoi à l'avance. Ce que tu m’as écrit et ce que tu n’as pas encore pu me dire. Je t'aime telle que tu es et non pas telle que je pourrais t'imaginer. De mon côté, j'ai aussi des choses à t'avouer. Durant la guerre d’Algérie, j'ai été interrogé et torturé. J'en ai gardé des traces très intimes...&lt;br /&gt;C_ Ne t’inquiète pas. Cela n'a aucune importance...&lt;/em&gt; »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nul doute, il s’agissait d’une lettre d’amour entre ses parents. Ou plutôt un billet écrit à tour de rôle… Etrange. Elle essaya de s’en imprégner et remit la lettre à sa place. C’est comme s’ils avaient communiqué à l’hôpital par l’intermédiaire d’une infirmière…&lt;br /&gt;Mais elle ne trouva rien d’autre d’intéressant. Rien qui aurait pu donner un éclaircissement sur la liaison de sa mère, ni des lettres de repentir ou autres.&lt;br /&gt;Quelques minutes plus tard, la jeune femme, s’assurant que rien n’avait été dérangé, quitta les lieux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VI&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna avait beau être préoccupée par l’histoire de sa mère, en cette période de l’année, son travail l’accaparait beaucoup. Elle ne comptait plus ses heures supplémentaires, sauf en fin de mois, car le salaire qu’elle percevait était en rapport avec ses compétences. Son métier lui plaisait énormément et elle savait en profiter, consciente qu’un jour ou l’autre, il faudrait bien le remettre en question.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A l’époque de son adolescence, sa décision de devenir mannequin n’avait pas plu à Thomas. Lui savait bien que quand on pénètre ce milieu, les parents perdent tout contrôle. Et laisser partir sa fille de seize ans dans ce monde n’était pas rien. Mais ils l’avaient bien élevée : elle était sérieuse, déterminée, et ils croyaient en elle. Surtout Chantal qui voyait ainsi le prolongement de sa propre vocation.&lt;br /&gt;Personne, davantage qu’elle, n’avait conscience qu’à notre époque, les mannequins n’étaient plus les jolies pin-ups « blondes et stupides » des magazines d’antan. Elles étaient devenues des femmes d'affaires redoutables qui connaissaient toutes les ficelles du métier et la valeur de leur propre corps. Elles savaient comment se vendre, combien elles pouvaient valoir et possédaient le don de se mettre superbement en valeur pour en retirer le maximum. Cependant, la concurrence était toujours aussi rude et la dégringolade facile. Une jeune femme pouvait figurer sur toutes les affiches une journée et disparaître dès le lendemain. Il suffisait seulement d'une mauvaise publicité ou d’une association véreuse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna, dès le départ, s’était montrée d’une énergie extraordinaire et d'un enthousiasme communicatif. Elle avait fait des étincelles, et en moins d’un an dans ce studio, s’était imposée. Son naturel, son incroyable prestance devant l’objectif et son aura avaient séduit les photographes qui l’avaient approchée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Aujourd’hui, fidèle à ses habitudes, elle se pliait de bonne grâce aux exigences de Karim, le photographe du plateau. Devant son appareil, la belle prenait toutes les poses qu’il lui demandait.&lt;br /&gt;- Ok, c'est bon. Maintenant, mets les grosses lunettes, reste face à moi, sans sourire, les bras le long du corps. Ecarte-les juste un peu. Ecarte également les pieds. Baisse légèrement le menton tout en regardant droit devant toi et par-dessus les lunettes. Voilà ! Comme ça, oui.&lt;br /&gt;Karim n’arrêtait pas de lui donner des ordres, tel un dompteur dans la cage d’un jeune tigre.&lt;br /&gt;- Maintenant, libère-toi !&lt;br /&gt;Le photographe dévissa l’appareil de son support et le prit à la main, s’agenouillant, se relevant, allant même jusqu’à se coucher sur le tapis.&lt;br /&gt;Katryna fixa l'objectif qu’elle devinait, face à la source de lumière aveuglante, et leva les bras tel un chef d'orchestre. Puis ensuite, comme pour suivre les mouvements du photographe ou anticiper ses idées, elle descendit peu à peu vers le sol. Ses jambes s'éloignèrent l'une de l'autre, de plus en plus. Jusqu’à ce qu’elle se redresse d'un coup, prit une pose osée, jambes écartées, cambrée, un bras sur la hanche, l'autre relevant ses lunettes. Sa fesse droite s'agitait, comme habitée d'une force intérieure. Le reste du corps demeurait immobile. Puis, manquant de donner un coup de poing dans l’appareil de Karim agenouillé, elle libéra l'énergie qui frémissait en elle avec une rapidité fulgurante. La voilà qui décrivait maintenant de grands tourniquets à l’aide de ses bras et avançait en dansant pareille à un félin, le regard planté vers l'objectif en contrebas. Elle tourna sur elle-même et fit admirer son fessier plein pot dans la lumière blanche du projecteur.&lt;br /&gt;- Super ! Maintenant, tourne-toi d'un quart vers la droite et lève les yeux au ciel. Voilà ! On arrête tout !&lt;br /&gt;Les lampes s’éteignirent et on recommença à s’agiter. Tous, sauf Katryna qui se rafraîchit et partit s’asseoir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La lecture occupait l’essentiel de ses pauses. Elle lisait toujours avec beaucoup d’expression, son visage changeant souvent à chaque page. On pouvait même imaginer les passages à suspense intense, de la façon comme elle se mordillait délicatement la lèvre inférieure.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A elle seule, Katryna était un véritable cocktail de vitamines. Tous ses collègues de travail appréciaient sa spontanéité, et Patrick, son patron, avait l’habitude de la présenter comme « le rayon de soleil du studio ». La jeune femme, il est vrai, n’était pas avare de sourires, et n’hésitait pas non plus à mettre ses formes généreuses en valeur au-delà du plateau.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle venait de sortir du vestiaire et s’apprêtait à souhaiter une bonne soirée à Frédérique quand elle stoppa son élan, une silhouette ayant accroché son regard. Il ne s’agissait pas de Vincent, dont la visite surprise au studio lui aurait fait extrêmement plaisir. Elle venait d’apercevoir un homme en manteau cachemire assis dans le fauteuil d’angle du couloir, et son sourire se figea. Depuis trois jours, cet homme élégant s’installait à cette place et la dévisageait avec insistance. A vrai dire, il n’y avait rien d’impoli ni de déplacé dans son attitude. Ses yeux sombres et mélancoliques, ses cheveux bruns et ses tempes blanches, lui donnaient un air presque noble. Cependant, sans savoir pourquoi, le regard qu’il portait sur elle la mettait étrangement mal à l’aise. Cette fois-ci, elle décida qu’elle en aurait le cœur net et se dirigea droit vers lui.&lt;br /&gt;- Je peux savoir pourquoi vous me regardez comme ça ? lui lança-t-elle pleine d’aplomb.&lt;br /&gt;- Veuillez m’excuser, Mademoiselle. Je suis navré si ma curiosité vous a indisposée.&lt;br /&gt;Sa voix était douce, chantante comme celles que l’on entend dans les pays du soleil, de l’autre côté de la Méditerranée. Pourtant, le malaise de Katryna ne faisait que s’accroître. Elle essaya de ne pas se laisser déstabiliser et lui demanda ce qu’il lui trouvait de si curieux.&lt;br /&gt;- Vous ressemblez étrangement à une femme que j’ai connue autrefois, les yeux mis à part. Serait-il indiscret de vous demander si vous êtes de la famille de Chantal Lanvin ?&lt;br /&gt;Katryna sursauta à l’évocation de ce nom. Elle ne décelait aucune ironie, désespoir ou mépris. Elle ne voyait que le sourire sur ses lèvres qui s'ouvraient sur deux rangées de dents d'une blancheur éblouissante.&lt;br /&gt;- C’est ma mère, oui. Vous la connaissez ?&lt;br /&gt;Le regard du visiteur partit dans le vague. La jeune femme ne bougeait pas, attendant la réponse.&lt;br /&gt;- Oh c’était il y a longtemps. J’étais encore étudiant. Et je l’ai à peine connue.&lt;br /&gt;Il y avait un immense regret dans sa réponse. Puis, soudainement, il se leva et prit congé. Katryna le regarda partir. De façon confuse, elle sentait que cet échange venait d’ouvrir une trappe au plus profond d’elle-même. Une alarme s’était allumée, lointaine.&lt;br /&gt;Mais, folle jeunesse, une minute après, Katryna semblait avoir oublié l’incident. Sa philosophie consistait à ne pas se prendre la tête.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourtant, quelque chose s’était détraqué depuis cette rencontre. Ses nuits étaient devenues agitées. Au réveil, elle ne se rappelait pas précisément de quoi elle rêvait, mais elle conservait souvent un sentiment de malaise d’un rêve non terminé, d’une frustration...&lt;br /&gt;Elle avait pris le temps de réfléchir. Autant elle s’était empressée de toucher deux mots à son amoureux des quelques paroles qu’elle avait eues avec l’homme de l’autre soir, autant elle ne voulait pas en parler à sa mère. La perturber n’apporterait rien. Au contraire, la ramener à ses souvenirs d’autrefois, du temps où elle était encore valide, ne pouvait que l’attrister. C’était à elle, maintenant qu’elle était sur les rails, d’en savoir davantage sur celle qui avait laissé une aura sur son passage avant que tout ne s’arrête.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vincent s’était bien rendu compte que quelque chose ne tournait plus rond chez son amoureuse. Il lui était difficile, voire impossible, de faire avouer à Katryna qu’elle était préoccupée. Elle mettait toujours un point d’honneur à affirmer qu’elle allait bien et ne supportait pas les gens qui passaient leur vie à envahir celle des autres avec leurs petits bobos. Les « malpartout », comme elle les appelait.&lt;br /&gt;- Tu te décides à me dire ce qui ne va pas depuis le début de la semaine ? lui lança-t-il un soir.&lt;br /&gt;- Rien, je te dis ! Je dors mal, c’est tout.&lt;br /&gt;- Tu ne parles pratiquement plus… ce qui ne te ressemble pas. Je me trompe, ou bien tu es comme ça depuis que tu as parlé avec le type qui te matait ?&lt;br /&gt;Vincent avait mis le doigt sur le problème. Katryna regarda son ami. Si elle pouvait faire des confidences à quelqu’un, c’était bien à lui, le garçon le plus sensible et le plus attentionné qu’elle connaisse.&lt;br /&gt;- Je t’ai déjà raconté. Il m’a dit que je ressemblais comme deux gouttes d’eau à ma mère. Depuis, je dors mal.&lt;br /&gt;- Et pourquoi dors-tu mal ? Il avait envie de rire mais se retint. On te dit que tu ressembles à ta mère et tu es surprise au point d’en être perturbée ?&lt;br /&gt;- C’est simplement de la manière comme il m’a dit ça... Ca semblait très mystérieux…&lt;br /&gt;- Kat, j’aime quand tu te confies, dit-il doucement en lui remontant la mèche qui tombait sur son visage. Je peux te comprendre, tu sais, lorsque tu as des problèmes. Egalement, moi qui n’ai pas connu ma mère, j’imagine ma surprise si j’avais été à ta place.&lt;br /&gt;- Tu dois avoir raison. C’est idiot. Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’a perturbée à ce point.&lt;br /&gt;- Je comprends ce que tu ressens et en même temps la réaction de cet homme est logique. Longtemps j’ai cherché ma mère à Abidjan en regardant tous les visages inconnus. J’ai passé ma jeunesse à la haïr d’avoir abandonné mon père et de ne pas avoir reconnu mon existence. J’ignore ce que j’aurais fait si je l’avais retrouvée. Tout ce que je sais, c’est qu’il arrive un moment où il faut se résoudre à vivre par et pour soi-même.&lt;br /&gt;- C’est vrai ! Convaincue, elle lui attira la nuque et l’embrassa.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La pluie avait cessé et un vent d’ouest balayait les rues vides. Il ne lui restait que quelques mètres à parcourir avant d’arriver chez elle. Une voiture passa presque en silence, les pneus trempés produisant un bruit de succion sur le bitume mouillé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Allo Patrick ? C’est moi Vincent. Dis-donc, on pourrait se voir ?&lt;br /&gt;- Oui, bien sûr ! Passe quand tu veux.&lt;br /&gt;- A vrai dire, j’ai quelque chose à te demander et je préfèrerais qu’on se rencontre en dehors de ton bureau. Ne peux-tu pas t’arrêter chez moi un de ces soirs ?&lt;br /&gt;- Ce soir, si tu veux, si ce n’est pas trop long.&lt;br /&gt;- Ce sera court. Promis. Alors, à plus tard !&lt;br /&gt;Vincent avait repensé au trouble de son amoureuse et qui, mieux que Patrick aurait pu lui indiquer quel était le visiteur qui avait connu la mère de Katryna ?&lt;br /&gt;Il le fit pénétrer dans son séjour et, entre hommes, burent un whisky, tranquillement assis côte à côte sur le canapé.&lt;br /&gt;- Alors voilà, débuta-t-il son propos, voici quelques jours, un type d’un certain âge, est venu au studio. Pour quelle raison ? je l’ignore. C’était en fin d’après-midi, je crois. Plusieurs jours de suite. Il s’asseyait dans le corridor face à ton bureau…&lt;br /&gt;- Attends… Heu… tu parles pas de ton père ?&lt;br /&gt;- Mon père ? Comment ça ?&lt;br /&gt;- Oui, Tonton Robert est venu deux ou trois fois pour l’agrandissement d’un paysage de montagne qu’il voulait mettre au-dessus de sa commode… Et alors, où est le problème ?&lt;br /&gt;- J’en sais rien, en réalité. Mais c’est Kat qui m’en a parlé. Il lui a dit connaître sa mère…&lt;br /&gt;- Pourquoi pas? Possible. Il ne m’a rien dit.&lt;br /&gt;- Oui, bon… Katryna était un peu retournée mais je sais que, surtout en ce moment, elle est marquée par les problèmes de sa mère et un rien la concernant prend une ampleur exagérée.&lt;br /&gt;- De mon côté, je n’ai vraiment rien remarqué de particulier ; je te le dirais.&lt;br /&gt;- Ok. Je te remercie.&lt;br /&gt;Patrick termina son verre et quitta l’appartement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Rien ne pressait, mais avant de revoir Katryna, Vincent préférait avoir toutes les cartes en main. Dès le lendemain, il s’en alla dire bonjour à son père sur la route de Rennes. Pour une fois, il avait un prétexte, lui qui ne le visitait que rarement, préférant utiliser le téléphone.&lt;br /&gt;- Dis donc Papa, attaqua-t-il dès la fin des premières paroles d’usage, j’ai pour amie une fille prénommée Katryna, il paraît que tu lui aurais parlé…&lt;br /&gt;- Heu, oui, en effet… J’ai eu l’occasion de connaître sa mère, autrefois…&lt;br /&gt;Nul doute, le sujet l’embarrassait et Vincent s’en aperçut tout de suite.&lt;br /&gt;- L’une de tes anciennes conquêtes? demanda-t-il sur le ton de la confidence à un copain.&lt;br /&gt;- A vrai dire… c’était davantage… bien davantage…&lt;br /&gt;- Ah bon ?….&lt;br /&gt;Il y eut un silence. Les deux hommes s’étaient assis chacun dans un fauteuil. Robert, en chemise claire et cravate, regardait la pointe de ses chaussures, tandis que Vincent ne perdait pas une miette des mimiques du visage qu’il avait en face de lui.&lt;br /&gt;L’expression était grave, Robert cherchait ses mots.&lt;br /&gt;- Oui, c’était avant de connaître ta mère… Enfin, juste avant. A vrai dire j’étais amoureux de Chantal. Très amoureux et elle aussi… Nous nous fréquentions lorsque ton grand-père m’a pratiquement obligé à me fiancer avec ta mère qui était, comme tu le sais, la fille Robin, notre concurrent de l’époque. Ma voie était toute tracée, j’allais devenir le patron des deux usines réunies…&lt;br /&gt;Vincent avait blanchi. Il ouvrit son col de chemise et ressentit des difficultés à avaler sa salive. Il craignait de trop comprendre. Son père poursuivit :&lt;br /&gt;- Tu sais bien que je voulais monter aux Beaux Arts à Paris.&lt;br /&gt;- Oui, ça je sais. Mais… ne me dis pas que c’est toi qui a provoqué l’accident !?…&lt;br /&gt;Vincent se leva d’un bon, suivi par Robert.&lt;br /&gt;- Laisse-moi t’expliquer puisque tu as entendu parler du problème.&lt;br /&gt;- Du problème? Oui, en effet, un sacré problème! Tu l’as tout simplement laissé tomber…&lt;br /&gt;- Mais non, c’est faux ! Se défendit-il. Moi, j’étais prêt à réparer. Prêt à tout arrêter pour elle. Casser mes fiançailles. Mais j’avais l’obstruction de tes grand-parents et surtout le refus de Chantal.&lt;br /&gt;- Comment ça ? Quand elle était à l’hôpital, c’est elle qui n’a plus voulu te voir ?&lt;br /&gt;- Exactement! Sa fierté. Et moi j’étais trop faible, j’ai accepté…&lt;br /&gt;Vincent avait du mal à reconstituer le puzzle.&lt;br /&gt;- Pourquoi ne m’en as tu jamais parlé ?&lt;br /&gt;- Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est un épisode de ma vie dont je ne suis pas fier…&lt;br /&gt;- Et que tu as préféré oublier !&lt;br /&gt;- Absolument pas ! Vincent, ne te méprends pas. Tu sais, je m’en veux terriblement. Tu ne peux pas savoir ce qu’on ressent lorsqu’on est responsable d’un accident. Bien que… ce n’était pas moi le fautif.&lt;br /&gt;- Tu penses vraiment que tu n’y étais pour rien ?&lt;br /&gt;- On ne peut jamais dire ça, mais au fond de moi-même, je sais bien que je ne suis pas complètement responsable de cette tragédie.&lt;br /&gt;Robert remontait dans ses souvenirs et Vincent le laissait parler.&lt;br /&gt;- A la sortie du restaurant, Chantal, qui avait obtenu son permis, m’a demandé la permission de conduire. J’ai refusé. C’est vrai qu’elle n’avait bu que de l’eau. Moi, un peu de vin mais pas beaucoup…&lt;br /&gt;- C’est-à-dire ?&lt;br /&gt;Pas beaucoup, je te dis. Je ne me souviens plus précisément. Je t’assure que ça allait très bien. A la sortie d’un virage, on a croisé un semi-remorque qui roulait beaucoup trop à gauche, comme bien souvent, tu sais, pour pouvoir prendre les virages en côte… Et moi au lieu de freiner, j’ai continué d’avancer quand même. J’étais sûr que ça allait passer. J’en suis persuadé encore aujourd’hui. Le chauffeur du camion, c’est lui qui a mal réagi. S’il avait gardé la même trajectoire, on serait passés sans accroc. Mais là, je ne sais pas, il a peut-être paniqué ou alors il était trop chargé et il a dévié à cause du virage. Quoi qu’il en soit, on s’est accroché par le côté, ça nous a balancé la voiture contre les rochers sur la droite, et la suite, tu la connais…&lt;br /&gt;Il interrompit son récit puis fit avec la main un geste de dépit ou de rejet qui voulait peut-être dire qu’il n’avait plus envie de continuer. Ses yeux étaient humides de larmes qui ne coulaient pas.&lt;br /&gt;- Elle ne pourra jamais plus marcher, m’a dit le professeur de l’hôpital… Je n’en croyais pas mes oreilles. Il m’a fallu beaucoup de temps pour admettre que Chantal resterait définitivement dans un fauteuil roulant. J’ai même dû livrer un combat secret avec ma raison, avec mon cœur et mon orgueil, et finalement me résigner à l’idée que la femme que j’aimais resterait handicapée toute sa vie et que je ne pourrais jamais la voir remarcher !&lt;br /&gt;- Et comment ça s’est passé avec elle ?&lt;br /&gt;- Elle m’a demandé de partir, de sortir de sa vie. Elle préférait se reconstruire dans le calme et désirait que je l’oublie.&lt;br /&gt;- C’est ce que tu as fait ?&lt;br /&gt;- C’est surtout ce que j’ai essayé de faire. J’ai épousé ta mère, j’ai dirigé l’entreprise à St Nazaire, puis on est parti à Abidjan et tu es arrivé. La suite, je ne te l’explique pas.&lt;br /&gt;- Tu n’as jamais revu Chantal ?&lt;br /&gt;- Heu… Non !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque Vincent remit sa voiture en route pour rentrer chez lui, il ne sut jamais qui avait tourné la clé du démarreur. Il venait de quitter son père abasourdi. Il dormit très peu cette nuit là. Un disque sans fin tournait dans sa tête. L’amant de la mère de Katryna était son propre père, c’est lui qui avait causé l’accident et Katryna ignorait tout... Comment allait-il lui annoncer ce qu’il avait appris ? Lui, le fils de celui qui avait causé le malheur de sa mère ? Et pourtant, il le fallait.&lt;br /&gt;Un nouvel éclair lui traversa le cerveau. Chantal leur avait bien fait comprendre qu’ils s’étaient aimés avant de reprendre la route… Alors, Katryna… était-elle vraiment la fille de Thomas ?… S’il était prouvé sa filiation avec Robert, un lourd secret caché depuis tant d’années, Katryna serait en fait….. sa propre sœur ! Non, ce n’était pas possible. Pas ça ! Dieu merci, la nuit où ils avaient dormi ensemble, il n’avait pas touché son amoureuse.&lt;br /&gt;Il essayait de s’en remémorer les traits. Si ses yeux étaient bleu turquoise, s’apparentant à ceux de sa mère presque violets, ses cheveux d’un beau blond doré étaient en fait décolorés. Elle lui avait même avoué qu’ils étaient en réalité châtain foncé, donc… comme ceux de son père à lui. Quant à la chevelure de Thomas, Il n’avait pas fait très attention, mais il lui semblait se souvenir que ses cheveux blancs se mêlaient à d’autres qui devaient être clairs. En tout cas, ils n’étaient pas foncés !… Ainsi, malheureusement, l’hypothèse d’une tromperie n’était pas à écarter.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vincent prit la décision de ne rien dire à Katryna. Il allait réfléchir. Le choc serait trop violent s’il lui annonçait à brûle pour point ce qu’il venait d’apprendre. Lui-même se sentait beaucoup trop perturbé. Il prit le téléphone.&lt;br /&gt;- Kat ? C’est moi.&lt;br /&gt;- Oui ?&lt;br /&gt;- Ecoute, je suis désolé, mais ces prochains jours, il sera difficile de se voir. J’ai un bouleau dingue, et le soir, je m’écroule littéralement. On se rappelle, d’accord ?&lt;br /&gt;Il essuya la larme qui se formait au coin de son oeil et, raccrochant le téléphone, il s’assit sur le vieux parquet, le dos appuyé contre la cloison.&lt;br /&gt;Dehors, la nuit était tombée et la rue devenue sombre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VIII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De son côté, Katryna ne cessait de réfléchir. Elle aussi était allée trouver Patrick et lui avait demandé s’il connaissait l’individu qui était dans le couloir les soirs de la semaine précédente.&lt;br /&gt;- Robert Rougier, avait-il répondu.&lt;br /&gt;- Rougier….. de la famille de Vincent ?&lt;br /&gt;- Il ne t’a pas dit ? Son père, oui !&lt;br /&gt;- Son père ?…&lt;br /&gt;Les bras lui tombèrent. L’ami d’autrefois de la mère de Katryna était le père de Vincent ? Quelle coïncidence !&lt;br /&gt;Et soudain, elle revit la chevalière de la commode : « RR », les mêmes initiales que celles de…&lt;br /&gt;C’en était trop. Elle se devait d’intervenir efficacement. Par surcroît, elle avait reçu l’appel de Vincent, ce qui l’amenait à ne vraiment plus savoir quoi penser. Maintenant, le mystère était total. Avait-il été mis au courant d’un nouvel élément par son père et n’osait pas lui en parler ? Il est vrai que depuis quelques jours, la relation entre les deux jeunes gens s’était déstabilisée, comme le câble d’un funambule sous l’effet fantaisiste de la brise.&lt;br /&gt;La nuit, Katryna se tournait et se retournait dans son lit, cherchant en vain le sommeil.&lt;br /&gt;Entre les heures passées au studio, les inévitables travaux ménagers et ses courses, il ne lui restait guère de temps pour autre chose. Mais, au fond d'elle-même et, en permanence maintenant, il y avait l'image de Robert Rougier au-dessus de sa tête et ce désir de venger sa mère.&lt;br /&gt;« Avec Vincent, ce ne sera plus possible, pensa-t-elle. Une relation d’amour ne peut perdurer qu’à la seule condition que les intéressés ne se mentent jamais, qu'ils ne trichent pas et qu'ils n’hésitent pas à tout se raconter et partager le meilleur comme le pire. Or là, l’un comme l’autre, nous nous fuyons. Comment puis-je aimer Vincent quand, en même temps, je sais que l’essentiel nous sépare ? Le voir, c'est déjà lui mentir. Il s'imagine sans doute que je suis au courant de rien… Non, jamais ! On ne peut pas édifier un amour sur le mensonge. C'est impossible ! Je l'aime, confiait-elle à son oreiller, et pourtant je n’en ai pas le droit. Je dois venger ma mère! »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain, Katryna avait attendu que la nuit tombe. Elle venait de prendre une douche et, vêtue seulement de son joli peignoir blanc acheté dans un grand hôtel parisien, elle examina avec minutie son image dans le miroir.&lt;br /&gt;C’est sur les genoux de sa mère que Katryna avait été initiée à l’art du maquillage. Le fait que quelques touches de couleur et qu’un minimum de traits de crayon puissent accroître la beauté ou l’âge, ou bien le contraire, avait toujours fasciné Chantal et elle était heureuse de pouvoir faire partager son savoir à sa fille. Appartenant au monde de la scène, Patrick en avait ensuite, lui-même, appris davantage à Katryna. Au début de leur relation, il n’avait laissé à personne le soin de la maquiller, connaissant tous les trucs du métier. Enrichie par l’expérience combinée de ses deux mentors, Katryna procédait donc maintenant, et avec aisance, à sa propre transformation.&lt;br /&gt;Le processus lui demanda trois quarts d’heure, mais le résultat justifia ses efforts. Des lentilles de contact lui donnèrent de beaux yeux à dominante violette et firent ressortir des cernes plus foncés. Son nez élargi par du coton, ses joues rembourrées, un épais fond de teint blafard masquant sa peau dorée, tous ces subterfuges la rendirent méconnaissable. Une perruque blond vénitien coupée au carré et des boucles d’oreilles en verroterie parachevèrent la métamorphose qu’elle étudia d’un regard critique. Il ne lui restait qu’à s’épaissir un peu les hanches et à se chausser d’escarpins qui la grandiraient de quelques centimètres pour finir de modifier sa silhouette et sa démarche.&lt;br /&gt;Une fois habillée, avec des vêtements classiques et de bon ton qui mettaient en valeur tous ses atouts, elle s’inspecta de nouveau dans le miroir et tourna sur elle-même. « Hmmm, pas mal ! ».&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit était noire et les pavés luisants. Elle avait garé sa voiture à quelques distances, la discrétion étant la seconde étape de l’opération. Quand elle arriva dans la rue où demeurait Robert, le silence était tel qu’elle ne put contenir le bruit de ses talons qui résonnaient contre les murs des vieilles maisons. Avant de sonner au numéro 27, elle se retourna : personne. Personne, excepté quelqu’un, tapis dans l’obscurité, assis au volant de sa voiture et qui l’observait attentivement.&lt;br /&gt;Il allait être 20h quand elle appuya sur le bouton de la sonnette. Une lumière filtra sous la porte et Robert se profila dans l’entrée. Il était vêtu d’une gabardine et en chaussures. Visiblement, il s’apprêtait à sortir…&lt;br /&gt;- Bonsoir Robert…&lt;br /&gt;- Bonsoir… Non, ce n’est pas possible ! dit-il après avoir marqué un temps d’arrêt.&lt;br /&gt;Katryna sentit un frisson parcourir le corps de son interlocuteur. Son front était barré de deux grosses rides et il la fixait, interdit.&lt;br /&gt;- Tu me reconnais, n’est-ce pas ?&lt;br /&gt;- Chantal… Je ne comprends pas… Tu marches ?…&lt;br /&gt;- Surpris, n’est-ce pas ?&lt;br /&gt;C’est elle-même qui avait refermé la porte d’entrée et qui, maintenant, s’avançait dans le couloir.&lt;br /&gt;- Je peux entrer ?&lt;br /&gt;Elle marchait devant lui et entendit une voix bloquée lui répondre :&lt;br /&gt;- Oui… Bien sûr… Mais explique-moi…&lt;br /&gt;Le salon était encore éclairé. Elle s’avança jusqu’à une commode et se retourna. Robert lui faisait face, abasourdi.&lt;br /&gt;- Tu ne t’attendais pas à me revoir, n’est-ce pas ?&lt;br /&gt;- Heu… Je ne comprends pas. Tu marches ?&lt;br /&gt;- Cela te dérange ?&lt;br /&gt;- Non bien sûr, mais, de grâce, explique moi !… Vraiment, je suis stupéfait.&lt;br /&gt;- Tu ne comprends pas… Mais toi, t’es-tu posé la question de savoir si moi je comprenais lorsque tu es parti en m’abandonnant ?&lt;br /&gt;Il hésita, scruta son visage, et répondit en cherchant ses mots :&lt;br /&gt;- Tu sais bien que nous avions décidé de nous séparer d’un commun accord ?…. C’est même toi qui m’a demandé de te laisser, de rompre tout contact… Vraiment, je ne saisis pas ton attitude de ce soir…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On entendit une clé tourner en provenance du fond du couloir, puis des pas. C’était Vincent. Il s’immobilisa, regarda Katryna de la tête aux pieds et demanda :&lt;br /&gt;- Chantal… que faites-vous là ?…&lt;br /&gt;Sa rancœur, elle la ravala. Face aux deux hommes, elle ne savait plus trop quoi dire ni ce qu’elle faisait ici. Pourtant, elle retrouva son aplomb pour répondre :&lt;br /&gt;- Vous êtes surpris de me voir marcher, n’est-ce pas ? Vous avez raison. Chantal ne marchera jamais plus. Vincent, je te demande pardon, je suis Kat…&lt;br /&gt;- Kat ?…&lt;br /&gt;Sans rien rajouter, elle porta la main sur le dessus de sa tête, retira sa perruque et défit ses vrais cheveux qui retombèrent sur ses épaules, laissant les deux hommes ébahis.&lt;br /&gt;Tous les trois s’assirent dans les fauteuils sans se consulter. Elle reprit :&lt;br /&gt;- Oui, j’ai pris l’apparence de ma mère pour créer un choc. Mes yeux ne sont pas de cette couleur et j’ai modifié ma physionomie. Je voulais faire tomber votre masque Monsieur Rougier, pour que vous me donniez des explications. Ma mère a passé sa vie dans un fauteuil roulant par votre faute et vous ne vous en êtes jamais occupé.&lt;br /&gt;- Ne dites pas que l’accident était de ma faute. Ce n’est pas vrai !&lt;br /&gt;- Pourtant vous aviez trop bu…&lt;br /&gt;Robert semblait furieux. Il poursuivit :&lt;br /&gt;- Non, c’est faux, je n’avais pas trop bu ! Sans ce maudit camion, jamais nous n’aurions eu d’accident.&lt;br /&gt;- Oui mais peut-être que tes réflexes n’ont pas été ceux que tu aurais eus en temps ordinaire…s’infiltra Vincent.&lt;br /&gt;- Toi aussi tu m’accuses maintenant, hein ? Ah, elle t’a bien embobiné et vous êtes tous les deux contre moi ! Tous contre moi ! Vous voulez me faire avouer que j’étais ivre !&lt;br /&gt;En disant cela, il s’était levé d’un bond et faisait face à la fenêtre sans volets qui donnait sur le jardin. Agité de tics nerveux, il semblait très contrarié.&lt;br /&gt;Katryna aurait voulu ajouter un tas d’arguments en faveur de la douleur de sa mère, mais la colère exprimée par le visage de Robert lui noua la gorge. C’est lui qui poursuivit, en insistant bien sur chaque mot :&lt;br /&gt;- Je n’ai pas à demander pardon. Je ne suis pas coupable. Je ne demanderai jamais pardon ! C’est ça que tu pourras lui dire. Est-ce que c’est clair ?&lt;br /&gt;Sa dureté impressionna tellement la jeune femme qu’elle se sentit rougir. Elle ne répondit pas.&lt;br /&gt;- Eh bien, je vais vous montrer quelque chose, reprit-il en diminuant le timbre de sa voix. Ne bougez pas, je reviens.&lt;br /&gt;Alors que Robert venait de quitter la pièce, les deux jeunes gens se regardèrent et Vincent demanda :&lt;br /&gt;- Comment as-tu eu son adresse ? Il n’est pas dans l’annuaire…&lt;br /&gt;- Par Patrick. Et toi, comment se fait-il que tu sois ici ?&lt;br /&gt;- Nous devions aller ensemble au cinéma.&lt;br /&gt;Robert arriva, une enveloppe à la main.&lt;br /&gt;- Tenez, Katryna, lisez !&lt;br /&gt;Tandis qu’elle dépliait la lettre, Vincent vint se mettre derrière elle pour lire en même temps ce message qui remontait à plus de trente années en arrière :&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;« Mon Robert,&lt;br /&gt;J’ai préféré te laisser partir plutôt que gâcher ta vie. Pour moi, mon isolement était de loin la meilleure solution afin de ne pas te faire supporter ma dépendance, t’empêcher de réussir dans la profession qui t’était destinée. J’ai choisi de disparaître de ta vue par peur de ne pouvoir te rendre heureux comme tu le méritais. Et puis, surtout, tu étais fiancé Robert. Je suis partie sans me retourner, parce que ta douleur était de ma faute et que je ne voulais pas que tu souffres de mon handicap. Mais si je ne veux plus aucun contact entre nous, sache que je ne t’oublierai jamais. J’ai vécu ma vie jusqu’à aujourd’hui à pleurer ton absence. Pourtant j’ai honte, car mon mari est un homme admirable. J’espère que tu as réussi ta vie, que ta Marianne a su t’aimer et qu’avec elle tu as trouvé le bonheur. Je ne sais pas, peut-être as-tu des enfants ? Peu importe. La vie est passée.&lt;br /&gt;Bonne chance Robert ! »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;Katryna, les larmes aux yeux, redonna la lettre sans rien dire.&lt;br /&gt;C’est Vincent qui relança la conversation.&lt;br /&gt;- Moi je voudrais savoir quelque chose, Papa, et je te le demande en présence de Kat : Vous vous êtes aimés et Kat n’est pas venue au monde des années après… Alors, je me demande…&lt;br /&gt;- Si Kat n’est pas de moi. C’est ça ?&lt;br /&gt;Surprise d’une question aussi directe, elle était devenue blanche et regardait Robert comme on scrute le visage d’un accusé à l’annonce du verdict. Il marqua un silence et c’est Katryna qu’il regarda.&lt;br /&gt;- Kat… comment te dire ?… Oui, je suis ton père !&lt;br /&gt;Elle avait serré les poings et se levait. Elle aurait voulu partir, quitter la maison, se sauver, vider toutes les larmes de son corps. Elle était la fille de Robert !… Mais elle resta dans la pièce, s’adossa au mur et sortit un mouchoir de son sac à main.&lt;br /&gt;- Oh mon Dieu ! dit-t-elle sans pouvoir retenir ses sanglots.&lt;br /&gt;- Mais alors, Kat est ma sœur ? s’écria Vincent en fixant son père.&lt;br /&gt;Là encore, Robert marqua un temps d’arrêt. Puis il s’avança et posa ses mains sur les épaules du jeune homme.&lt;br /&gt;- Non… elle n’est pas ta sœur car tu es mon fils adoptif…. Je suis désolé, Vincent.&lt;br /&gt;Ce dernier resta bouche bée tandis que Robert recula et s’assit. Ce dernier poursuivit :&lt;br /&gt;- En fait, Marianne ne pouvait pas avoir d’enfant. Nous t’avons adopté, Vincent. J’ai toujours reculé pour te le dire. Un jour, obligatoirement, tu l’aurais appris en consultant mes papiers, alors autant que tu le saches aujourd’hui. Marianne s’est enfuie avec mon chef comptable peu de temps après ton adoption. Je me suis occupé de toi comme j’ai pu. Je ne lui en ai pas voulu car elle avait compris que mon cœur était ailleurs.&lt;br /&gt;- Mais pourquoi n’es-tu pas retourné auprès de Chantal ? demanda Vincent dans un cri d’indignation frisant la colère.&lt;br /&gt;Elle était mariée, et nous avions suffisamment souffert. J’ai tenu ma parole, jamais plus je n’ai donné signe de vie. Elle voulait que son enfant n’en sache rien et soit élevée dans une famille conventionnelle.&lt;br /&gt;Le jeune homme s’était rapproché de Katryna et, instinctivement, lui pris la main qu’elle referma sur la sienne. Elle repensait au mot qu’elle avait trouvé dans la commode de sa mère et se remémorait certaines phrases qu’elle comprenait mieux à présent.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand Vincent et Katryna sortirent de la maison, cette dernière avait pris la décision de ne pas se retourner, mais au bout de cinquante mètres dans la nuit noire, une force brutale comme un choc électrique la fit pourtant jeter un dernier regard en arrière. Il se porta machinalement vers les fenêtres de la maison et, au premier étage, elle reconnut une silhouette en ombre chinoise qui se détachait.&lt;br /&gt;Une heure plus tard, Katryna jeta son sac, son manteau et sa perruque sur le lit de sa chambre. Elle enleva ensuite ses lentilles de contact qu’elle lava soigneusement et rangea dans leur étui, avant de sortir son vieil album de photos pour le feuilleter...&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IX&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le jour qui suivit, Katryna n’avait plus la tête à son travail. Comment pouvait-il en être autrement ? A plusieurs reprises, Karim avait été contraint de refaire un certain nombre de prises. Quand elle arriva chez elle, ni ses courses en retard ni la faim ne la préoccupèrent. Exténuée, elle s’allongea sur le canapé, face au coucher du soleil qui n’en finissait pas, le regard perdu dans le ciel doré, et elle se demanda comment intervenir auprès de sa mère.&lt;br /&gt;Ne travaillant pas le lendemain, elle avait prévu un rendez-vous lèche-vitrine avec Frédérique, mais elle l’annula et rejoignit La Baule et ses parents.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand elle poussa la porte, des notes de piano emplissaient toute la maison. Chantal avait l'habitude de prendre en main le maximum des travaux ménagers, laissant à son mari ce que son handicap lui interdisait. Elle aimait beaucoup les films à la télévision ainsi que les livres qui traitaient d’archéologie. Mais en fait, ce qui comptait vraiment pour elle, c'était son piano. Thomas avait réussi à lui en trouver un. En mauvais état. Il l'avait restauré, accordé tant bien que mal, puis installé, avec l'aide des voisins, dans un coin de sa chambre. Depuis le fameux Noël, où elle l'avait découvert et qu’elle en avait testé les notes, Chantal en jouait pendant des heures. Pour elle, c'était les souvenirs de sa jeunesse qui revenaient, mais aussi le renouveau, l'espoir, la gaieté. Elle avait toujours su qu’elle ne pourrait pas devenir une grande pianiste de concert, mais devant son clavier, le mannequin déchu retrouvait ses jambes et son bonheur de vivre, comme à l'époque de ses seize ans, quand elle débuta ses études musicales au conservatoire et ses séances de photos.&lt;br /&gt;Cet après-midi là, Chantal était assise à son piano, à la grande satisfaction de Thomas qui, depuis la table de cuisine, l'écoutait tout en rénovant un vieux moulin à café.&lt;br /&gt;Katryna les embrassa et, sans les déranger, s’accouda au piano, face à sa mère.&lt;br /&gt;- Pour une fois, il fait très beau, affirma Chantal dès qu’elle termina sa Barcarolle de Chopin. Kat, veux-tu m'accompagner sur la promenade de la mer ? Cela te permettra aussi de prendre l'air…&lt;br /&gt;Au ton inhabituel, Katryna comprit que sa mère avait quelque chose d'important à lui confier. Quelque chose qui ne devait probablement pas être entendu par certaines oreilles. Cette proposition tombait à merveille.&lt;br /&gt;- Bonne idée, acquiesça-t-elle. Je ne peux pas rester très longtemps avec vous, parce que demain je dois commencer tôt, mais une promenade me fera du bien.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dehors, le ciel avait pris une couleur blanchâtre. Indifférentes au froid qui leur piquait la peau et les faisait légèrement pleurer, les deux femmes longèrent la mer.&lt;br /&gt;Chantal, en fait, voulait s’entretenir avec sa fille à propos de Vincent qu’elle avait trouvé très sympathique mais dont la profession ne lui donnait pas une impression de grande stabilité. Elle aurait voulu que Katryna le pousse à s’investir dans un travail davantage rémunérateur.&lt;br /&gt;- Cela fait partie de la tâche d’une femme de motiver son futur mari pour l’encourager à réussir, avait-elle affirmé.&lt;br /&gt;- Mais Maman, je ne suis pas encore mariée. Je ne sais même pas si nous continuerons ensemble, s’était défendue Katryna. Elle savait dominer et s’imposer dans les conversations, surtout lorsque celles-ci avaient trait à sa propre destinée.&lt;br /&gt;- J’ai vu comment vous vous regardiez, ma petite fille, et c’est le devoir d’une mère de conseiller son enfant sans rien imposer.&lt;br /&gt;- Tu es gentille, mais je me débrouille très bien. Et si je suis venue vous voir, aujourd’hui, c’est parce que je viens de faire une découverte qui va bien au-delà d’une motivation à réussir sa profession.&lt;br /&gt;- Ah bon ?…&lt;br /&gt;- Oui Maman, je viens d’apprendre ce que Papa et toi, vous m’avez toujours caché…&lt;br /&gt;- Caché ? C’est-à-dire ?&lt;br /&gt;Katryna poussait le fauteuil roulant, et, de ce fait, ne pouvait pas surveiller les mouvements du visage de sa mère. Elle répondit :&lt;br /&gt;- Je sais que Papa n’est pas mon géniteur…&lt;br /&gt;- Kat !&lt;br /&gt;Elle avait prononcé son nom comme on crie après une petite fille qui vient de faire une bêtise. Elle se reprit aussitôt pour poursuivre :&lt;br /&gt;- Qui te l’a appris ? Le secret était bien gardé.&lt;br /&gt;- Le père de Vincent !… Ton amoureux de toujours…&lt;br /&gt;- Quoi ? Arrête-toi. Que veux-tu dire ?&lt;br /&gt;Katryna se plaça devant le fauteuil roulant et regarda sa mère. Elle lui raconta tout ce qu’elle avait appris. Chantal écouta en silence, l’esprit ailleurs perdu dans le vide, les pensées sans doute de retour parmi les souvenirs de nombreuses années en arrière.&lt;br /&gt;- J’ai bien compris, tu sais. Je suis une adulte. Mais comprends aussi mon choc Maman. Même si je ne vous en veux pas de n’avoir jamais rien dit, ma surprise est telle que j’ai du mal à refaire surface. Je sais que tu as voulu me donner l’amour d’une famille normale et je suis tellement reconnaissante à Papa de m’avoir aimée comme il l’a fait. Mais maintenant, je ne sais plus où j’en suis…&lt;br /&gt;- Je comprends ma chérie…&lt;br /&gt;Elle avait cherché puis pris la main de sa fille, et regardait celle-ci avec infiniment d’amour et de compassion. Katryna poursuivit :&lt;br /&gt;- Tu sais, Robert m’a tout expliqué et maintenant je ne lui en veux plus, comprenant que c’est toi qui l’as poussé à partir. Néanmoins, je trouve curieux qu’il n’ait jamais senti le besoin de savoir ce que tu étais devenue, ainsi que moi par la même occasion.&lt;br /&gt;- Détrompe-toi. J’ai encore quelque chose à t’apprendre. C’était l’après-midi d’un jour d’été, alors que j’observais la rue derrière les rideaux de ma chambre. Tout à coup, je crus voir une silhouette qui me parut celle d’un rôdeur tant son attitude était étrange. Un homme qui avait stationné sa voiture en face de la maison, et qui, après tout un moment, s’avança vers la boite aux lettres. Il faisait soleil et je l’ai bien reconnu : c’était Robert. Je ne voulais pas en parler à ton père, mais comment faire autrement puisque le visiteur avait déposé une enveloppe ? Lorsque je l’ai eue entre les mains, j’ai tout de suite compris. Sans lettre d’explication, je découvris un chèque. Un chèque d’un montant égal au virement que je recevais chaque mois depuis ta naissance…&lt;br /&gt;Katryna écoutait, comme suspendue à la bouche de sa mère.&lt;br /&gt;- Oui, continua-t-elle, depuis ta naissance, il m’envoie de l’argent. Et cette fois là, ce n’était pas un virement mais un chèque, j’ai pensé qu’il voulait me faire comprendre qu’il était de retour. Voilà.&lt;br /&gt;- Je vois… répondit Katryna, songeuse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle ramena sa mère à la maison, se jeta dans les bras de Thomas et le remercia de plein de baisers. Tous les trois savaient que maintenant ils ne se regarderaient plus pareillement. Peut-être qu’un sentiment encore plus fort les unissait. Un sentiment à la fois d’amour, de reconnaissance, et aussi de soulagement, de joie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Katryna rentra à Nantes. Elle avait rendez-vous avec Vincent.&lt;br /&gt;Mais quand elle voulut remonter dans sa voiture pour le rejoindre, celle-ci refusa de démarrer. Les bougies, sans doute, qui avaient déjà donné des signes de faiblesse. Déçue, elle marcha rapidement jusqu'à l'arrêt du tramway et se mêla à la foule qui attendait. Il faisait sombre à présent. Autour d'elle, les gens égaux à eux-même avaient le regard dans le vide comme sur tous les quais du monde. Katryna dut jouer des coudes pour monter, la foule se pressant de toutes parts. Bousculée, poussée, tirée et finalement écrasée entre deux femmes, elle se logea debout à l’avant.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Kat, enfin ! J'avais peur que tu ne viennes pas. Te rends-tu compte que cela fait plus d'une heure que je t'attends. Pourquoi ne m’as-tu pas téléphoné ?&lt;br /&gt;- Pardonne-moi, mais en ce moment je ne suis pas moi-même. Ma voiture est en panne et j’ai oublié de recharger mon portable…&lt;br /&gt;- Katryna, mon amour, nous avons tant de choses à nous dire ! Tu es mon mannequin préféré et comme tu le sais, tu as gagné le casting de mon cœur. Dis-moi vite, est-ce que tu m'aimes ?&lt;br /&gt;- Oh oui, Vincent. Profondément. Je t'aime, mais...&lt;br /&gt;- Mais quoi ? Les découvertes ?... Ecoute, Chérie, les remords, les regrets ne m'intéressent pas. Nous n’étions pas les héros de cette époque révolue. Si le passé ne s'oublie pas, c'est au présent qu'il faut vivre, et l'avenir nous devons le construire. Nous avons commencé notre renouveau le soir où je t'ai rencontrée au studio, où nous nous sommes réellement découverts. Je suis venu pour toi et toi tu as couru vers moi. Katryna, jusqu'à présent j’étais mal à l’aise, je n'avais pas de vrai travail, pas véritablement un appartement, pas de moyens. Mais ce soir, tout a changé. J'ai un appartement et surtout, j’ai eu une longue conversation avec Patrick pour lequel je vais travailler à plein temps. Tous les deux, nous allons vivre ensemble et nous avons le droit de nous aimer. Tu vas t’en rendre compte, j’ai très très envie de toi. Si tu acceptes, nous allons nous marier. Tu vas t'appeler Katryna Rougier. Répète après moi...&lt;br /&gt;- Katryna Rougier, murmura-t-elle, émue.&lt;br /&gt;- Je voudrais trouver les mots pour te dire combien je t'aime mais il n'en existe pas d'assez forts !!!&lt;br /&gt;Ils se jetèrent l’un sur l’autre. Leurs vêtements volèrent sur le tapis. Vincent usa d’une tendresse toute passionnée pour faire l’amour à Katryna, qui découvrit à cette occasion que la tendresse et la passion, justement, n’étaient pas incompatibles, exactement comme l’amitié et l’amour. Les minutes s’envolèrent légères et dépouillées, pareilles à des pétales de lys égarés dans la fraîcheur d’une brise matinale. Blottie contre lui, elle oublia tout, car en plus, il faisait si bien l’amour…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les rideaux de la fenêtre n’avaient pas été tirés, et c’est ainsi qu’allongés sur le dos, ils pouvaient voir des gouttes de pluie rouler sur les vitres noires, étoilées par le reflet des luminaires de la rue.&lt;br /&gt;Une nouvelle journée allait commencer, une nouvelle vie aussi.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;---oOo---&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;em&gt;(Merci d'adresser un commentaire. Pour cela, cliquez sur le mot "commentaires" juste au-dessous, et dans la fenêtre qui s'ouvrira, placez votre commentaire. Enfin, indiquez votre prénom ou nom un peu plus bas, en cochant la case "Nom/URL". 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Tel est le décor d’une aventure pour un chassé-croisé de personnages tout à fait ordinaires. En apparence seulement.&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;---oOo---&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;I&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le sac commençait à peser lourd. Peut-être s’allégerait-il après la pose casse-croûte de midi. Fabien le descendit de ses épaules. Vu les douleurs, il pensa que les bretelles trop étroites à son goût avaient déjà marqué ses chairs. Il sortit la gourde et demanda à Sandrine si elle apprécierait de se rafraîchir. Suite à son refus, il but seul une longue lampée. Le ruisseau frais qui s’écoula dans sa gorge lui fit grand bien. Le vacancier remarqua alors que le dos de sa chemise était déjà tout mouillé. Pourtant, il reprit le sac et le réinstalla. La promenade de santé ne faisait que commencer… Encore une heure et ils atteindraient l’hôtel Roseg.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sandrine s’était assise sur une vieille souche de mélèze et se releva en arrangeant elle aussi les bretelles de son sac. Le soleil était déjà haut et réchauffait les herbes du chemin pierreux. Elle ajusta ses lunettes de protection et rangea une mèche de cheveux qui dépassait de son bob. L’air matinal permettait de respirer en profondeur et l’odeur du foin fraîchement coupé lui parfuma les narines.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un tintement de clochettes les fit se retourner. Une calèche montait gaillardement depuis Pontresina, transportant son lot de voyageurs et de sacs bourrés à éclater, débordant de piolets et de casques d’escalade. « Encore des sportifs du dimanche ! », pensa Fabien. Le cheval à la crinière blanche trottait tranquillement tandis que son cocher, un vestige de cigare entre les lèvres, adressa un signe de la main à Sandrine qui venait de s’écarter. « La lutte des classes, même à près de 2 000 m », se dit-elle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le Val Roseg rétrécissait au fur et à mesure de leur progression. Quelques vaches ruminaient, donnant des coups de langue ci et là tout en secouant leurs oreilles pour se défaire des mouches en vadrouille. Finalement, l’hôtel situé à mi-parcours apparut. Ils allaient pouvoir remplir leurs gourdes en dépit du nombre impressionnant de montagnards faisant halte, les équipements posés à même le sol. Aussi décidèrent-ils de s’écarter un peu du bâtiment dont les rebords de fenêtres dégoulinaient pourtant harmonieusement de géraniums aux rouges intenses. Ils empruntèrent un petit sentier, caché par les rhododendrons et les myrtilles, et finirent par atterrir au bord d'un chemin qui flirtait avec un torrent tourbillonnant. Quelques pêcheurs s'alanguissaient. Sandrine se mit à l’aise et s’assit sur le bout d’un tronc d’arbre évidé à l’intérieur duquel une eau limpide coulait doucement, invitant les animaux à s’abreuver.&lt;br /&gt;- Quelle jolie fontaine ! s’écria Fabien en retirant, d’une poche de son sac, un petit pain bien doré et un sachet de viande des Grisons.&lt;br /&gt;Puis après avoir dégusté quelques fruits secs, ils se remirent en marche. Le ciel s’assombrissait, au loin le tonnerre grondait... Une immense touffe d’épilobes s’écarta pour leur laisser le passage, et ils prirent le chemin qui allait les conduire cinq cents mètres plus haut, au refuge où ils passeraient la nuit.&lt;br /&gt;- Espérons qu’il ne va pas pleuvoir, marmonna Sandrine.&lt;br /&gt;- A la limite, ce sera trois gouttes, car la météo n’est pas mauvaise.&lt;br /&gt;Ils parlaient peu, économisant leur souffle pour la montée qu’ils devinaient interminable. Et puis, en montagne, quand on n’admire pas les sommets environnants, on lorgne les cailloux devant soi, mains agrippées aux bretelles du sac, le corps légèrement voûté. C’est dans ces moments-là que les pensées virevoltent. Secrètes.&lt;br /&gt;Le couple ne vivait plus en harmonie depuis longtemps. Les randonnées en montagne, ils les avaient pratiquées avec grand plaisir, il y a de cela de nombreuses années. Les arrêts fréquents, prétexte à la cueillette des fleurs et aux baisers, ils connaissaient. Mais tout n’était plus que souvenirs. Pourtant, ils en avaient passé de beaux moments à côtoyer les alpages, de belles soirées dans les refuges à refaire le monde avec des amis d’une seule nuit, devant des grands verres de cidre aigre ou des eaux de vie aux vertus médicinales !&lt;br /&gt;Si Sandrine avait accepté de partir quelques jours et redécouvrir l’immensité de cette belle région d’Engadine, c’était uniquement dans l’espoir de renouer le dialogue avec son mari. De lui faire comprendre qu’elle était toujours là, à ses côtés, et que, finalement, elle était la femme qui lui convenait. Elle comptait beaucoup sur le silence des Alpages suisses pour se retrouver les yeux dans les yeux, comme autrefois. Et puis, peut-être fallait-il aussi demander un petit coup de pouce au destin…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au loin, les sommets saupoudrés de neige du Piz Glüschaint, de la Muongia et du Chapütschin se fondaient paisiblement à l’intérieur des nuages.&lt;br /&gt;Quelques gouttes de pluie marquèrent de leur empreinte la poussière sèche tandis que les pierres assoiffées exhalaient des senteurs minérales. L'air se faisait soyeux. Fabien retira ses lunettes de soleil et retroussa ses chaussettes de laine rouge sur le haut de ses mollets. Sandrine tenait sa gourde à la main et s’abreuvait régulièrement de petites gorgées.&lt;br /&gt;Le chemin montait, inexorablement. Il était facile de le deviner grâce aux colonnes d’alpinistes que l’on pouvait suivre telles des fourmis marchant au ralenti. Une heure et demie de grimpée non-stop, une montée franche et raide sur un sentier escarpé, mal foutu, plein de pierres et de racines, sans repos vraiment possible.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les couleurs des montagnes variaient continuellement, aussi bien dans les tons verts que dans ceux des ocres. Autour de chaque lieu humide, une végétation basse et intense rappelait le nombre important des sources qui jaillissaient de nulle part. De chaque côté du val, les pentes fortes regorgeaient d'éboulis. Tout paraissait lissé.&lt;br /&gt;Régulièrement, les cloches des vaches dans le lointain perçaient le silence. Les marmottes abondaient, se faufilant dès que le bruit des pas les réveillait ou bien sifflant pour prévenir leurs congénères.&lt;br /&gt;A droite, majestueux, immobile, à la fois gris sale et vert antarctique, le glacier de Morteratsch semblait dormir, bien lové entre ses moraines.&lt;br /&gt;Fabien dévora une pomme et troqua ses lourdes chaussures, en les laissant pendre à son sac, contre des tennis beaucoup plus agréables.&lt;br /&gt;A l'approche de la pente finale, le chemin se raidit encore davantage, les mollets aussi... Mais si Sandrine attendait le refuge avec impatience pour prendre un repos bien mérité, Fabien le guettait également, mais pour d’autres raisons…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Soudain, tandis que des ancolies bleues, accrochées aux parois d’un rocher, suscitèrent leur attention, une marmotte se retrouva nez à nez avec Fabien. Sans doute avaient-ils sursauté tous deux en même temps. Quoi qu’il en soit, chacun se figea et regarda l’autre. Sandrine comprit la situation et s’immobilisa à son tour. L’animal, au bout de quelques instants, fit comme si de rien n’était, doucement tourna les talons, monta au ralenti le mètre qui le séparait de son trou, et… vouf ! se précipita à l’intérieur à la vitesse de l’éclair. La jeune femme voulut saisir son appareil photo mais il était trop tard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le ciel se couvrit davantage et il commença à pleuvoir pour de bon. Tout en marchant, ils cherchèrent à dénouer le k-way qui leur serrait le ventre, et soudain, le refuge leur apparut au détour d’un virage. Encore lointaine et en élévation, la Chamanna Tschierva, point de départ d’un grand nombre de courses, semblait hiératique.&lt;br /&gt;Lorsqu’ils arrivèrent sur la terrasse couverte de l’ancienne bergerie, plusieurs randonneurs se revitalisant leur adressèrent un signe de bienvenue. Un bel écriteau jaune indiquait l’altitude : 2 584 m.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;II&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En dépit de l’heure relativement peu avancée de l’après-midi, et à la vue de l’activité qui régnait au dehors du refuge et dans les couloirs, il leur sembla y avoir beaucoup de monde. Fabien ne sentait plus ses épaules tellement les bretelles du sac les avaient malmenées, et ses cuisses demandaient un repos réparateur. Il avait repéré une belle table disponible qui surplombait le glacier et il s’apprêtait à la rejoindre lorsqu’une voix derrière lui le rappela à l’ordre :&lt;br /&gt;- On se reposera après. Allons d’abord nous présenter !&lt;br /&gt;Sandrine avait retiré son bob et ses cheveux frisottaient davantage encore qu’à l’accoutumée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ruedi, le gérant, apparut, grand et large comme un bûcheron canadien, et il leur demanda dans un dialecte, difficilement compréhensible pour un Parisien pure souche, s’ils avaient réservé. Heureusement, Fabien n’avait pas séché le cours, le jour de cette leçon d’allemand, et il lui donna toutes les informations demandées. Le visage du mastodonte s’éclaircit et il leur expliqua le règlement. Il s’agissait, en premier lieu, d’aller poser les sacs sur les matelas et de s’installer, mais d’abord de régler la nuitée et acheter les éventuelles boissons du lendemain.&lt;br /&gt;- Le dortoir, pas de chaussures !... Et vous… repas avec nous ce soir ?&lt;br /&gt;- Et comment ! répondit Fabien. Cinq heures de montée, ça creuse…&lt;br /&gt;Alors qu’il payait, Sandrine prit connaissance du tableau d’affichage.&lt;br /&gt;Le refuge comprenait 64 places avec un dortoir de 42 couchages et des chambres pour 4 ou 6. Il était complet ce soir-là. 48 repas allaient être servis, et il était également noté le nombre de tentes plantées juste à côté. Donc, ici, il y avait beaucoup de monde pour un simple édifice perdu au beau milieu de l’infini des montagnes.&lt;br /&gt;Fabien quitta ses tennis qu’il déposa le long du mur des lamentations, et c’est en chaussettes avec des pieds endoloris qu’il gravit l’escalier de meunier donnant dans un vaste grenier aménagé en dortoir. Sandrine le suivit sagement, pensant sans doute que rien ne valait un bon hôtel 4 étoiles... Ils marchèrent à quatre pattes jusqu’à l’emplacement indiqué et posèrent leur sac sur les matelas. Quelques ardoises de la toiture avaient laissé place à des pavés de verre qui éclairaient timidement le lieu dit de repos. Certes, ce n'était pas le charme et l'ambiance des anciens refuges, mais celui-ci semblait confortable. Les poutres en bois donnaient à la charpente un air plus sympathique que les toits en tôle des abris de haute-montagne traditionnels. L’odeur de la chaussette chaude emplissait les poumons, et cependant, se dit Sandrine, après cette journée de marche, le sommeil parviendrait bien à lui faire oublier qu’ici elle ne dormait pas au cœur du 6e arrondissement…&lt;br /&gt;Ils laissèrent la plaine des matelas disposés côte à côte à perte de vue et redescendirent munis des ustensiles de toilette. Les douches étaient en supplément mais, au diable l’avarice ! trois minutes d’eau chaude, quel bonheur !&lt;br /&gt;Lorsqu’ils ressortirent, ils contournèrent les fils à linge pris d’assaut et allèrent s’installer sur la terrasse. Plusieurs grands gaillards parlant allemand avaient retiré leurs chaussures, laissant pendre pieds et mollets dans l’eau froide du torrent, et détendaient leurs muscles. Plus loin, se côtoyaient vaches, brebis, chèvres, cochons, et chiens. Le cidre frais fut le bienvenu. Mais si le cliquetis des mousquetons et des crampons faisait partie des bruits routiniers, aucun mot français ne troubla l’ambiance, jusqu’au moment où un couple apparut, le visage rouge et le front en sueur. Ils saluèrent et disparurent à l’intérieur du refuge. Une odeur de saucisses grillées taquina les narines. A voir la fumée, elle provenait d’un barbecue en contrebas, situé entre les tentes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Alors que les derniers nuages se dissipaient, l’arête Bianco du Piz Bernina se dessina clairement contre le fond bleu du ciel. Une voix forte fit sursauter Sandrine. C’était le gardien qui s’en prenait à des randonneurs venant, par mégarde, de planter leur tente sur l’aire d’atterrissage de l’hélicoptère. Le banc remua. Les deux autres Français s’assirent.&lt;br /&gt;- Bonjour ! Ca fait plaisir de rencontrer des compatriotes ! Vous arrivez de Pontresina, vous aussi ?&lt;br /&gt;- En effet, répondit Fabien, et on remonte un peu à la surface car on était crevés en arrivant. Vous voulez attaquer la Bernina demain ?&lt;br /&gt;- Non, se défendit l’homme, tout en enfilant un pull, seulement un peu d’escalade.&lt;br /&gt;- Comme nous ! s’exclama Fabien, tandis que les deux femmes se jaugeaient du regard.&lt;br /&gt;- Je m’appelle Raphaël, et voici Aurélie.&lt;br /&gt;- Nous, c’est Sandrine et Fabien. Nous admirons ce panorama fantastique et regardons le glacier. C’est fou comme il diminue ! Nous sommes venus voici vingt ans, et je me souviens parfaitement qu’il montait bien plus haut sur les moraines…&lt;br /&gt;- Eh oui… le réchauffement climatique…&lt;br /&gt;Et, se tournant vers sa femme, Raphaël demanda :&lt;br /&gt;- Aurélie, tes pieds… Ca va mieux ?&lt;br /&gt;- Bof, j’ai mis des pansements…&lt;br /&gt;Le soleil déclinait, passant encore par quelques brèches. Le jeu de l’ombre et de la lumière, si caractéristique en montagne, éclairait puissamment la façade du refuge. Puis les quatre Français assistèrent à un fabuleux coucher de soleil. Ses derniers rayons se fondaient, avec la blancheur de la neige située en face du glacier, en un dégradé de rouge et d’orangé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ruedi , le gardien, passa la tête à la porte et activa la cloche. Il avait prévenu : « A 19h précises ! », l’heure de se mettre à table.&lt;br /&gt;C’était presque la foule un jour de tiercé. A croire que tous les estomacs étaient vides depuis longtemps. On se dirigea vers le bâtiment annexe qui était devenu la salle à manger. L’ancienne étable, sans doute.&lt;br /&gt;- On se met ensemble ? proposa Fabien.&lt;br /&gt;- Bien sûr, répondit Aurélie qui venait d’enfiler un joli pull rouge à rayures et terminait de nouer un petit foulard à son cou.&lt;br /&gt;- Une table de Français ? C’était la grosse voix de Ruedi.&lt;br /&gt;- Bonsoir ! s’écria une jeune et jolie femme brune aux dents étincelantes, enjambant prestement le banc.&lt;br /&gt;Un personnage à la mine burinée s’avança également.&lt;br /&gt;- Bonsoir la compagnie ! Moi, c’est Antoine !&lt;br /&gt;Le brouhaha avait maintenant envahi toute la salle et on tranchait le pain à chaque table. Des assiettes dépareillées et des couverts qui semblaient avoir bien servi étaient disposés sur les toiles cirées à petits carreaux.&lt;br /&gt;Ruedi avait apporté un immense faitout et remplissait à la louche les assiettes que Martha, sa femme, lui présentait. Une Suissesse comme on les imagine dans les contes, avec un grand tablier blanc, les cheveux ramenés en chignon et une absence totale de maquillage. Mais le rouge aux joues et le sourire facile.&lt;br /&gt;- La soupe lard-pâtes-légumes, avec bon pain. Mangez bien ! exigea le maître de maison qui, plein d’entrain, assurait maintenant le service et surtout l’animation.&lt;br /&gt;Au bout de dix minutes, les langues s’étaient déliées. Toute la tablée se parlait et ne ménageait pas les commentaires sur la difficulté de la montée. Antoine, avec son allure de baroudeur des cimes, et pour assouvir la curiosité des convives, leur expliqua que le refuge, qu’il semblait bien connaître, était approvisionné deux fois dans la saison par hélicoptère et le reste du temps à dos de mulets. En écho, le bruit caractéristique des cuillérées de soupe avalées gloutonnement lui répondit.&lt;br /&gt;Lorsque tout le monde déclara forfait, Ruedi ramena le gigantesque faitout et rapporta un non moins énorme plat de lasagnes. A l’aide d’un grand couteau, il découpa les premières parts, puis confia à Antoine le soin d’assurer la fin du service, heureux de pouvoir s’asseoir un peu en retrait et de siroter une bière accompagnée d’un Fernet-Branca. Il gardait cependant un œil sur ce qui se passait dans les assiettes, poussant les uns et les autres à se resservir plusieurs fois.&lt;br /&gt;Chacun mangeait avec grand appétit tout en apportant sa touche personnelle à la conversation. C’est ainsi que l’on apprit qu’il s’agissait de cinq Parisiens assis à la même table, et que le sixième, Antoine, bien que du Sud-ouest, séjournait régulièrement dans la capitale.&lt;br /&gt;- N’y a-t-il pas suffisamment de sommets à gravir en France ? demanda-t-il ?&lt;br /&gt;- Bien sûr que si, répondit Fabien, mais l’air de la Suisse, c’est tout de même autre chose.&lt;br /&gt;- Et puis, dans la vallée, que de fleurs ! ajouta Sandrine qui peinait à terminer ses lasagnes.&lt;br /&gt;- Moi, c’est la propreté qui m’attire ici, glissa Elise, la jeune femme célibataire, au joli minois qui ne laissait pas indifférent.&lt;br /&gt;- Il y a quelques années, je suis monté depuis ce refuge sur le Piz Morteratsch, déclara Raphaël. Une autre fois je me suis inscrit pour gravir le Piz Palü, mais le mauvais temps nous a obligés à renoncer. Et le regret de ma vie, c’est de ne pas avoir pu emprunter la plus belle arête des Alpes, le Biancograt qui mène au Piz Bernina. Pour ça, il aurait fallu avoir 25 ans ou la possibilité de s’entraîner avant d’arriver ici.&lt;br /&gt;- Et c’est pas à Fontainebleau que vous développerez votre souffle, plaisanta Elise.&lt;br /&gt;Confectionnées par Martha, à base d’épinards, de brocciu, de pâtes, de sauce tomate, et de fromage râpé, les lasagnes s’avérèrent un délice. Lorsque les plats se retrouvèrent vides au milieu des tables, Ruedi en rapporta d’autres :&lt;br /&gt;- Maintenant, les lasagnes d’hier. Goût pas pareil, mais bon aussi.&lt;br /&gt;Personne n’en doutait ! Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.&lt;br /&gt;Fabien effectuait le service de la boisson, s’occupant tout particulièrement d’Elise qui se situait en face de lui. Le repas se poursuivit en goûtant un surprenant plateau de fromages, composé notamment d’une énormité à l’odeur considérablement forte, très fait, et à la forme indéfinissable.&lt;br /&gt;- Je ne crois pas, un seul jour dans ma vie, avoir dégusté un aussi bon fromage ! déclara Raphaël qui venait de se jeter sur un morceau sans attendre les autres convives.&lt;br /&gt;Sandrine en goûta une miette de la pointe de son couteau, tandis que Fabien s’en servit copieusement plusieurs fois et racla toutes les brisures et coulures les plus parfumées du nectar, accumulées au fond de l’assiette.&lt;br /&gt;- Si je pouvais en emporter un wagon… dit-il, sans lever les yeux.&lt;br /&gt;Antoine, pourtant costaud, en resta bouche bée et en reparla à plusieurs reprises: « Quind j’té vu prindre et minger c’ fromage… »&lt;br /&gt;Les femmes parlaient peu mais se lançaient des clins d’œil complices.&lt;br /&gt;- Ce n’est pas très bon pour le cholestérol, se risqua néanmoins Aurélie, esquissant une moue grimaçante en direction de son mari.&lt;br /&gt;- Et toi, tu n’aimes pas ? s’inquiéta Raphaël en regardant l’assiette vide de Sandrine.&lt;br /&gt;- Oh si, mais là, c’est beaucoup trop. Et un soir en plus…&lt;br /&gt;Il la dévisagea, silencieusement, sans rien rajouter.&lt;br /&gt;Une pomme vint clore le repas puis une bouteille d’alcool de gentiane du pays circula de main en main. Derrière eux, les autres convives se retiraient un à un, laissant la tablée des Français à leurs commentaires sur la cuisine, les gratifiant d’un « gute nacht » à l’accent fort prononcé.&lt;br /&gt;La liqueur était la bienvenue après pareilles agapes. Il ne s’agissait pas de se sentir malade au dortoir, coincé au milieu des matelas, et se retrouver contraint d’enjamber les corps aux formes mal définies dans la noirceur de la nuit.&lt;br /&gt;- Vous venez dehors ? demanda Antoine. Les nuits sont magnifiques ici. Une pureté du ciel qui dévoile toute la constellation !&lt;br /&gt;- Merci répondit Sandrine, mais j’ai mon compte. Je vais monter me coucher. Bonne nuit. Réveillez-moi en même temps que vous !&lt;br /&gt;- Tu ne viens pas ? s’inquiéta Raphaël qui semblait tellement regretter l’absence de Sandrine sous les étoiles.&lt;br /&gt;- C’est gentil, mais ce ne serait pas raisonnable. D'une part, je suis trop fatiguée, je lutte depuis déjà un petit moment, et d'autre part, comme Aurélie, mes chaussures m'ont méthodiquement et méticuleusement broyé les orteils, laminé la peau des talons avec une cruauté dont je ne pensais pas un bout de cuir capable. En fait, je me suis éclaté des ampoules sur les deux talons avant même que je me rende compte de leur existence… Maintenant, je vais les soigner. Bonne soirée à tous !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dehors, un grand rassemblement avait pris place devant la partie moderne du refuge, contemplant la pluie d’étoiles dans un ciel qui commençait à devenir noir comme au plus profond des ténèbres.&lt;br /&gt;La lune s’élevait progressivement, révélant les hautes silhouettes des cimes enneigées. Un peu plus loin, des enfants comptaient les étoiles filantes.&lt;br /&gt;Immobile entre Fabien et Raphaël, Aurélie observait la montagne que l’obscurité envahissait peu à peu.&lt;br /&gt;La conversation avait beau être agréable, à 21h30 et d’un commun accord, tous décidèrent de ne pas la prolonger et de rentrer dormir. En cette saison, les nuits étaient courtes et il s’agissait de partir avant l’aube pour démarrer les grimpées et bénéficier de la fraîcheur du lever du jour. Les Français étaient tombés d’accord pour partir ensemble à l’assaut du glacier. Ils se sépareraient plus haut selon les envies et les possibilités de chacun.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tous rentrèrent à l’intérieur du refuge et passèrent devant Ruedi qui interpella Aurélie :&lt;br /&gt;- Prenez lampe ! Pas d'électricité dans dortoir…&lt;br /&gt;Ils montèrent en file indienne par l’escalier de meunier et, recourbés, se glissèrent sur les matelas que Sandrine leur indiqua en agitant la main. La multitude des lampes frontales allumées réalisait comme un ballet.&lt;br /&gt;- Chouette ! s’exclama Aurélie, pas besoin de sortir les sacs à viande, ils fournissent des draps et des couettes hygiéniques.&lt;br /&gt;Les deux couples logeaient côte à côte, Elise et Antoine un peu plus loin.&lt;br /&gt;- Tu t’installes à ma gauche ? demanda Sandrine en regardant son mari.&lt;br /&gt;- Heu… J’aime autant à droite, pour conserver nos habitudes, répondit Fabien. Du coup, c’est Aurélie qui se retrouvait sa voisine.&lt;br /&gt;- Il y a des petits avantagés ! s’écria Raphaël.&lt;br /&gt;Sandrine fit une moue mais ce dernier ne la vit pas.&lt;br /&gt;Ils se déshabillèrent partiellement, et Sandrine se remémora ses voyages en couchette SNCF quand elle descendait à Castres, visiter son père.&lt;br /&gt;- Je n’ai pas très chaud… Tu te rapproches de moi ? demanda-t-elle à Fabien qu’elle devait trouver trop près de sa voisine.&lt;br /&gt;Le bourdonnement des voix s’éteignit progressivement et le silence tomba sur le dortoir, entrecoupé uniquement par des bâillements étouffés et des ronflements débutants. Chacun s'endormit dans une béatitude et un profond contentement. Enfin, à première vue.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;III&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit fut courte. Une équipe qui partait faire l’ascension de la Bernina se leva avant 3h, réveillant la plupart des hôtes. Le froid était vif en dépit du nombre à dormir dans cet ancien grenier. Fabien aurait bien eu envie de se serrer contre un corps chaud, mais… quelque chose l’en empêcha.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il somnola jusqu’à 4h et réveilla le groupe. Aurélie replongea sous le drap et il fallut que Raphaël la secoue pour qu’elle daigne s’asseoir et enfiler son knicker. Partir très tôt afin d’aborder dans de bonnes conditions les passages enneigés a toujours été la première obligation des montagnards.&lt;br /&gt;La douche et le rasage, ce serait pour le soir. Chacun s’habilla chaudement, assis sur son matelas.&lt;br /&gt;Tout le monde a bien dormi ? s’inquiéta Raphaël.&lt;br /&gt;- A merveille ! répondit Aurélie qui s’étirait les bras tout en bâillant. Elle chercha dans son sac et sortit une petite boite de pansements.&lt;br /&gt;- Tu es prête. On descend ? demanda Raphaël à Sandrine.&lt;br /&gt;- Oui, allez donc commander le café ! suggéra Fabien, en difficulté avec son casque qui ne parvenait pas à loger dans son sac.&lt;br /&gt;Mais un miracle se produisit dès que les deux éclaireurs eurent disparu... D’un seul coup, le casque trouva aisément sa place, la boite de pansements fut précipitamment rangée, et Fabien se retourna vers Aurélie qui lui tendait les bras. Il la repoussa sur le matelas, l’embrassa à pleine bouche tout en lui caressant la poitrine à travers son pull.&lt;br /&gt;- Ah ma poupée, comme c’est difficile… Tu es si près de moi et si loin en même temps… Cette torture est atroce. Je me demande si ton idée était la bonne…&lt;br /&gt;- Ne parle pas, embrasse-moi… Hmmmm c’est si bon….&lt;br /&gt;- Je t’ai caressée cette nuit, mais tu dormais si profondément que tu n’as rien senti…&lt;br /&gt;- Ne prends pas de risques ! Sandrine pourrait nous surprendre.&lt;br /&gt;- Bah ! il n’y a pas de danger, nous sommes sages.&lt;br /&gt;- Alors surveille ta femme ! Elle semble s’intéresser de près à Raphaël.&lt;br /&gt;- Le jour où Sandrine s’intéressera à un homme n’est pas encore arrivé.&lt;br /&gt;- Méfie-toi donc de l’eau qui dort. Ca tu n’en sais rien. Embrasse-moi………&lt;br /&gt;Puis elle réajusta un peu ses cheveux et partit, recourbée, en direction de l’escalier.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une bonne odeur de café aguichait les narines, embellissant les cerveaux et donnant du baume aux cœurs délaissés. Quelques personnes prenaient des forces tout en étudiant des cartes dépliées sur les tables. Fabien servit le café dans de grands bols blancs tandis que Raphaël approcha le pain et le beurre. A cet instant, Antoine et Elise apparurent.&lt;br /&gt;- Bien dormi ? demanda-t-elle en enjambant le banc. Elle avait pris le temps de se faire un semblant de maquillage et sa belle chevelure brune faisait ressortir ses jolis yeux, troublant quelque peu Fabien.&lt;br /&gt;- Le ciel est totalement dégagé, s’enthousiasma Antoine en sortant un mouchoir. On partira à la lumière des frontales et le jour prendra le relais.&lt;br /&gt;Il se moucha à grand fracas tandis que Sandrine saisit la confiture maison fabriquée de façon traditionnelle et jeta furtivement un œil sur le beurre blanchâtre moulé dans des tasses.&lt;br /&gt;Rassasié, on se leva. Raphaël et Antoine partirent louer des crampons et des guêtres à Ruedi, tandis que les femmes se dirigèrent vers les toilettes qui, à plus de 2 500 mètres, dans un refuge de haute montagne, ne pouvaient qu’être rustiques.&lt;br /&gt;Elise avait déjà pris ses précautions, quant à Fabien, il était occupé à déplier sa corde. Un instant, leurs regards se croisèrent, laissant, dans un silence absolu, comme le halo d’un parfum sublime. Il aimait ses cheveux d’un noir profond qu’il devinait longs sous son chignon lâche, ses yeux d’un bleu pur rappelant les lacs de montagne, son nez légèrement retroussé, sa bouche pulpeuse. Elle semblait bien proportionnée et aurait pu être faite pour ses bras.&lt;br /&gt;« Incorrigible, se dit-il. Je suis incorrigible. Ma femme est là, ma maîtresse aussi, et me voilà tremblant comme un collégien devant cette créature de rêve… ».&lt;br /&gt;Fabien détourna le regard et sortit. L’air était froid et sec. Il s’enduisit le visage d’une crème protectrice.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- On y va ? demanda Antoine, suivi du reste de l’équipe.&lt;br /&gt;- On y va ! répondit Fabien. Il s’était encordé et attendait sa femme.&lt;br /&gt;Sandrine passa la corde autour de son ventre, suivie par Elise. A quelques mètres, les trois autres se préparaient de la même façon.&lt;br /&gt;- Raphaël, Aurélie et Antoine, vous partirez devant. Nous, nous formerons la deuxième cordée, indiqua Fabien. Toute la descente, jusqu’au glacier, je pense qu’on la fera à la frontale.&lt;br /&gt;Ils allumèrent leur lampe et essayèrent de trouver une sorte de chemin inexistant qui zigzaguait entre les éboulis.&lt;br /&gt;- C'est assez impressionnant de marcher dans le noir avec la masse énorme du plateau glacé que l'on devine sur notre gauche, dit Raphaël. Mais en revanche c'est complètement impossible de trouver à la frontale cet espèce de chemin bâtard qui tient à la fois du courant d'air et du rideau de fumée.&lt;br /&gt;- Tu as raison, acquiesça Antoine, mais on y est. Un peu plus loin, ça va s’élargir. Ca va les femmes ?&lt;br /&gt;- Oui, répondirent-elles en écho.&lt;br /&gt;Il fallait ensuite descendre le long de la moraine puis traverser à flanc afin de rejoindre le glacier.&lt;br /&gt;- C'est drôle de marcher à la frontale, s’étonna Aurélie. Pour moi, c’est une première. Regardez ! les autres groupes, au loin, on dirait des étoiles dans la montagne, ou encore des chenilles.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Plus ils approchaient de la masse de glace et plus le vent prenait de la force. Sibérien.&lt;br /&gt;Ils finirent par atteindre la zone où le chemin quittait les rochers pour déboucher sur le glacier. Il allait être 6h.&lt;br /&gt;- Allez, dit Raphaël qui connaissait bien le terrain, on chausse les crampons et on sort les piolets. Il fait froid, mais l'effort réchauffe le corps ! Le jour se lève.&lt;br /&gt;En effet, le ciel s’éclaircissait et le relief aussi. Commença alors la montée, en contournant et enjambant un grand nombre de crevasses. Tout allait bien. Les deux cordées avançaient à un rythme régulier et les effets de l'altitude ne se faisaient pas sentir.&lt;br /&gt;- C’est vraiment fantastique et impressionnant de se promener sur cet immense bloc de glace, s’enthousiasma Aurélie.&lt;br /&gt;- C’est une sensation unique, oui, et nous avons la chance de le parcourir au moment où le soleil fait son apparition, rajouta Fabien en éteignant sa lampe. Admirez les nombreux jeux de couleurs !&lt;br /&gt;Le blanc était encore plus scintillant et, selon leur pureté, les portions du glacier allaient du gris au vert éclatant.&lt;br /&gt;Mais rapidement, la glace fut recouverte de "vagues" de neige, ce qui rendit la progression plus pénible. Au loin, dans les éboulis, des bruits de pierres firent tourner les têtes. Quelques bouquetins s’étaient levés de bon matin et gambadaient joyeusement à la recherche de nourriture.&lt;br /&gt;- On ne t’entend pas, tu dors Sandrine ? demanda Raphaël en se retournant.&lt;br /&gt;- Presque, répondit-elle. En plus, j’ai mal aux pieds.&lt;br /&gt;- Moi aussi, renchérit Aurélie. C’est encore loin ?&lt;br /&gt;- Tout dépend jusqu’où vous voulez aller. Désirez-vous vous arrêter en haut du glacier ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A 8h, ils atteignirent le sommet et s’assirent pour récupérer. Quelques abricots séchés et le café du thermos les ravigotèrent. Mais les deux femmes, prétextant un trop fort mal aux pieds, préférèrent en rester là.&lt;br /&gt;- Allez, un peu de courage, reprit Antoine, on monte sur la rimaye et on se repose un moment au soleil, d’accord ?&lt;br /&gt;- C’est quoi la rimaye ? demanda Aurélie qui semblait ne plus pouvoir décoller.&lt;br /&gt;- La crevasse qui est là. Vous prendrez votre décision et, si vous voulez, je redescendrai avec vous.&lt;br /&gt;- Bon d’accord.&lt;br /&gt;- Je sais qu’il est facile de marcher sur un glacier plat, reprit Antoine, mais dès qu’il commence à monter raide, ça crève complètement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est ainsi que, comme il l’avait proposé, Antoine allait raccompagner tranquillement Sandrine et Aurélie jusqu’au refuge. Fabien et Raphaël, tous deux mordus par l’appel des cimes, se préparaient psychologiquement à escalader la paroi difficile qui se dressait devant eux. Quant à Elise, elle les quitta pour se joindre à un groupe qui partait à l’assaut d’un autre pic.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La journée ne faisait que commencer…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IV&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sans se concerter, et en bons techniciens qu’ils étaient tous les deux, Fabien et Raphaël posèrent sacs et piolets, puis s’encordèrent. Après un ultime au-revoir de la main à leurs épouses, les deux hommes se retournèrent et disparurent. Le rythme était donné. La montée continuait de manière abrupte pour atteindre le pied de la paroi à escalader. Il y avait beaucoup de vent, plus froid encore que sur le glacier.&lt;br /&gt;La première partie commençait par une petite grimpette sur un pierrier, zigzagant entre des rochers. Puis ils abordèrent les premières longueurs de vraie grimpe sur un magnifique granit doré et sculpté à souhait. Le beau temps se maintenait, de gros lenticulaires semblables à des soucoupes volantes voguaient à l’horizon. La roche à escalader était orientée au sud-ouest et prenait rapidement le soleil.&lt;br /&gt;- Regarde, montra Fabien, au pied du couloir, on peut voir un petit mur coupé de fissures. On pourrait s’infiltrer à droite, puis remonter jusqu'aux premiers passages d'escalade pure. Il faudra s’agripper au bloc coincé et lutter pour se rétablir sur une petite terrasse. Ensuite, on montera en corde tendue jusqu'au col. L'attaque de la traversée se fera légèrement à gauche de l'arête, puis sur elle-même. A partir de là, il n'y aura sans doute plus le moindre piton en place. Alors on trouvera probablement suffisamment de béquets pour poser des sangles.&lt;br /&gt;- C’est très technique tout ça, mais ok. Et tu penses qu’on pourra redescendre facilement ?&lt;br /&gt;- Oui, car ensuite, au sommet, se trouvent de nombreux anneaux de rappel, selon les renseignements que j’ai pris.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Commença alors la longue ascension, la pluie de la veille rendant le rocher glissant. La montée s’avérait raide et pourtant de difficulté possible pour les deux hommes qui n’en étaient pas à leur première escalade. Des petits replats permettaient de souffler un peu et de décontracter les muscles des jambes. Ensuite ils recommençaient, s’arrêtant parfois pour injurier la roche qui manquait de bonnes prises.&lt;br /&gt;Et tout là-haut, les arêtes convergeaient à la limite supérieure du ciel.&lt;br /&gt;Le vent soufflait comme dans les 40èmes rugissants, et soudain, alors qu’il ne parlait plus depuis un bon moment, Raphaël s’écria :&lt;br /&gt;- Cette fois, ça ne va pas passer, c’est pas possible !&lt;br /&gt;Fabien se retourna. Dix mètres au-dessous, son compagnon semblait collé à la paroi, immobile. Il l’encouragea :&lt;br /&gt;- Si c‘est possible, tu es toujours passé. Prends ton temps… Mets ta main là, pose le pied droit sur cette prise, pousse avec le gauche. Ici, tu vois la prise pour la main gauche.&lt;br /&gt;Fabien lui indiquait les emplacements en pointant le pic de son piolet.&lt;br /&gt;- Accroche-toi !&lt;br /&gt;- Je tiens pas, je vais tomber.&lt;br /&gt;- Non tu vas pas tomber ! Je t’assure.&lt;br /&gt;- Ça me stresse.&lt;br /&gt;- Oui, mais ça passe !!!&lt;br /&gt;En effet, ça passait. Cependant, Fabien constatait qu’en s’élevant, le parcours devenait très difficile. Plus la moindre plate-forme, plus le moindre redan où poser les pieds. Et pourtant d’en bas… Une erreur d’appréciation… Du coup, et sans rien dire, il enchaîna en direction d’une gouttière coiffée de surplombs. Un long moment avant de parvenir à négocier une autre longueur très dure.&lt;br /&gt;Au-dessous, Raphaël suivait sans rien dire. La paroi se couchait maintenant sur la gauche et le cheminement continuait le long d’une sorte de rampe. L’escalade devait se poursuivre en traversée, rendant la position de Raphaël plus périlleuse. Une situation aggravée encore par le poids du sac. A un moment, il appela Fabien qui ne se trouvait qu’à quelques mètres :&lt;br /&gt;- Là, j’y arrive plus. Je sais plus comment me rétablir. Tends-moi la main !&lt;br /&gt;Fabien avait pu planter un piton et se maintenait en appui sur sa main gauche. Il tendit le bras droit. Les deux mains cherchèrent à s’agripper. C’est alors que Fabien s’immobilisa et regarda son coéquipier droit dans les yeux… Quelques secondes que Raphaël prit pour un moment d’éternité. A quoi pensèrent-ils l’espace d’un instant ? Aucune parole n’était sortie de la bouche de chacun d’eux.&lt;br /&gt;Raphaël savait-il au sujet de sa femme ? N’était-ce pas pour Fabien la chance unique qu’il avait de se débarrasser du mari gênant ? Mais il n’était pas un criminel, et puis, était-il vraiment si amoureux d’Aurélie ? Il lui semblait que non. Surtout depuis qu’à plusieurs reprises, il avait senti comme un éclair chaque fois que son regard avait croisé celui d’Elise.&lt;br /&gt;Il agrippa les doigts de Raphaël puis sa main. Il lui teint fermement jusqu’à ce que ce dernier puisse trouver un meilleur appui à son pied gauche.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il leur fallu encore une bonne quarantaine de minutes pour toucher le sommet. Une vue superbe, un panorama comme sur les calendriers. 360° de pureté et de cimes enneigées, malheureusement sous un ciel dont le bleu avait disparu.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L'esprit engourdi par l’effort, le vent et l’altitude, ils n’allaient pas pique-niquer. L'atmosphère était résolument à la tourmente avec en plus les nuages qui semblaient dévaler les contreforts. Fabien regarda sa montre. Il fallait déjà repartir. Ils avaient repéré une face plus facile à descendre en rappel, mais au nord. Glaciale. Pourtant, c’est la voie qu’ils choisirent d’un commun accord. Encore plus raide, la paroi était aussi plus courte.&lt;br /&gt;Par endroits, la roche était recouverte d’une croûte de glace qu’ils devaient casser avant de pouvoir saisir une prise, et une fine couche de givre dissimulait quelques plaques de glace foireuse qu’ils avaient pu éviter à la montée. Sur cette exposition, la force du vent avait diminué. A un moment, alors qu’il descendait à reculons sans assurance, Fabien planta un crampon dans le givre et heurta de la glace. Sa chaussure rebondit et il faillit faire une chute. En dépit de ses efforts intenses, il se réchauffait si peu qu’il sentait ses membres se durcir. Sans doute qu’au-dessus, Raphaël était dans le même état. Le vent avait repris. On aurait dit que la nuit commençait déjà à tomber. Quelle heure pouvait-il être ? Sa montre était dans la poche du pantalon, mais enlever un gant pour aller la pêcher était trop compliqué.&lt;br /&gt;Fabien essaya de rattraper la paroi qu’ils avaient montée. Au début, la voie zigzaguait tellement que tout rappel était impossible. Certaines longueurs qu’ils avaient gravies corde tendue, deux heures auparavant, devaient à présent être soigneusement assurées. Ils descendirent par bonds successifs, tantôt traversant, tantôt remontant sur de courtes sections, essayant de rester sur le granit. Pour arranger le tout, le brouillard se levait…&lt;br /&gt;C’est alors que Raphaël, occupé à réenrouler la corde qui donnait des signes de dénouement, fit un faux pas qui le déstabilisa et lui fit lâcher l’attache qui partit vers l’inconnu…&lt;br /&gt;Enfin, ils arrivèrent au pied du pic. Anéantis, mais sains et saufs. La lumière faiblissait tandis que la nébulosité augmentait. Aucune trace de la corde.&lt;br /&gt;Pendant qu’ils rechaussaient les crampons le brouillard s’intensifia d’un seul coup. Une purée de pois permettant au sol rocailleux de se confondre avec le ciel. Pourtant, il s’agissait de retrouver le passage sur le glacier…&lt;br /&gt;- Je marche devant, imposa Raphaël. Suis-moi d’assez près.&lt;br /&gt;Sans être attachés l’un à l’autre, ils se lancèrent entre les rochers de la moraine qui précédait le glacier.&lt;br /&gt;Mais la visibilité diminuait et Raphaël marchait beaucoup trop vite, enjambant les crevasses à toute allure. Bientôt, l’atmosphère ouatée du brouillard étouffa tous les bruits.&lt;br /&gt;- Raph ! Raph ! appela Fabien qui commençait à se poser des questions…&lt;br /&gt;Aucune voix ne répondit et un silence total envahit le glacier. Plus rien que du brouillard et une visibilité qui ne laissait entrevoir que les crevasses, les passages s’arrêtant brusquement.&lt;br /&gt;- Raph ! Raph ! hurla-t-il à plusieurs reprises.&lt;br /&gt;Fabien pensa tout de suite à son téléphone mobile. Heureusement, il l’avait préréglé sur celui de Raphaël en cas de problème. « Sait-on jamais », avait-il pensé. Oui, mais, si son coéquipier semblait s’être enfui et n’avait pas répondu à ses appels, c’était sans doute qu’il avait ses raisons. Et ses raisons, Fabien les imaginait facilement. Il avait découvert sa liaison avec Aurélie…&lt;br /&gt;Lorsqu’il appuya sur la touche « Raphaël », le téléphone sonna mais personne ne répondit… Il réessaya. La connexion passait… Rien ! Et pourtant nul doute : il n’était pas possible que Raphaël n’ait entendu la sonnerie. Tentant le tout pour le tout, il enregistra un message :&lt;br /&gt;« Reviens me chercher, je me suis mal conduit mais je n’aime pas ta femme d’amour… Ne me laisse pas tomber ! » Oui, il paniquait. Dans ces conditions, il n’aurait pas été le seul.&lt;br /&gt;Maintenant il errait dans le brouillard, et, sur le glacier, sans points de repère, pas habitué à gérer ce type de situation, il commençait vraiment à se demander comment il allait se sortir de ce mauvais pas. Un sentiment d'insécurité extrême l’envahit. La marche donnait du sens à chaque seconde. Il se retrouvait maintenant immobile dans la pénombre et le froid le pénétrait au plus profond. Il se mit à trembler.&lt;br /&gt;« Pas de panique », se dit-il pourtant en s’asseyant sur son sac. Le refuge était loin, mais Elise qui devait escalader un piton se trouvait peut-être encore dans les parages avec ses équipiers. Dieu merci, il avait pris soin d’échanger son numéro au moment du petit déjeuner.&lt;br /&gt;Un bruit de sonnerie lointain retentit dans le portable. Super ! Il était encore branché. Et soudain, la voix d’Elise se fit entendre :&lt;br /&gt;- Allo ? Fabien ? Où es-tu ?&lt;br /&gt;- Perdu sur le glacier, le long de la moraine. Raphaël est devant et je ne peux pas le contacter. Où es-tu toi?&lt;br /&gt;- Mes nouveaux amis sont partis en direction d’un autre refuge, et moi je ne dois pas être très loin de toi. Je suis équipée. Ne bouge pas. Je remonte. Guette ma lampe. Tu as de la chance, je connais bien le passage.&lt;br /&gt;Ouf, il ne restait plus qu’à attendre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;V&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A peine dix minutes plus tard, un point lumineux apparut, puis un faisceau qui déchira le brouillard.&lt;br /&gt;- Eliiiiise ! appela Fabien qui se frictionnait les épaules en tentant de se réchauffer.&lt;br /&gt;- J’arrive, répondit celle-ci.&lt;br /&gt;Elle était équipée d’une grosse torche qui lui éclairait les pas dans cette mélasse de neige et de glace.&lt;br /&gt;- Tu as de la chance que je connaisse bien le glacier, s’écria-t-elle en découvrant son ami transi. Mais comment se fait-il que vous vous soyez séparés ?&lt;br /&gt;- Bah, il marchait trop vite et nous avons perdu notre corde.&lt;br /&gt;Malgré la nébulosité et le manque de clarté, Fabien remarqua le regard étrange et dubitatif qu’Elise lui lança.&lt;br /&gt;- Bon ! Il faut maintenant trouver très vite un endroit pour le bivouac. Tout près, il y a justement un replat dépourvu de neige.&lt;br /&gt;Quelques minutes plus tard, ils laissaient lourdement tomber leur sac.&lt;br /&gt;- Ah ma petite tente chérie ! lança Elise en la disposant au sol. Encore heureux que ce soit une « deux places ».&lt;br /&gt;Ils l’arrimèrent en professionnels et jetèrent à l’intérieur tapis de sol et duvets.&lt;br /&gt;- N’oublie pas ton sac ! cria-t-elle.&lt;br /&gt;Et ils se retrouvèrent illico à l’abri du vent glacial qui aurait tué doucement le meilleur des sportifs aguerris.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Bon sang, quelle caillante, même dedans ! Ces foutus duvets ne vont pas nous protéger beaucoup ! s’exclama Fabien.&lt;br /&gt;Les chaussures volèrent, et, les knickers glacés arrachés, chacun enfila un survêtement à la vitesse de l'éclair.&lt;br /&gt;Elise sortit son thermos de café tiède tandis que Fabien ouvrit un paquet de dattes.&lt;br /&gt;- C’est Byzance ! s’extasia-t-il, avec un sourire radieux. J’en oublierais presque de téléphoner au refuge.&lt;br /&gt;C’est pourtant ce qu’il fit aussitôt en joignant sa femme. Sandrine était très inquiète depuis que Raphaël était réapparu. Seul. Elle avait bien tenté de le joindre mais, peut-être en raison du fort brouillard et de la distance, l’appel n’était pas passé. Une poignée d’hommes aguerris s’apprêtait à partir sur le glacier pour rechercher les égarés. En fait, il ne manquait qu’Elise et lui.&lt;br /&gt;- Nous sommes plusieurs et nous avons monté les tentes, expliqua Fabien. Tout va bien. Nous redescendrons demain matin.&lt;br /&gt;En fait, à quoi bon dire qu’il se trouvait seul avec Elise ?…&lt;br /&gt;Celle-ci le regarda, une petite moue souriante en coin. Pendant qu’il téléphonait, avec beaucoup de chance, elle était parvenue à assembler les deux duvets pour les emboîter l'un dans l'autre. Ils se glissèrent à l’intérieur. Incroyable : la chaleur partagée des corps et la double épaisseur apportait rapidement une réelle sensation de bien-être.&lt;br /&gt;- Une combine qu’on m’a apprise dans la Vallée Blanche, dit-elle fièrement.&lt;br /&gt;En effet, la chaleur envahissait tout doucement les membres. Il faisait calme, doux et sec. Au dehors, le vent continuait à souffler.&lt;br /&gt;- Comment pourrai-je oublier, là-bas, dans notre vie quotidienne, dans cet autre monde que j'ai quitté voilà quelques jours, la richesse de ce confort ?&lt;br /&gt;Elle se blottit tendrement contre lui.&lt;br /&gt;Fabien sentait à présent le souffle chaud et doux de sa compagne.&lt;br /&gt;Puis elle éteignit la lampe et se retourna. Il ne restait plus que le silence troublé par le bruit des duvets, du vent et du claquement de la toile.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils restèrent ainsi, un long moment sans bouger, respirant sans bruit tous les deux sur le même rythme.&lt;br /&gt;Mais ni l’un ni l’autre n’avait envie de dormir.&lt;br /&gt;- On a le ventre un peu vide, et pourtant ne sommes-nous pas bien ? demanda-t-il à voix basse.&lt;br /&gt;- Oh que si ! répondit-elle en allongeant ses jambes.&lt;br /&gt;Elle sentit alors une main venir à la rencontre de la sienne…&lt;br /&gt;Ils ne parlaient que doucement et lentement car les mots trop bruts auraient troublé cette nuit de velours. L'odeur d'Elise était si douce, si agréable… Il posa ses lèvres sur la nuque de son amie et l'embrassa tendrement...&lt;br /&gt;- Ta femme… lui dit-elle.&lt;br /&gt;- Elle dort…&lt;br /&gt;- Tu sais, moi aussi j’ai été mariée. Je le suis d’ailleurs toujours, et j’ai de gros problèmes. C’est l’une des raisons pour lesquelles tu me vois ici. Me refaire une santé est indispensable, également trouver une solution avec les idées au clair…&lt;br /&gt;- De gros problèmes ?&lt;br /&gt;- Oui, mon mari m’a fait signer des papiers, juste avant de me quitter. L’un d’eux lui concédait une grande partie de l’héritage de mes parents décédés.&lt;br /&gt;- Tu n’es pas allée consulter un avocat ?&lt;br /&gt;- Bien sûr que si, mais je ne vois pas le bout du tunnel. Je paie constamment des provisions d’honoraires et rien ne vient… Il paraît que mon cas est difficile…&lt;br /&gt;- Il est peut être difficile mais pas insurmontable. Comme ça, à 3000 mètres, sous un bivouac, je ne peux rien te dire, sinon que tu t’es probablement fait escroquer. Pourtant, il y a sans doute un moyen de faire éclater la vérité. Ne serait-ce que trouver un arrangement…&lt;br /&gt;- Tu t’y connais dans ce genre de choses ?&lt;br /&gt;- Heu… disons que je suis moi-même avocat…. Et il lui embrassa le cou.&lt;br /&gt;- Avocat ? cria-t-elle en se retournant et oubliant que toute la conversation s’était déroulée à voix basse.&lt;br /&gt;- Chuuut. Il est tard. Nous en reparlerons demain.&lt;br /&gt;Puis dans un lent mouvement, il vint à la rencontre de son visage. Ils restèrent face à face, lèvres contre lèvres, le temps de respirer le même air chaud, et sa bouche rugueuse fondit sur la sienne, plus douce que du velours…&lt;br /&gt;Les mains jointes se caressaient, les doigts se taquinaient.&lt;br /&gt;- Toute la nuit pour nous seuls, murmura-t-il. Une forme d'éternité.&lt;br /&gt;Puis, chacun dans ses pensées, ils s’endormirent main dans la main.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les heures passèrent. Le froid devenait de plus en plus intense.&lt;br /&gt;Frissonnante, elle se rapprocha de Fabien dont le dos, les fesses et les cuisses irradiaient de la chaleur. Elle sentit sa peau brûler contre la sienne. Il grogna en essayant d'instinct de s'écarter de cette source qui le gelait mais elle se colla encore plus fort contre lui.&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu fais ? marmonna-t-il encore endormi.&lt;br /&gt;- Ah, tu n'es pas mort de froid ni complètement insensible, murmura-t-elle d'une voix qui semblait résonner dans le noir.&lt;br /&gt;- Quoi ?&lt;br /&gt;Il se tourna partiellement vers elle, somnolant, les paupières lourdes, émergeant d'un sommeil court mais profond.&lt;br /&gt;Toujours pour se réchauffer, elle glissa une main à l’intérieur de sa cuisse et eut la surprise de trouver une forme dure.&lt;br /&gt;- A quoi rêvais-tu donc ? demanda-t-elle.&lt;br /&gt;- A toi.&lt;br /&gt;- Mouais, admettons…&lt;br /&gt;Il se retourna complètement pour lui faire face.&lt;br /&gt;- A mes problèmes juridiques ? continua-t-elle.&lt;br /&gt;- Oui…&lt;br /&gt;Elle le serra contre elle et sourit.&lt;br /&gt;- Menteur !&lt;br /&gt;- Et toi, que fais-tu ? Tu vérifies si mon corps est plus chaud que le tien ?&lt;br /&gt;- Peut-être bien… Juste un peu plus...&lt;br /&gt;Il frotta son nez sur la peau froide de sa joue et la sentit frémir. Puis il fit glisser ses mains sur son sein dont la pointe était dressée, durcie à la fois par le froid et le désir. Il lui donna des petits baisers dans le cou, la mordit jusqu'à ce qu'elle gémisse, puis il glissa sa main sous l’élastique, le long de son ventre, à la recherche du centre de son corps.&lt;br /&gt;Sans parler, elle descendit son pantalon souple et le repoussa des pieds.&lt;br /&gt;Il chercha sa bouche qu’elle lui offrit, s’inséra entre ses jambes écartées, puis la laissa le guider à l'intérieur d'elle, chaude et glissante. Il sentit un long frémissement la parcourir comme un profond soupir, puis il s’empara d’elle dans la nuit qui finissait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le temps avait vite passé et le jour commençait à poindre.&lt;br /&gt;Cette dernière nuit allait être le début de quelque chose de merveilleux et féerique. Enfin Fabien l’espérait-il. Au contact de cette femme, en seulement quelques heures, il avait compris qu’il n’aimait pas Aurélie. Sa maîtresse, avec qui il avait partagé un certain nombre d’après-midi, avait été pour lui le moyen de retrouver la chaleur d’une femme que son épouse n’avait plus à son égard. Mais il s’agissait là d’un subterfuge. Elle n’avait ni la classe de Sandrine, ni l’humour et la joie de vivre d’Elise. Et puis maintenant, ils avaient fait l’amour. Fabien ne se sentait pas l’âme d’un coureur de jupons tel qu’il pouvait en connaître parmi ses amis. Il se sentait nostalgique. Jamais il n’aurait trompé sa femme si celle-ci était restée comme il l’avait connue : enjouée, pleine d’humour, agréable à vivre, en permanence à ses petits soins. Mais elle avait terriblement changé au fil des années. Lui se sentait toujours jeune alors que Sandrine reconnaissait qu’elle n’était plus celle d’autrefois et que ses pôles d’intérêts étaient devenus très différents de ceux de son mari.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Fabien se perdait dans ses pensées, le corps collé contre celui d’Elise lorsque celle-ci s’éveillant lui caressa l’épaule.&lt;br /&gt;- Il fait jour, dit-elle. Quelle heure est-il ?&lt;br /&gt;- 5h passé. Le vent est tombé.&lt;br /&gt;- Alors, levons-nous, suggéra-t-elle en lui donnant un baiser sur la bouche. J’ai vu qu’il te restait de l’eau. Moi je possède un peu de Tonimalt et de lait en poudre que j’avais gardé pour ce matin. Et puis, je ne me déplace jamais sans mon mini-réchaud.&lt;br /&gt;- Quel luxe !&lt;br /&gt;Fabien ouvrit la fermeture de la tente et montra son nez à l’extérieur. Il grelottait mais il eut la satisfaction de constater que le brouillard avait disparu et que le jour se levait doucement. Déjà l’horizon rosissait, il n’allait pas tarder à s’enflammer. Il s’emmitoufla et sortit faire ce dont tout être humain a besoin après une longue nuit, même sur un glacier.&lt;br /&gt;Quand il revint, une bonne odeur de chocolat chaud le ramena complètement à la vie. Le liquide dans sa gorge encore davantage.&lt;br /&gt;- Allez, on va plier la tente, si tu veux bien, proposa-t-elle.&lt;br /&gt;- Elise… Je voulais te dire… Pour cette nuit…&lt;br /&gt;- Non, ne dis rien ! Elle s’approcha de lui et posa ses bras autour de son cou. Tu es marié. Il ne s’est rien passé.&lt;br /&gt;- Justement, il s’est passé quelque chose Elise. Tu es venue à ma rencontre, et… tu me plais beaucoup…&lt;br /&gt;- Je te répète, Fabien, que tu es marié. Même s’il s’est passé quelque chose, ce sera notre secret.&lt;br /&gt;- Tu n’aurais pas envie de me revoir ? N’as-tu pas un gros problème juridique à régler ?&lt;br /&gt;- Fabien… dit-elle, en lui donnant un baiser sur la bouche, si j’avais envie de te revoir, je ne te le dirais pas ici, alors que dans deux heures, tu auras retrouvé ta femme. Et puis, en admettant que j’ai ce désir, ce n’est pas l’avocat que je voudrais revoir… Comprends-tu ? Allons, en route ! Le peu de neige qui restait a re-gelé. Il ne va pas falloir traîner si on ne veut pas trop patauger dans de la soupe. Nous bénéficions maintenant des premiers rayons du soleil alors que la vallée est encore en pleine obscurité. En l’absence de vent, nous profiterons de la chaleur de ce soleil nouveau qui nous a abandonnés si tôt hier soir.&lt;br /&gt;- Tu as raison, déclara-t-il en taquinant du doigt le bout de son nez. Je me sens un moral d’acier et une pêche d’enfer .&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VI&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le début de la descente du glacier de Morteratsch se fit sous un ciel dégagé et sans souffle d’air. Mais ensuite, avec le soleil, une brise de pente s’installa, conduisant à des vents assez forts qui remontaient la vallée. Ils apportaient de l’humidité qui voilait le ciel et commençait à former des nuages.&lt;br /&gt;Les bourrasques les faisaient pleurer. Leurs yeux avaient sans doute trop caressé le ciel et les étoiles. Ils s’étaient encordés. Elise, en première position, s’orientant entre les séracs. Ils croisèrent une colonne d’alpinistes. Des Allemands qui se demandaient s’ils n’allaient pas faire demi-tour.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Soudain, venant de l’arrière, le brouillard surgit de nouveau, courant le long de la pente et enjambant la moraine.&lt;br /&gt;- Heureusement, nous sommes presque arrivés, s’écria Elise.&lt;br /&gt;La rosée qui avait gelé sous l'effet du vent rendait les rochers très glissants. Mais le refuge n’était plus loin. Avant de gravir la rimaye qui allait les mettre à découvert, Elise s’arrêta devant un gros rocher et les délivra de la corde.&lt;br /&gt;- Voilà. Nous y sommes.&lt;br /&gt;Elle regarda Fabien droit dans les yeux. Il s’avança et lui prit les mains.&lt;br /&gt;- Rendez-vous à Paris, lui dit-il. Et il l’embrassa doucement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand ils franchirent la porte du refuge, le brouillard était de nouveau dense. Une clameur les accueillit.&lt;br /&gt;Ils secouèrent leurs pieds et posèrent les sacs. Beaucoup de monde à cette heure du petit déjeuner. Les bols fumants dégageaient une merveilleuse odeur et la chaleur qui régnait donnait un air de paradis terrestre. Comme il était agréable de pouvoir s’asseoir ! Sur un banc étaient installés Raphaël et Aurélie, tandis que Sandrine, debout devant le buffet, servait des cafés au lait.&lt;br /&gt;- Ah vous voilà ! s’écria Ruedi, une corbeille de pain à la main. Vous nous avez fait peur !&lt;br /&gt;Les Français s’installèrent de part et d’autre des rescapés, tandis que Sandrine, un bol dans chaque main, déposa un léger baiser sur la joue de son mari.&lt;br /&gt;- Du café ! Tu me sauves la vie, s’exclama Elise, avalant vite fait deux gorgées.&lt;br /&gt;- Alors, racontez, s’impatienta Antoine qui venait lui aussi de s’asseoir.&lt;br /&gt;- Il n’y a pas grand chose à expliquer, se justifia Fabien. Le brouillard était si dense que j’ai perdu Raphaël. Curieusement, malgré mes appels, il n’est pas revenu…&lt;br /&gt;- Comme j’ai expliqué ici hier soir, je n’ai rien entendu. Le brouillard ouaté, sans doute, qui absorbait les sons… J’ai cru que tu passais au-dessus de la moraine. Un itinéraire plus long mais moins dangereux…&lt;br /&gt;- J’ai cherché à te joindre aussi sur ton mobile… Ne l’as-tu pas entendu ?&lt;br /&gt;- Non plus ! Tu sais, j’allongeais le pas pour ne pas m’écarter du parcours.&lt;br /&gt;- Oui, bon… Heureusement, Elise était par là et bien équipée.&lt;br /&gt;- C’est surtout que le glacier m’est familier, se justifia-t-elle. Depuis le temps que je viens ici.&lt;br /&gt;Chacun des interlocuteurs buvaient leurs paroles. Intéressés par le sauvetage, mais sans doute aussi, pour différentes autres raisons. Ni Sandrine ni Aurélie ne se lancèrent à poser des questions sur le déroulement de la nuit. Peut-être auraient-elles tenté d’en savoir davantage si Antoine n’avait pas coupé la conversation :&lt;br /&gt;- Nous pensions pouvoir redescendre à Pontresina après déjeuner, mais la météo est trop mauvaise. Le brouillard est prévu pour toute la journée. Accompagné de pluie, paraît-il. Alors nous avons pris la décision d’attendre demain matin.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Restaurés, Fabien et Elise partirent chacun de leur côté goûter les bienfaits d’une douche chaude. Dans la grande salle, des groupes se formaient. Certains discutaient, les cartes de parcours d’escalades sur la table, d’autres lisaient, enfin plusieurs s’étaient rassemblés autour d’un jeu de cartes. Le poêle à charbon fumait un peu, dispensant une douce chaleur.&lt;br /&gt;- Dis donc, Fabien, marmonna Aurélie qui avait guetté son amant au pied de l’escalier du dortoir, j’espère que tu as été sage hier soir…&lt;br /&gt;Il avait souvent pris conscience qu’avec elle, le danger avait été de s’impliquer au-delà d’une simple liaison.&lt;br /&gt;- Mais enfin, comment peux-tu imaginer ?… On a surtout cherché à sauver notre peau…&lt;br /&gt;- Oui sans doute. Je me suis beaucoup inquiétée avant ton coup de téléphone, mais je savais aussi que… Elise est très belle…&lt;br /&gt;- Je t’en prie ! répondit-il sèchement.&lt;br /&gt;- Je voulais également te dire que Sandrine ne cesse de faire les yeux doux à Raphaël et que ça semble bien lui plaire…&lt;br /&gt;- Oui, bon… Ecoute, je suis crevé. Je vais aller dormir un peu.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Après le déjeuner, la tablée des Français se reconstitua. Fabien, évitant de regarder Elise, s’écartait d’Aurélie dès que celle-ci cherchait à s’approcher de lui, n’était-ce que par son pied en vadrouille sous la table. Quant à Raphaël, il contournait soigneusement les propos de son équipier de la veille.&lt;br /&gt;L’après-midi se passa tranquillement. A tour de rôle, ils jouèrent à la manille. C’est vers les 5h que Fabien demanda à Antoine :&lt;br /&gt;- J’ai une question qui me brûle les lèvres. Tu sembles un montagnard aguerri et tu connais parfaitement les gens du refuge. Pourtant tu ne parles jamais de projets d’escalade. Aurais-tu des problèmes physiques qui t’empêcheraient de repartir à l’assaut des sommets ?&lt;br /&gt;La question semblait embarrassante car le vieux baroudeur ne répondit pas, se contentant de tourner et retourner le rond en carton déposé sous son verre de cidre. Tout le monde, pourtant, guettait la réponse.&lt;br /&gt;Il termina son verre d’un trait et prit la parole :&lt;br /&gt;- C’est difficile à dire. Il est vrai que la grimpe a été toute ma vie. Pourtant, maintenant, c’est fini. Et Dieu sait si je l’aime la montagne ! La preuve, je suis ici…&lt;br /&gt;Chacun l’écoutait avec la plus grande attention. Antoine poursuivit :&lt;br /&gt;Il y a de cela longtemps, nous étions partis, mon ami Jerry et moi escalader la face nord des Grandes Jorasses. L’ascension s’était bien déroulée et nous allions redescendre lorsque la tempête s’est levée. Elle nous a surpris car elle est arrivée à l’opposé du mur que nous venions de gravir. Le vent soufflait si fort que les flocons de neige, projetés à l’horizontale dans nos yeux, nous empêchaient de distinguer la roche du dessous, pourtant à moins d’un mètre. De plus, le froid intense, mordant, nous paralysait sur place.&lt;br /&gt;C’est sans aucun doute à cause de son état d’épuisement que Jerry a commis l’erreur qui a entraîné sa chute alors qu’il descendait un petit mur de glace juste sous le sommet. Dieu merci, il a pu s’arrêter mais son genou gauche a heurté la paroi si fort qu’il s’est cassé. Il souffrait terrible et ne pouvait plus poser sa jambe, encore moins s’appuyer dessus. J’ai alors entrepris de le descendre à bout de corde, longueur après longueur, malgré le risque que cela me faisait courir puisque je ne posais aucune assurance.&lt;br /&gt;Il m’est impossible de dire ce qui s’est alors exactement produit, mais, soudainement, je sentis une brusque secousse sur mon baudrier. J’eus bientôt tout le poids de Jerry sur la corde qui passait dans mon descendeur. Plus bas, il hurlait de douleur, suspendu au-dessus du vide. Durant un temps qui me parut des siècles, j’ai tenté tout ce qui était humainement possible pour essayer de sauver mon ami. Mais il me devenait impossible de continuer de le soutenir ainsi et il le savait bien. « Coupe la corde ! Coupe-la ! » criait-il. J’ai encore essayé de tenir. Mes mains se durcissaient, se paralysaient par le froid et la traction. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien à espérer. Nous allions tomber tous les deux. « Coupe la corde ! » continuait-il de crier. Le brouillard était si intense que je ne le voyais pas. Je savais bien, depuis un long moment déjà, que la seule chose qui me restait à faire, c’était de sauver ma peau. Pourtant, couper la corde, c’était envoyer Jerry à une mort certaine. Comment espérer que cinquante mètres plus bas, un petit matelas de neige pourrait le recevoir en douceur ? Non, je n’avais pas le choix, sinon de me condamner à mourir avec lui. Je me décidai donc en une fraction de seconde. Cela me parut la bonne décision, comme d’autres que j’avais prises à des moments critiques de l’ascension et même de ma vie. Je sortis le couteau de mon sac et passai à l’acte. J’étais libéré et j’allais pouvoir reprendre la descente, mais Jerry n’était plus là… et je ne l’ai revu que trois jours après, lorsque j’ai accompagné les sauveteurs…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tous avaient écouté Antoine dans un silence religieux. Même les verres étaient restés immobiles sur la table.&lt;br /&gt;C’est alors que Raphaël eut cette réflexion :&lt;br /&gt;- Tant qu’à avoir des remords toute sa vie, en pareil cas, ne vaut-il pas mieux essayer de tenir jusqu’au bout ?&lt;br /&gt;- Comment peux-tu dire ça, toi ? s’écria Fabien, alors que, pas plus tard qu’hier, tu t’es empressé de rentrer au chaud sans te préoccuper de savoir si j’allais retrouver mon chemin ?&lt;br /&gt;- Je t’ai certifié de ne pas t’avoir entendu, répondit-il sèchement.&lt;br /&gt;- Et puis, ce n’est pas au chaud, le cul sur un banc, qu’on peut porter un jugement s’indigna Antoine, frappant du poing sur la table. Jerry aurait fait comme moi à ma place. Cela n’empêche pas que vingt ans après, les images me reviennent sans cesse et que mes nuits restent peuplées de cauchemars, reprit-il. Les donneurs de leçons ne sont pas toujours ceux qui montrent le meilleur exemple. Suivez mon regard…&lt;br /&gt;Raphaël se leva et quitta la pièce.&lt;br /&gt;- Un ange passe… murmura Sandrine, en attrapant son verre.&lt;br /&gt;- Et tu as recommencé à faire de l’escalade ? demanda Fabien.&lt;br /&gt;- Trois ans après, oui… L’appel de la montagne… Et puis de l’Aventure aussi.&lt;br /&gt;- L’Aventure… tu ne pouvais pas t’en passer…&lt;br /&gt;Antoine avala une rasade de cidre et secoua l’index en direction de Fabien.&lt;br /&gt;- Comme l’a si bien écrit Sylvain Tesson, L’Aventure est une déclaration d’amour au monde extérieur qui ne laisse pas de place à l’indifférence. L’Aventure correspond à ce désir de sauter par-dessus les parapets de l’habitude pour rejoindre le royaume de l’imprévu. Jerry et moi avions cette conception. Pourtant, sans lui, ce n’était plus pareil. Alors j’ai cessé. Voilà…&lt;br /&gt;Il tripotait son verre dans tous les sens.&lt;br /&gt;- Tu as raison, lui dit Elise. Tout le monde aurait fait comme toi. Il n’y avait pas d’autre possibilité.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La Volvo remonta le Quai Conti. Allait-il trouver une place de parking ? En début d’après-midi, généralement, la plupart reprenait leur voiture. C’est ce qu’il espérait et c’était la raison pour laquelle il lui avait donné rendez-vous à cette heure précise. Elle allait venir en métro et lui, il était proche de son étude. C’était toujours au Café de Flore qu’ils avaient eu l’habitude de se rencontrer au printemps, lorsque leur temps libre n’était pas suffisant pour envisager un morceau choisi à l’hôtel du Manoir.&lt;br /&gt;Comme toujours, elle arriverait en retard en prétextant un appel téléphonique de dernière minute. Pourtant, ce jour là, l’aiguille de la belle horloge art déco venait à peine de dépasser les 14h lorsqu’Aurélie poussa la porte. Elle adorait l’ambiance, la clientèle huppée et les bonnes pâtisseries. Fabien, lui, recherchait davantage l’ombre de Jean-Paul Sartre ou celle de Simone de Beauvoir.&lt;br /&gt;Quoi qu’il en soit, elle attendait ce rendez-vous impatiemment, n’ayant pas revu son amant depuis leur départ de Pontresina. Elle s’assit avec délicatesse, la banquette rouge en moleskine ayant remplacé le banc délavé du vieux refuge suisse. Elle avança une main sur la table… Il la saisit.&lt;br /&gt;- Je suis si heureuse de te revoir, lui dit-elle. Cette séparation a été longue, beaucoup trop longue. Et puis, là-bas, j’espérais tant un moment, une occasion où nous aurions pu nous retrouver seuls… Malheureusement…&lt;br /&gt;- Tu savais bien que ce serait difficile, voire impossible. Je te l’avais dit. Pourquoi as-tu tant voulu à ce que nous nous retrouvions en vacances ?&lt;br /&gt;- Je sais, je me suis fourvoyée. En plus, Raphaël a changé et je le soupçonne d’avoir des vues sur Sandrine.&lt;br /&gt;- Là-dessus, tu te méprends encore. Je connais ma femme. Raphaël n’est pas du tout son genre. En plus, tu sais, ici elle ne vit que pour ses passions.&lt;br /&gt;Le chocolat chaud était une pure merveille et elle s’en servit une seconde tasse avec délectation tandis que Fabien terminait son cognac.&lt;br /&gt;- Pendant que je te vois, tu ne te souviendrais pas, par hasard, avoir vu traîner le téléphone mobile de Raphaël ? demanda-t-elle. Il l’a perdu et ne le retrouve plus. Il est persuadé de l’avoir oublié au refuge.&lt;br /&gt;- Non… Je n’ai rien remarqué.&lt;br /&gt;- Nous avons téléphoné à Ruedi. Bien que comprenant mal le français, il a pu nous dire qu’on ne lui avait pas rapporté.&lt;br /&gt;Elle but une longue gorgée et demanda :&lt;br /&gt;- Quand pourrons-nous nous retrouver au Manoir ? J’ai tant envie de toi…&lt;br /&gt;- En ce moment, c’est très difficile. J’ai du travail en retard, des rendez-vous importants… Vraiment je ne sais pas. Je te téléphonerai.&lt;br /&gt;- Tu m’avais dit ça en Suisse et, tu vois, c’est moi qui ai dû t’appeler trois fois…&lt;br /&gt;- Je sais. Mais en ce moment, non, je ne peux pas.&lt;br /&gt;- Bon, fit-elle, avec une moue triste. J’espère que tu ne me caches rien. Je t’ai trouvé bizarre en Suisse, tu n’as pas réellement cherché à me rencontrer.&lt;br /&gt;- Cesse un peu, Aurélie, veux-tu ? Là-bas, le jeu était dangereux. Je t’avais prévenue. Excuse-moi, mais maintenant je dois y aller. Je t’appelle. Promis.&lt;br /&gt;- Promis ? reprit-elle, un doute dans la voix.&lt;br /&gt;Il ajouta un clin d’œil à son sourire tout en lui pressant fortement la main, se leva et partit. Ils avaient convenu depuis longtemps que ce serait lui qui franchirait toujours la porte en premier.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand il rentra du travail, Raphaël avait son visage des mauvais jours. La même mine depuis qu’il était de retour.&lt;br /&gt;En fait, il cherchait à joindre Sandrine dès qu’il avait un moment de libre. Lorsqu’il téléphonait chez elle, sur son appareil fixe, elle prétextait toujours une grande activité et lorsqu’il l’appelait sur son mobile, elle ne répondait pas. Pourtant, quand il se repassait le film de leur séjour ensemble, il ne revoyait que des images où c’était elle qui cherchait sa compagnie. Pourquoi maintenant se montrait-elle aussi peu empressée à lui parler ? Certes il n’y avait rien entre eux deux, mais il avait ressenti une certaine amitié, une complicité qu’il aurait aimé prolonger. Sandrine avait un charme certain, une classe qu’il appréciait et, sans chercher plus loin, il voulait tout simplement la revoir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quant à Elise, elle avait posé sa main, elle aussi, à plusieurs reprises, sur les touches de son mobile pour appeler Fabien, mais elle ne s’y était pas résolue. Elle se remémorait les dernières paroles qu’il avait prononcées avant de rejoindre le refuge : « Rendez-vous à Paris »… Qu’avait-il voulu dire ? Allait-il lui téléphoner dès qu’il aurait refait surface avec ses dossiers ? Un avocat devait être débordé, surtout en rentrant de voyage. Attendait-il que ce soit elle qui l’appelle ? Et sous quel prétexte ? Celui de son problème de divorce ? Ce serait alors se lancer dans une conversation strictement juridique et qui pourrait couper court à toute parole un peu gourmande. Elle prendrait alors le risque de le décevoir puisqu’elle avait laissé clairement entendre que se revoir consisterait à dépasser le cadre professionnel… Et puis, l’appeler en faisant référence à leurs moments d’intimité, consisterait à se jeter dans la gueule du loup, peut-être même à passer pour ce qu’elle n’était pas.&lt;br /&gt;Fabien avait retrouvé sa femme, son environnement, ses affaires. Le refuge de Pontresina devait lui paraître bien loin. Sans doute même, l’avait-il oubliée. Elle se remémora le récit d’Antoine, le moment où il dut prendre la plus grande décision de sa vie. Il s’était décidé en une fraction de seconde… C’est ce qu’elle fit. Elle attendrait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourtant, elle n’attendit pas longtemps. C’était un jeudi matin, jour du marché place de Passy. Elise arpentait les allées, d’un pas léger, à la recherche des meilleurs produits frais. Il lui serait temps ensuite de rejoindre son agence où l’attendait son patron pour une visite importante. L’air était parfumé de multiples senteurs provoquant une sorte d'ivresse olfactive. Malgré l'heure matinale, une foule compacte se pressait autour des différents étals. Les ménagères portaient à leur bras de grands cabas ou des paniers d'osier identiques au sien rapporté de Provence. Elle était occupée à soupeser et respirer un beau melon lorsque la sonnerie de son mobile l’interpella.&lt;br /&gt;- Elise ?… c’est Fabien…&lt;br /&gt;Un concert de voix criardes perçait les tympans et elle dut poser son panier pour se boucher l’oreille inoccupée.&lt;br /&gt;- Ah bonjour Fabien ! cria-t-elle, ne maîtrisant pas sa joie. Comment vas-tu ?&lt;br /&gt;- Très bien ! Dis-moi… n’avions-nous pas pris rendez-vous ?&lt;br /&gt;- Oui, en effet, répondit-elle avec un sourire perceptible à son interlocuteur.&lt;br /&gt;- Quand pourrions-nous nous revoir ? Et, sans lui laisser le temps de répondre, il poursuivit : Samedi à 15h, ça te va ?&lt;br /&gt;- D’accord, mais où ça ?&lt;br /&gt;- Où ça ? A mon cabinet, bien sûr ! 83 boulevard Raspail. Au 3e étage.&lt;br /&gt;- Entendu. Bonne journée et à samedi !&lt;br /&gt;Il avait déjà raccroché… Elle pensa :&lt;br /&gt;« Elle est bien loin la nuit où, sur le glacier, c’est moi qui dirigeais les opérations… Ainsi, il s’est décidé à m’appeler. Il veut me voir. A son cabinet… Probablement pour étudier mon dossier. Oui mais le samedi après-midi, généralement les bureaux sont fermés… A moins qu’il soit débordé de boulot. Et puis, peut-être n’a-t-il pas de secrétaire… Ou alors…»&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le temps passa vite et lentement à la fois. Les klaxons intempestifs des voitures de mariés zigzaguant à travers les rues du quartier latin indiquaient bien que samedi était arrivé.&lt;br /&gt;15h précises. Stressée suite aux embouteillages, énervée d’avoir recherché une place de parking, essoufflée par sa marche rapide et la montée de l’escalier, Elise atteignit le troisième et dernier étage du 83 Boulevard Raspail. « Fabien Duverger Avocat ». Avant d’appuyer d’un doigt tremblant sur la sonnette, elle vérifia la bonne tenue de sa coiffure et réajusta sa robe. Si sa respiration se calmait, son cœur continuait de cogner à tout rompre. Elle ferma un instant les yeux, se demanda une énième fois si elle était aussi heureuse parce que, peut-être, on allait trouver une solution à son problème ou bien, si, tout simplement… Elle inspira profondément et écrasa, de son index qui ne tremblait plus, le bouton de la sonnette.&lt;br /&gt;Driiiiiiiiing !&lt;br /&gt;La porte s’ouvrit et Fabien apparut en tennis, vêtu d’une chemise bleu nuit aux manches retroussées et d’un jean légèrement délavé. Il était parfaitement coiffé et rasé de près, ce qui le changeait de l’image qu’il avait laissée à Pontresina. Sur sa bouche se dessinait un sourire timide et craquant, pareil à celui qu’il lui avait adressé lors de leur toute première rencontre au pied de l’escalier de meunier. Elle crut apercevoir que ses yeux pétillaient de malice tout en faisant preuve de tendresse. Il la regarda quelques secondes qui lui semblèrent infiniment longues. Bronzée dans sa robe d’été et en escarpins, elle semblait sortir d’un rêve. Etait-ce la même personne que celle qui lui avait préparé un Tonimalt dans la froidure d’une aube lointaine ?&lt;br /&gt;En l’espace d’un instant et, sans réfléchir, il la prit dans ses bras et l’embrassa d’une forte pression sur les joues, ce qui la surprit. Une onde de chaleur exquise l’envahit, se sentant enserrée avec autant d’affection. Son parfum dégagea une fragrance telle qu’elle le transporta bien loin de sa dernière pensée, celle de leur nuit sur le glacier.&lt;br /&gt;- Comme je suis heureux de te revoir ! lui dit-il en l’invitant à entrer.&lt;br /&gt;Il referma la porte et, refoulant l’envie qui le tenaillait de l’embrasser fougueusement, il se contenta de la reprendre et d’apposer un baiser furtif au coin des lèvres alléchantes qui lui semblaient ostensiblement offertes. Puis elle le suivit, docile, un peu dépitée par ce baiser qui n’était ni vraiment amical ni complètement passionnel.&lt;br /&gt;Après avoir traversé un local sans fenêtre, probablement destiné à la secrétaire, ils entrèrent à l’intérieur d’un grand bureau aux murs laqués de peinture claire. La pièce peu meublée baignait dans la lumière d’un halogène. Un pan de cloison était occupé par des étagères de livres aux reliures de cuir défraîchi, mais ce qu’Elise découvrit en premier ce furent des sous-verres de photos de montagne et surtout un piolet accroché derrière son bureau.&lt;br /&gt;Ils s’assirent, parlèrent un peu de la fin de leur séjour au refuge, puis Fabien amena la conversation sur le problème qui préoccupait son amie. Elle put remarquer qu’à aucun moment il ne fit une quelconque allusion à leur nuit sous la tente. Après lui avoir demandé de préparer un dossier conséquent avec toutes les pièces dont il avait besoin, il la raccompagna à la porte d’entrée et lui prit les mains.&lt;br /&gt;- Elise… je suis très très heureux de t’avoir revue et je te promets de faire le maximum pour ton affaire…&lt;br /&gt;Elle l’écoutait avec attention, guettant une mimique, un geste contenu, mais il se contenta de la regarder dans les yeux et de l’embrasser sur les deux joues avec force. Comme pour lui faire passer un message…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VIII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque la sonnerie du téléphone retentit, l’autocuiseur avait commencé à siffler. Elle reposa la tomate qu’elle découpait, s’essuya les mains et baissa le feu.&lt;br /&gt;- Allo ? fit-elle, se demandant qui pouvait bien l’appeler à l’heure du déjeuner.&lt;br /&gt;- Aurélie ?&lt;br /&gt;- Oui, bonjour ! Qui est à l’appareil ?&lt;br /&gt;- Un ami de Suisse, enfin presque…&lt;br /&gt;- Ah ! Antoine ! J’ai reconnu ton accent. Comment vas-tu ?&lt;br /&gt;- Bonjour Aurélie ! Très bien. Je suis de passage à Paris et j’aurais aimé te voir. Quelque chose à te montrer…&lt;br /&gt;- Ah ? Tu m’intrigues…&lt;br /&gt;- Où peut-on se rencontrer ?&lt;br /&gt;Elle réfléchit puis proposa :&lt;br /&gt;- Chez moi, si tu veux. Cet après-midi, j’attends le plombier. Es-tu libre vers 15h30 ? A moins que tu préfères lorsque Raphaël sera rentré ?&lt;br /&gt;- Non, j’aimerais autant te voir seule… Ok pour 15h30. J’ai conservé ton adresse.&lt;br /&gt;- Bon… D’accord… A cet après-midi…&lt;br /&gt;Elle raccrocha et retourna à sa cuisine. Etrange ce coup de téléphone, se dit-elle. Une confidence ? Un secret d’Etat ?… Elle ne pouvait que patienter.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au moment où Antoine se présenta devant elle, le contraste important entre la peau burinée de son visage et la chemise blanche en lin, qu’il portait de façon décontractée, sauta aux yeux d’Aurélie.&lt;br /&gt;- Bonjour Antoine ! lui dit-elle en offrant sa joue. Pour une surprise, c’est une surprise.&lt;br /&gt;Il l’embrassa et lui tendit un petit pochon fermé par un joli ruban vert.&lt;br /&gt;- Tiens, c’est pour toi !&lt;br /&gt;- Craquante de curiosité, elle s’en saisit et découvrit un pot de confiture d’airelles.&lt;br /&gt;- Un petit souvenir de montagne, dit-il.&lt;br /&gt;Ils s’assirent au salon, et lorsque Aurélie eut servi le café, Antoine chercha dans sa poche de pantalon et en retira un téléphone portable…&lt;br /&gt;- Le mobile de Raphaël ! s’écria-t-elle, presque tremblante comme une gamine qui retrouve sa poupée perdue.&lt;br /&gt;Mais il remit l’appareil dans sa poche sous le regard pantois d’Aurélie qui resta muette d’incompréhension.&lt;br /&gt;- J’ai retrouvé le téléphone de ton mari. Il était tombé entre vos matelas. Je m’apprêtais à vous appeler lorsque, machinalement, en jouant avec les boutons et cherchant votre adresse, je suis tombé sur les messages enregistrés, et là… j’ai fait une découverte…&lt;br /&gt;- Une découverte ?&lt;br /&gt;- Oui, un message très intéressant, conservé en mémoire et que Raphaël avait écouté.&lt;br /&gt;- Ah bon ?… dit-elle, attendant la suite.&lt;br /&gt;- Il ne t’en a pas parlé, comme il n’en a parlé à personne. D’ailleurs, c’était mieux pour tout le monde.&lt;br /&gt;- Où veux-tu en venir ? lui demanda-t-elle, brutalement.&lt;br /&gt;- Un petit cadeau en vaut bien un autre, non ?… Un silence aussi se monnaye… Tu me plais beaucoup Aurélie, et je pensais que…&lt;br /&gt;- Misérable ! s’écria-t-elle en se levant d’un bond. Tu me dégoûtes !&lt;br /&gt;- Ne fais pas la fine bouche ! Je sais que tu n’es pas la femme vertueuse dont tu cultives l’image. Si tu préfères, je te laisse le soin d’évaluer l’importance de l’objet et de son contenu…&lt;br /&gt;- Bon, c’est du chantage, mais je te propose le prix d’un mobile neuf, disons 150 € et on n’en parle plus. Tu disparais. Ok ?&lt;br /&gt;- Ce n’est pas très généreux, dit-il d’une voix mielleuse, je m’attendais à davantage de reconnaissance, mais soit ! Ok.&lt;br /&gt;Elle disparut en direction du couloir et revint avec trois billets de 50 € à la main.&lt;br /&gt;- Voilà !&lt;br /&gt;- Et voilà ! reprit-il en lui remettant le téléphone.&lt;br /&gt;Elle le raccompagna à l’entrée, ouvrit la porte et le laissa repartir sans qu’aucune autre parole ne fut prononcée.&lt;br /&gt;Ensuite, le cœur battant, elle retourna s’asseoir sur l’un des petits fauteuils crapaud du salon, et chercha les messages de l’appareil. Le dernier datait de leur séjour en Engadine, et plus particulièrement du soir où Raphaël était revenu seul. L’expéditeur indiquait le nom de Fabien. Aurélie appuya sur le bouton d’écoute.&lt;br /&gt;« Reviens me chercher, je me suis mal conduit, je n’aime pas ta femme d’amour… »&lt;br /&gt;Son cœur continuait de battre à grands coups et elle crut se sentir mal. Elle alla vers le mini-bar et se servit un whisky. Elle en avala une longue gorgée et réécouta deux fois le message.&lt;br /&gt;Ainsi donc, Raphaël avait abandonné Fabien au milieu du glacier. Il l’avait laissé seul, de nuit, entre les crevasses… Comment avait-il pu faire une chose pareille, et surtout pourquoi ? Ce qui était sûr c’est qu’il avait cherché à lui donner une leçon si ce n’est se débarrasser définitivement de lui. Voilà donc la raison pour laquelle, au retour de Fabien, il fuyait sa présence et ne semblait pas en proie à d’immenses remords d’être réapparu seul.&lt;br /&gt;Les pensées tourbillonnaient dans la tête d’Aurélie. Elle était éberluée par ce qu’elle venait de découvrir, mais également sous le choc de la fin du message : Fabien ne l’aimait pas… Et pourtant, elle avait en mémoire les après-midi qu’elle avait passés dans ses bras depuis le jour où elle était allée le consulter pour un problème de succession. Il semblait si heureux de faire l’amour avec elle, lui qui se sentait délaissé par sa femme… Elle comprenait mieux maintenant la raison pour laquelle il ne s’était pas montré davantage amoureux à Pontresina, et pourquoi il ne l’appelait pas. Oui mais… n’était-ce pas en raison de cette Elise qui lui avait mis le grappin dessus ?… Et puis le comportement de Raphaël qui avait tellement changé depuis que Sandrine lui avait montré de l’intérêt…&lt;br /&gt;Une odeur de brûlé lui monta aux narines. Le gâteau qu’elle avait mis au four pour Antoine ! Elle se précipita en direction de la cuisine. Deux larmes coulaient sur ses joues.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce soir-là, le dîner ne fut pas des plus loquaces. Raphaël semblait fatigué de sa journée de travail et Aurélie ne parvenait pas à redescendre sur terre. Elle qui avait méticuleusement préparé ce séjour en montagne pour côtoyer au maximum son amant, se retrouvait le dindon de la farce ! On s’était moqué d’elle. Ils le paieraient ! Elle allait se venger, prendre sa revanche.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IX&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Bonjour Sandrine !&lt;br /&gt;- Ah bonjour Aurélie ! dit-elle sans masquer sa surprise.&lt;br /&gt;- Excuse-moi si je te dérange, mais je passais devant chez toi…&lt;br /&gt;- Entre, je t’en prie.&lt;br /&gt;En temps ordinaire, jamais Aurélie ne se serait permis une telle audace, mais se rendre directement au domicile de la femme de son amant demeurait la seule possibilité de la rencontrer rapidement. Poliment, Sandrine lui offrit une boisson qu’elle refusa. Les deux femmes étaient aussi réservées l’une que l’autre et ne s’appréciaient pas. Les regards ne pouvaient pas mentir. Il était inutile de contourner les obstacles et de s’obstiner à vouloir entrer dans le vif du sujet au moyen de phrases de politesse. C’est donc immédiatement qu’Aurélie attaqua le chapitre qui lui tenait particulièrement à cœur, objet de sa visite.&lt;br /&gt;- Voilà… Nous avons sympathisé à Pontresina et j’aurais voulu aujourd’hui une conversation franche.&lt;br /&gt;- Oui… De quoi s’agit-il ? demanda Sandrine en essayant d’allumer une cigarette avec un briquet récalcitrant.&lt;br /&gt;- Je voulais te dire… enfin te faire comprendre… que Fabien n’est sans doute pas l’homme modèle que tu imagines…&lt;br /&gt;Sandrine n’avait pas bougé, ni même émis un signe sur son visage qui aurait trahi une quelconque émotion. Aurélie poursuivit :&lt;br /&gt;- Je pense qu’il rencontre Elise, tu sais… du refuge !&lt;br /&gt;- Oui, l’autre Parisienne ! Et bien sûr, toi, par solidarité féminine tu viens me l’apprendre…&lt;br /&gt;- Heu… oui, c’est un peu ça.&lt;br /&gt;Sandrine tira une longue bouffée, avala la fumée et la renvoya en reprenant :&lt;br /&gt;- Ma pauvre Aurélie… Tu viens me confier un scoop au nom d’une quelconque solidarité… Pourquoi pas d’amie à amie ?… En réalité, tu es venue pour me faire du mal. Alors, plutôt que de te prier de quitter immédiatement cet appartement, je vais te révéler deux choses : D’une part, je suis très au fait que Fabien en pince pour Elise qui est une bien jolie femme, possédant d’immenses qualités, et jeune de surcroît. Mais d’autre part, je ne suis pas vraiment étonnée de ta démarche. Tu n’es qu’une femme jalouse et ta réaction est celle d’une maîtresse affolée de voir partir son amant et qui perd pied.&lt;br /&gt;Aurélie se tenait assise, les bras croisés, les genoux serrés, et elle avait pris la couleur d’un vieil acte de mariage accroché au mur derrière elle.&lt;br /&gt;Son interlocutrice ne réagissant pas d’une autre manière qu’en fronçant légèrement les sourcils, Sandrine poursuivit :&lt;br /&gt;- Crois-tu vraiment que je ne sois pas au courant de la liaison que tu as entretenue avec mon mari ? Je connais bien Fabien. Il aime faire le paon, être admiré, briller auprès de la gente féminine. Et puis c’est un homme. Votre liaison, je l’ai apprise dès son commencement. Un jour que je me trouvais derrière toi à la sortie du métro et que je t’ai vu entrer dans l’immeuble de son bureau. Ta façon de marcher, ton allure, m’ont intriguée. Je vous ai vus ressortir et entrer chacun votre tour au Manoir…&lt;br /&gt;Aurélie ne réagissait toujours pas. Prise à son propre piège. Elle était livide et se contentait d’écouter, ne cherchant à aucun moment une phrase qui aurait pu la défendre à défaut de blesser. Sandrine écrasa sa cigarette, la regarda une nouvelle fois au fond des yeux et ajouta :&lt;br /&gt;- C’était un samedi après-midi, alors que Fabien me croyait sortie que j’ai surpris un coup de téléphone que tu lui passais. Tu avais mijoté des vacances en commun. Fabien n’en était pas partisan mais tu as su le convaincre. Lorsqu’il m’en a parlé, au lieu de refuser le séjour à Pontresina, j’ai tout de suite accepté. Je voulais connaître celle que mon mari fréquentait. J’étais en droit de m’attendre à voir une femme qui aurait eu d’immenses qualités. Des qualités que moi je n’avais pas… J’ai été bien déçue.&lt;br /&gt;A ces mots, Aurélie avait bondi. Nerveusement, elle tripotait son téléphone mobile. Elle demanda :&lt;br /&gt;- Et c’est pour cette raison que tu as fait du plat à Raphaël ? Pour tenter de me le prendre ou parce que tu en es tombée amoureuse ?&lt;br /&gt;- Ma pauvre Aurélie, tu n’as pas plus d’intelligence qu’un moineau ! N’as- tu pas compris que c’était pour te rendre jalouse ? Et j’y suis arrivée, non ? Depuis notre retour, je sais aussi que Raphaël essaie de me joindre pour me revoir. Je te rassure, il ne me reverra pas. Contrairement à ce qu’il s’imagine, je ne suis pas amoureuse de lui. Tout n’était que comédie…&lt;br /&gt;Sur ces mots, Aurélie se leva et annonça :&lt;br /&gt;- Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire.&lt;br /&gt;- Je le crois aussi.&lt;br /&gt;Sandrine ouvrit la porte et la referma prestement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque Raphaël entra dans son appartement, aucune lampe n’était allumée. Aurélie, assise à la table de cuisine avait les bras croisés. Il s’immobilisa.&lt;br /&gt;- Que fais-tu comme ça ? lui demanda-t-il en actionnant l’interrupteur.&lt;br /&gt;- J’ai à te parler, répondit-elle.&lt;br /&gt;Il se servit un pastis et s’adossa au mur, face à sa femme.&lt;br /&gt;- Antoine est venu.&lt;br /&gt;- Antoine… du refuge ?&lt;br /&gt;- Oui… du refuge. Tiens ! il a retrouvé ton mobile.&lt;br /&gt;- Ah mais c’est formidable ! s’enthousiasma-t-il en caressant l’appareil. Justement, je m’apprêtais à en acheter un nouveau.&lt;br /&gt;- Dis donc… Tu ne m’as pas dit toute la vérité… Tu as entendu Fabien qui te demandait du secours… J’ai écouté le message…&lt;br /&gt;- Heu…&lt;br /&gt;- Et tu l’as laissé tomber.&lt;br /&gt;Il s’assit et prit la parole.&lt;br /&gt;- Ecoute… dit-il d’un air penaud, je ne sais pas ce qui m’a pris… Durant cette escalade, alors qu’il était devant moi et que je le regardais sans cesse, un sentiment de jalousie m’a étouffé littéralement. Oui j’aurais voulu le tuer. Le pousser ? non, bien sûr. Mais là, ensuite, l’occasion était trop belle. Moi je connaissais le passage sur le glacier, lui non. J’ai accéléré et je n’ai pas répondu.&lt;br /&gt;- Tu es quand-même un criminel. En tout cas, tu aurais pu le devenir.&lt;br /&gt;- Oui, je sais… J’ai regretté cette impulsion. Je connais aussi nos conventions, mais là tu es allée trop loin. Emmener ton amant avec nous, reconnais que ce n’était vraiment pas intelligent !&lt;br /&gt;- Je le reconnais.&lt;br /&gt;- Tu sais très bien que je te laisse passer tes après-midi comme tu l’entends. Je suis conscient de mon impuissance et je comprends que tu aies des besoins sexuels, mais de là, à me narguer…&lt;br /&gt;- Tu exagères, Raph. Je ne t’ai pas nargué. Au contraire. C’est même toi qui m’a délaissée pour roucouler avec cette Sandrine !&lt;br /&gt;Il se resservit un pastis.&lt;br /&gt;- Disons qu’elle m’a fait du charme et que c’était agréable…&lt;br /&gt;- Oui, mais j’ai appris que tu cherchais à la revoir !&lt;br /&gt;- Heu… Je ne l’ai pas revue.&lt;br /&gt;C’est alors qu’Aurélie saisit le téléphone qui se trouvait posé sur la table et chercha dans son répertoire la touche « micro ».&lt;br /&gt;- Ecoute ça :&lt;br /&gt;« Depuis notre retour, je sais aussi que Raphaël essaie de me joindre pour me revoir. Je te rassure, il ne me reverra pas. Contrairement à ce qu’il s’imagine, je ne suis pas amoureuse de lui. Tout n’était que comédie… »&lt;br /&gt;- Comment t’es-tu procuré cet enregistrement ? C’est Sandrine qui a laissé ce message ?&lt;br /&gt;- Pas du tout ! Non, c’est moi qui l’ai visitée cet après-midi. Et je l’ai enregistrée à son insu. Voilà, tu es fixé.&lt;br /&gt;C’était maintenant au tour de Raphaël de ne plus rien dire. Il regardait le centre de la table, songeur, puis il termina son verre. Aurélie se leva, passa derrière la chaise de son mari et lui caressa la nuque.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;X&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elise enfila un jean puis un chemisier en soie rouge vif qu’elle noua au-dessus de sa taille, laissant apparaître un très joli nombril à peine marqué. Elle jeta un œil à sa montre. Où avait-elle garé sa voiture ? Elle saisit le dossier qu’elle avait préparé sur la table et descendit l’escalier quatre à quatre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cette fois, c’est une secrétaire telle qu’on les voit dans les films américains des années 50 qui vint lui ouvrir. Corsage blanc sur une jupe sombre serrée à la taille, grosses lunettes et chignon parfait.&lt;br /&gt;- Entrez, Maître Duverger vous attend.&lt;br /&gt;Il se leva et avança vers elle, large sourire aux lèvres. Lui aussi était en tenue de travail : costume gris anthracite et chemise bleue à fines rayures blanches. Mais col ouvert. Son œil exercé d’amateur de jolies femmes fit un aller-retour sur l’ensemble de son corps et il sentit une onde de désir l’envahir.&lt;br /&gt;Elle avait rassemblé ses cheveux en un chignon lâche sur le dessus de sa tête, ne laissant échapper que quelques petites mèches savamment rebelles. Elle portait une paire de chaussures plates avec comme un petit nœud par dessus. Le simple fait de la voir s’avancer lui mit l’eau à la bouche mais il ne le montra pas. Il lui prit les épaules et l’embrassa.&lt;br /&gt;- Tu as apporté ce que je t’ai demandé, à ce que je vois…&lt;br /&gt;Elle s’assit dans un petit fauteuil, qu’il avait dû choisir assorti à l’allure de sa secrétaire, puis croisa ses jolies jambes couleur caramel.&lt;br /&gt;- Je vois que tout y est, dit-il en feuilletant les différents documents. C’est parfait, je vais étudier attentivement ton problème et je t’appelle, ok ?&lt;br /&gt;- C’est gentil. Je dois te payer une provision maintenant ?&lt;br /&gt;- Maintenant ? dit-il en quittant du regard les photocopies qu’il détenait, pour se plonger dans ses yeux. On ne va pas parler d’argent entre nous, non ?… Donne-moi donc plutôt ta recette pour être en aussi bonne forme en montagne.&lt;br /&gt;- Elle s’apprêtait à lui parler du jogging qu’elle pratiquait tous les matins et de la salle de sport qu’elle fréquentait, lorsque la secrétaire surgit sans frapper :&lt;br /&gt;- Excusez-moi, mais je viens de recevoir un appel téléphonique de Sainte Anne… Votre femme a été renversée par une voiture, mais rien de grave.&lt;br /&gt;- Fabien avait blêmi et s’était levé.&lt;br /&gt;- Excuse-moi, Elise.&lt;br /&gt;En quelques enjambées, il se retrouva à l’extérieur de son étude, faillit bousculer deux personnes qui se préparaient à sonner et il dévala l’escalier.&lt;br /&gt;- Ah, soupira la secrétaire en regardant Elise, il aime prendre les allures d’un dur, mais c’est un grand romantique…&lt;br /&gt;- Je sais… Et elle franchit la porte.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au service des urgences, on le pria de s’asseoir en salle d’attente. Un infirmier vint le prévenir que sa femme était en soins mais que tout allait bien.&lt;br /&gt;- Oui, seulement des ecchymoses, prononça-t-elle faiblement lorsqu’elle le vit entrer dans la chambre, le visage rongé par l’inquiétude.&lt;br /&gt;Le sien disparaissait sous les bandages et seule une partie contrastait avec la blancheur du lit. Fabien l’embrassa sur le front puis il s’assit dans le fauteuil aux lanières de plastique après qu’il eut vérifié que les vêtements de sa femme se trouvaient bien à l’intérieur de l’armoire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;A son chevet, tout en la regardant tendrement, du dos de la main il caressa délicatement la partie de son visage non recouverte.&lt;br /&gt;Le soleil s’étalant sur les murs de la chambre, il descendit légèrement le store. Au bout d’un moment, il retira sa veste et se rassit, silencieux, se perdant dans le regard de Sandrine chaque fois qu’elle ouvrait les yeux. Plus de vingt ans qu’ils étaient mariés. Des épreuves, ils en avaient traversées, ne serait-ce que lorsqu’ils perdirent leur unique enfant alors qu’il était encore bébé.&lt;br /&gt;Il la regardait dormir paisiblement. Parfois son souffle s’arrêtait. Alors, elle ouvrait les yeux brutalement, comme si la crainte qu’il soit reparti la préoccupait, et son regard était porteur d'une infinie bienveillance dont il se laissait envahir.&lt;br /&gt;Au fur et à mesure que les heures passaient, un sentiment encore plus fort le gagnait inexorablement, un sentiment nouveau mais qui lui resterait désormais pour toujours et profondément au fond de son cœur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En fin de journée, Sandrine semblait aller mieux. Elle avança sa main sur le drap. Fabien s’approcha et la saisit.&lt;br /&gt;- Je suis bien avec toi, dit-elle, en le scrutant droit dans les yeux.&lt;br /&gt;- Moi aussi.&lt;br /&gt;Elle respira profondément, pareil à un long soupir, et reprit :&lt;br /&gt;- Je ne sais pas pourquoi je te dis cela, et surtout vu les circonstances, mais c’est la première fois depuis bien longtemps que cela m’arrive… Et ça me gêne un peu.&lt;br /&gt;- Pourquoi es-tu gênée ?&lt;br /&gt;Sandrine ne répondit pas. Elle chercha ailleurs, autour d’elle, un réconfort, qu’elle ne trouva pas. Ce sentiment qu’elle était de nouveau sous le charme de cet homme qui était son mari ne la quittait plus. Elle croyait au prince charmant et, justement, il se trouvait en face d’elle. Etrange sentiment qui la perturba.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque la nuit enveloppa la pièce, il se leva doucement, embrassa les lèvres que Sandrine lui tendait, et quitta la chambre en lui adressant un sourire plein de promesses.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;---oOo---&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;(Merci d'adresser un commentaire. Pour cela, cliquez sur le mot "commentaires" juste au-dessous, et dans la fenêtre qui s'ouvrira, placez votre commentaire. Enfin, indiquez votre prénom ou nom un peu plus bas, en cochant la case "Nom/URL". 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Mais l’évidence dévoilera-t-elle toute la vérité ? Les lecteurs vont-ils se laisser emporter dans un tourbillon d’hypothèses avant de connaître la réalité des faits? Voulez-vous en faire partie? A lire, si vous aimez les histoires d’amour.&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;---oOo--- &lt;div align="justify"&gt;&lt;br /&gt;I&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le gravillon crissa sous leurs pieds, recouvrant le bruit des sauterelles et d’une musique dont le son montait, baissait, s’interrompait. La façade de l’immense maison construite en tuffeau se montrait presque éblouissante tant les rayons du soleil étaient puissants.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lydie s’agrippa au bras de son compagnon, introduisant un doigt entre son pied et la chaussure, et délogeant par la même occasion un gravier coquin. Arnaud avait garé la voiture à l’entrée du parc, préférant une arrivée discrète devant les marches du perron.&lt;br /&gt;Le nuage d’une odeur de chèvrefeuille voletait entre les cyprès de l’allée, laissant la trace d’un souvenir de senteurs oubliées.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Arnaud s’apprêtait à passer la tête dans l’encadrement de la porte ouverte, quand un personnage aux cheveux bleus et habits d’Arlequin apparut et les pria d'entrer. Sans nul doute, ils ne s’étaient pas trompés de propriété, et c’était bien ici, la fête à laquelle ils étaient conviés: des notes de musique égarées, des gens qui s’activaient pour installer un buffet, d’autres, montés sur des escabeaux qui fixaient des guirlandes. Une surprise-party masquée, en l’honneur de la crémaillère qui allait être pendue.&lt;br /&gt;Ils déposèrent les valises à l’entrée du hall et attendirent sagement leurs hôtes. Rodolphe s’était vanté que la maison était vaste, mais la description s’avérait au-dessous de la réalité.&lt;br /&gt;Une grande salle aux murs crépis de blanc constituait le salon principal. La pièce peu meublée baignait dans une immense clarté. Un pan de mur était occupé par des étagères d’aluminium et de verre où trônaient une multitude de bibelots anciens. Il s’agrémentait d’une grande cheminée, dont le marbre rouge, veiné de gris, luisait sous les rayons du soleil. Devant ce décor identique à celui d’une boutique de brocanteur, un canapé au design contemporain, aux coussins généreusement rembourrés et recouverts de tissu beige, incitait à s’asseoir confortablement et à se prélasser. En face, une table ronde avec un plateau de verre et un piétement de fer forgé en forme de ceps de vigne entrelacés, occupait le centre du salon. En s’avançant, Lydie découvrit sur la droite, une double baie vitrée qui menait à la salle à manger aux murs ornés de belles boiseries en chêne. A gauche, une double porte semblable donnait accès à une enfilade de pièces dont le sol était recouvert de larges carreaux en travertin champagne. De nombreuses fenêtres encadraient les arbres du parc. Des lustres en cristal pendaient des plafonds moulurés.&lt;br /&gt;Une grande joie de découvrir ce lieu se faisait ressentir auprès de Lydie. D’abord la curiosité de connaître la nouvelle propriété de ses amis, et puis surtout la fierté de savoir que son père avait réalisé la transaction.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Laetitia arriva, tenant dans ses mains, telle une serveuse de grand restaurant, plusieurs assiettes de toasts très colorés. Elle les posa sur une table drapée de blanc et recouverte d’une multitude de pierres de couleurs qui miroitaient sous les spots. Elle était vraiment belle. Le genre Italienne comme dans les films de Dino Risi. Une chevelure sauvage d’un noir prononcé, des yeux fuyants, un très joli sourire, un magnifique visage. Elégante sans provoquer, mais cachant à première vue des atouts incomparables. Arnaud ne put qu’être séduit par tant de beauté. Il pensa que la poitrine haute et magnifiquement galbée de la maîtresse de maison devait être à la mesure de ses superbes jambes qui n’en finissaient pas de monter.&lt;br /&gt;- Mes amis, s’écria-t-elle, essuyant ses doigts à une serviette en papier, pardonnez mon retard, mais je n’ai appris qu’en dernière minute que deux extras allaient me faire faux bond.&lt;br /&gt;- Ne t’inquiète pas, répondit Lydie, se jetant dans les bras de son amie. Je suis si heureuse de te revoir ! Et puis dis donc, ce n’est pas tous les jours qu’on peut admirer un château.&lt;br /&gt;- Un château ? N’exagérons rien, reprit Laetitia en lançant un coup d’œil à Arnaud qui attendait son tour pour l’embrasser. Ca fait combien ?&lt;br /&gt;- Deux ans, répondit celui-ci. Vous terminiez d’aménager votre appartement sur les quais.&lt;br /&gt;- C’est vrai. Comme le temps passe… Et vous, si je me souviens bien, vous veniez de faire connaissance.&lt;br /&gt;Ils s’étaient en effet rencontrés à l’occasion d’un réveillon. C’était auprès d’une bouteille de champagne que, soudainement, le monde autour d’eux s’était illuminé. Deux années d’amour entrecoupées de pauses dues à des voyages, à des chamailleries, parfois à un peu d’usure. Ils n’avaient pas connu ensemble ce que l’on peut appeler le grand amour mais n’étaient jamais parvenus non plus à se séparer. Et finalement, ils venaient de prendre la décision de s’unir pour la vie.&lt;br /&gt;Visiblement, au milieu de la pièce, ils gênaient, eu égard aux « pardon », « excusez-moi », qu’ils pouvaient entendre. Une bonne dizaine de personnes s’activaient dans tous les sens. Si certains avaient déjà revêtu leurs habits de fête, d’autres demeuraient encore en jean et tee-shirt.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Rodolphe arriva, une caisse de champagne dans les bras.&lt;br /&gt;- Ah vous voilà ! Bonjour mes amis. Avez-vous trouvé facilement ?&lt;br /&gt;- Impeccable, grâce à ton plan, répondit Arnaud, en attrapant un petit canapé d’une assiette. Mais tu m’avais indiqué comme nom de propriété : « La Chaumière », et là, j’avoue avoir tout de même été un peu surpris.&lt;br /&gt;Si Laetitia avait toujours été la meilleure amie de Lydie, et cela en dépit des séparations depuis leurs sorties de fac, Arnaud était également très proche de son mari. Ils avaient effectué une partie de leur service militaire ensemble, puis ils s’étaient revus chez des amis, parfois pour jouer au poker de longues nuits durant.&lt;br /&gt;- Vous a-t-on montré votre chambre ? demanda-t-il.&lt;br /&gt;- Je n’ai pas pu, j’arrive à l’instant, interrompit Laetitia.&lt;br /&gt;Puis, se tournant vers eux :&lt;br /&gt;- Si vous voulez vous rafraîchir et vous changer, je vous ai préparé la plus belle. Celle qui domine le parc. La « 4 ».&lt;br /&gt;- Super ! répondit Lydie, mais ne t’inquiète pas, on trouvera. Termine tes préparatifs. Tu viens Darling ?&lt;br /&gt;La jeune femme avait pris l’habitude d’appeler ainsi Arnaud depuis qu’elle l’avait entendu discuter au téléphone avec un client de sa banque, dans un anglais qui tenait davantage d’un numéro de music-hall que d’une conversation sur le campus de Cambridge.&lt;br /&gt;- Alors, n’oubliez pas les masques avant de descendre ! cria encore Laetitia qui repartait chercher de nouvelles assiettes. C’est ce qui va donner un peu de peps à la soirée !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;II&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Provenant des lucarnes, une lumière colorée éclairait un majestueux escalier à double révolution. Ils en gravirent lentement les marches jusqu’au premier étage. C'est alors que Lydie aperçut une malle à déguisements. Elle plongea la main dedans et en retira un loup noir à dentelle et haut manche. Le palier, semi-circulaire, formait comme un balcon au-dessus du hall. Il donnait accès à plusieurs portes, toutes fermées.&lt;br /&gt;Arnaud s’arrêta devant la n°4 dont le porte-nom indiquait leurs prénoms respectifs. Il invita Lydie à entrer et posa les valises. La chambre, décorée dans le plus pur style des années folles, était meublée principalement d’un lit à baldaquin et d’une armoire peinte à la main. Ses yeux se posèrent sur des petits meubles de cèdre massif, puis sur le grand lit recouvert d’un dessus aux couleurs vives, la table de nuit et la commode. Un confortable fauteuil était installé près de la fenêtre, de laquelle on pouvait observer les jardins à la française.&lt;br /&gt;Lydie éprouva une sensation étrange, le mélange d’un plaisir extrême à pouvoir dormir dans un si joli écrin, et en même temps une certaine anxiété à accaparer une chambre qui avait du être le témoin de bien des secrets. Elle traversa la pièce en direction d’une ouverture que de larges tentures dissimulaient. La salle de bain romantique, revêtue de dalles de marbre rose et comportant de magnifiques vasques italiennes, semblait communiquer avec une autre chambre, mais la porte était fermée à clé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Peut-être devrais-je aller aider en bas ? proposa Arnaud.&lt;br /&gt;- Tu ne connais pas les lieux. Ils semblent avoir presque terminé et toi tu risques davantage de les retarder.&lt;br /&gt;- Tu as raison, je vais rester avec toi.&lt;br /&gt;Il la laissa passer et la suivit jusqu’à la salle de bain.&lt;br /&gt;- Préfères-tu que je me repose sur le lit ?&lt;br /&gt;- Non. J’ai besoin d’aide pour ma fermeture Eclair.&lt;br /&gt;Il la suivit à l’intérieur et Lydie lui présenta son dos. Il baissa la fermeture précautionneusement afin de ne pas pincer la jolie peau soyeuse, puis elle s’écarta de lui et retira sa robe. Le bruissement du tissu le troubla légèrement et c’est dans la large glace qu’il put admirer le corps de rêve qui se glissait à l’intérieur de la cabine de douche alors que quelques grammes de soie venaient d’atterrir sur le carrelage de marbre blanc veiné. Lydie se planta sous le jet tandis qu’Arnaud, torse nu, enduisit ses joues de mousse et chercha son rasoir.&lt;br /&gt;L’eau chaude bienfaisante commença à la relaxer. Elle ruisselait sur sa peau. Lydie ferma les yeux. Une pluie de fines gouttelettes tièdes caressait son corps. Elle saisit une fleur de massage et ouvrit un flacon d’où s’exhalait un parfum frais et léger de zestes d’agrumes. Elle rejeta sa tête en arrière, offrant son cou et son visage au jet de la douche. Comme ce moment était délicieux !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’elle repoussa la porte de la cabine, Arnaud avait quitté les lieux. Elle apprécia l’épaisseur de la moquette de la chambre qui s’enfonçait à chaque pas. Ses doigts glissèrent à l’intérieur du compartiment principal de sa valise et en ressortirent un tanga en dentelle et un soutien-gorge balconnet assorti. La couleur ébène des deux sous-vêtements mit en évidence la blancheur laiteuse de sa peau. Puis, elle revêtit une robe couleur léopard sans manches, au décolleté généreux, confectionnée dans un tissu vaporeux et au toucher velouté de pêche. Elle laissa volontairement les quatre dernières boutonnières libres, dévoilant de manière très suggestive le galbe d’une cuisse fuselée. Un long collier de perles dorées vint prendre place autour de son cou immaculé et descendit jusque sous sa poitrine.&lt;br /&gt;Elle releva sa longue chevelure blonde et, à l’aide d’une barrette stylisée, elle l’attacha en formant habilement un chignon flou qui lui donna un aspect mi-sauvage mi-romantique. De ses doigts glissés dans la coiffure brouillonne, elle détacha deux mèches de cheveux qu’elle laissa pendre négligemment de chaque côté de son joli minois. De nouveau, elle marcha pieds nus jusqu’au miroir, savourant les bienfaits de l’épaisse moquette, et souligna discrètement d’un trait sombre le contour de ses yeux noisette. Puis, suspendant sa respiration et figeant sa bouche entrouverte, elle appliqua soigneusement le mascara sur ses cils. Elle passa un rouge-sang sur le pourtour de sa bouche mutine, se pinça les lèvres pour parfaire le maquillage. Elle s’éloigna un peu du miroir et jeta un coup d’œil critique sur le visage qui s’y reflétait. La ligne des sourcils lui parut harmonieuse. Ses yeux légèrement étirés en amande reflétaient un certain mystère. Les pommettes parsemées de quelques grains de beauté lui donnaient un air malicieux. Quant à la bouche brillante et teintée, elle affichait une moue boudeuse qui s’effaça subitement par un sourire moqueur. « Hmmm ! Pas mal... » murmura-t-elle, assez satisfaite du résultat. « Dommage de cacher tout ça par un loup ! »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Soudainement, la musique se mit en route. Un rythme sud-américain dont les basses devaient retendre les toiles des tableaux, soulever les gonds des portes et faire sauter les canapés des assiettes.&lt;br /&gt;En traversant le palier, Lydie ne put s’empêcher de s’arrêter devant un immense miroir 19e. Elle passa de nouveau en revue la bonne tenue de sa coiffure, réajusta sa robe. Il lui renvoya l’image d’une « encore bien jolie femme ». De plus, son collier de perles lui donnait un air plutôt chic.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle arrivait en bas des marches, le loup cachant le haut de son visage, lorsqu’un homme au corps svelte apparut, vêtu d’une chemise de lin blanc qu’il portait de manière décontractée mais élégamment, d’un joli foulard Hermès, et d’un jean de bonne marque, légèrement délavé. Elle reconnut tout de suite Cédric en dépit du loup blanc qui modifiait ses traits. Sur sa bouche, se dessinait ce sourire timide et craquant dont elle se souvenait depuis qu’il le lui avait adressé lors de leur toute première rencontre. Le regard qu’il posa sur elle s’avérait, en dépit de son masque, pétillant de malice et empli de tendresse à la fois. Elle ne put résister à la tentation de lui offrir sa main sur laquelle il déposa un baiser qui n’était pas des plus furtifs. Lui aussi l’avait reconnue. Cédric, comme Lydie, suivait régulièrement des cours de recyclage pour le métier qu’ils avaient en commun, celui d’agent immobilier. Mais si Cédric était simplement conseiller, bien que responsable de l’agence, Lydie avait repris l’affaire de son père. Ils étaient donc concurrents. Depuis quelques temps, Cédric trouvait tous les bons prétextes pour faire la cour à Lydie, tandis que celle-ci s’efforçait de mettre des garde-fous à leur relation épisodique. Elle était l’amie d’Arnaud, bientôt sa femme, et voulait oublier les sentiments qu’elle avait éprouvés à une certaine époque. Et puis lui, n’avait-il pas encore quelques pensées amoureuses envers Géraldine qui l’avait quitté pour des raisons professionnelles ?&lt;br /&gt;- On se prend une coupette ? proposa-t-il.&lt;br /&gt;Avec lui, tout se décidait très vite. Il n’était pas du genre à tergiverser. En fait, elle devait être de la même race car elle arborait un sourire radieux comme le soleil levant et répondit immédiatement :&lt;br /&gt;- On se la prend !&lt;br /&gt;Cédric était beau, toujours élégant, et elle aimait son accent du sud-ouest où les « avec » se transformaient en « avé ». Arnaud les rejoignit au moment où Laetitia leur proposa de les présenter aux autres invités. Façon de parler, pensa Lydie, puisque chacun dissimulait son visage.&lt;br /&gt;Laetitia leur fraya un chemin parmi la cohue, en droite ligne vers un couple debout de l’autre côté de la pièce. Elle s’arrêta devant une femme splendide aux cheveux très bruns et dont la coupe surprenait.&lt;br /&gt;- J’aimerais te présenter ma cousine Pascale, dit-elle à Arnaud. Elle est responsable de la galerie d’art voisine de l’agence de Lydie. Et Benoît, qui en est le propriétaire.&lt;br /&gt;- Pascale, voici Arnaud, un ami de Fabien et le fiancé de Lydie.&lt;br /&gt;- Bonsoir, dit-il en prenant la main tendue de Pascale, puis en se tournant vers son ami :&lt;br /&gt;- Très heureux.&lt;br /&gt;- Moi de même, répondit celui-ci en descendant rapidement son loup. Nous avons eu l’occasion de nous croiser au club de tennis. Et Rodolphe est notre ami commun.&lt;br /&gt;- Oui, en effet. Mais d’ailleurs, où est-il ?&lt;br /&gt;- Il est descendu à la réserve chercher les sodas, répondit Laetitia. Je pensais aussi que vous vous connaissiez. Amusez-vous bien, reprit-elle en leur adressant un signe de la main, avant de rejoindre son mari qui apparaissait un carton dans les bras…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le DJ plaça un nouveau disque entraînant qui eut pour effet de garnir une bonne partie de la piste de robes multicolores.&lt;br /&gt;Arnaud s’éloigna de ses amis et se dirigea vers le bar, où il commanda un whisky qu’il but d’un trait. Puis il demanda au garçon un verre de vin blanc, et un autre whisky qu’il emporta, cette fois, en retournant auprès de Lydie. C’est en lui adressant un clin d’œil qu’il lui tendit le verre de vin. Sa compagne adorait le gewurztraminer. Elle lui sourit, et effleura sa main en saisissant le verre. Arnaud eut le temps de voir une petite flamme briller dans ses yeux avant qu’elle ne se raidisse.&lt;br /&gt;- Mon estomac commençait à gargouiller, lui dit-elle. Je suis allée me servir une assiette au buffet. Le traiteur est fort sympathique.&lt;br /&gt;Debout près d’elle, se tenaient Lucas, le plus proche collaborateur d’Arnaud, et sa femme Nadège.&lt;br /&gt;- Bonsoir Nadège, dit-il en l’embrassant sur la joue.&lt;br /&gt;- Bonsoir toi. Toujours aussi élégant, murmura celle-ci.&lt;br /&gt;Elle portait un parfum dont il n’aurait rien su dire, sinon qu’il pouvait lui mettre le sang en ébullition. Il lui adressa un large sourire et repartit plus loin en direction des autres salons.&lt;br /&gt;Le solarium était une pièce gigantesque, au plafond vitré, parsemée de toute une variété de plantes et d’arbres en pots, et dont les portes-fenêtres donnaient sur le patio dallé et le parc. L’air embaumait le parfum des fleurs et les effluves de mets délicieux. Tout le long d’un mur étaient alignées des tables couvertes de plats délicats. Installé en face, le DJ s’affairait devant ses platines. La musique se mêlait aux rires et au tintement des verres tandis que les hommes qui ne dansaient pas discutaient de la crise économique et que leurs compagnes se toisaient en silence, le verre à la main et le sourire de politesse au coin des lèvres.&lt;br /&gt;Arnaud chercha un siège, trouva un magnifique canapé de cuir rouge et s’assit. Le parquet couleur miel n’était encombré d’aucun tapis. A l’exception du canapé rembourré et de la sculpture en bronze d’une femme aux formes généreuses, la vaste pièce était meublée de façon plutôt monacale. Cependant, l’explosion de couleurs des toiles accrochées aux murs de crépi blanc conférait une ambiance chaleureuse toute personnelle. L’une d’elle qui figurait sur le mur d’en face attira plus particulièrement son attention. Des coquelicots aux rouges incandescents recouvraient une grande partie du tableau dont l’arrière plan représentait une montagne qui pouvait être la Sainte Victoire. Toutes ces toiles puissamment colorées évoquaient pour lui la passion, ardente, insouciante, et il songea aussitôt à Lydie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Soudainement, et malgré les basses profondes qui résonnaient dans ses oreilles, Arnaud entendit des hurlements, en fait, des cris de joie derrière lui. Il se retourna et aperçut une jolie amazone fortement dévêtue qui se dandinait telle Esméralda devant toute une brochette d’admirateurs. Il but la dernière gorgée de son verre, en appréciant l’éclat du piercing qui s’agitait sur le nombril de la belle inconnue. Un couple de danseurs qui s’embrassaient faillit atterrir sur ses genoux et il en profita pour se lever.&lt;br /&gt;Arnaud pivota vers la foule, et son regard tomba immédiatement sur Lydie, en grande discussion avec un personnage à la moustache taillée à la façon des acteurs américains des années cinquante : Bertrand Vaslin, nouveau chirurgien à la clinique « Mon plaisir ». Sans doute, celui-ci avait-il trouvé ridicule l’idée de se masquer pour venir pendre une crémaillère. Arnaud étudia son amie. D’après la manière dont la robe adhérait à son corps, il pensa qu’elle ne devait pas porter grand-chose dessous. Fasciné, il se dit qu’il lui faudrait en avoir le cœur net avant la fin de la soirée. Puis il tourna les yeux vers l’entrée que devaient emprunter tous les nouveaux venus, et repéra Cédric Jaulin qui s’avançait vers Lydie.&lt;br /&gt;- Cette robe te sied à ravir.&lt;br /&gt;Il s’écarta pour la regarder. Elle avait dans les yeux un mélange de désir et d’espièglerie, ce qu’Arnaud remarqua, même éloigné. Elle sourit à celui qui venait de la complimenter. Il lui tendait un verre de gewurz qu’elle accepta avec reconnaissance.&lt;br /&gt;- Grand merci. Toi-même, tu es très chic. Comme toujours…&lt;br /&gt;Et c’était vrai. Cédric était tout à fait le genre d’homme dont elle aurait pu être amoureuse. Par trois fois déjà, elle s’était surprise à chercher à lui tomber dans les bras, mais ça, elle s’était bien gardée d’en parler à Arnaud. Et maintenant, elle faisait tout pour oublier ce qu’elle avait ressenti à une certaine époque. Elle but une gorgée de vin et répondit à une jeune femme qui lui faisait signe de venir.&lt;br /&gt;Durant toute la soirée, elle alla ainsi de groupe en groupe, adressant un petit mot à chacun. En accord avec Arnaud, elle ne voulait pas toujours être accrochée à lui. « Ce ne sont pas les couples les plus démonstratifs qui s’entendent le mieux », lui avait-elle dit un jour.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle venait de s’asseoir lorsqu’une main appuyée contre son cou la fit sursauter. Elle reconnut Fabien qui, jusqu’à présent, avait été fortement occupé à aider Rodolphe et qui s’adressait au serveur.&lt;br /&gt;- Une coupe pour moi. Et pour toi Lydie ?&lt;br /&gt;- La même chose.&lt;br /&gt;Ils trinquèrent, trempèrent leurs lèvres et reposèrent les verres.&lt;br /&gt;- Alors, tu veux prendre ta première leçon ? proposa Fabien.&lt;br /&gt;Lydie regarda la piste de danse d’un air inquiet.&lt;br /&gt;- Ce n’est pas très difficile, tu sais. Viens, fais-moi confiance.&lt;br /&gt;Lydie avait toujours évité de danser lors de ces soirées où elle était invitée. Non pas qu’elle n’aurait pas aimé, car la musique l’emportait bien souvent lorsqu’elle fermait les yeux chez elle en écoutant des vieux blues ou des crooners des années cinquante. Mais elle craignait d’être ridicule pour certaines danses, notamment sud-américaines, n’ayant jamais eu la chance qu’un cavalier lui apprenne les bons pas. Néanmoins, elle se leva, posa son loup qu’elle n’utilisait plus depuis longtemps, et prit sa main. Fabien la conduisit sur la piste, au milieu des couples enlacés.&lt;br /&gt;- Suis-moi.&lt;br /&gt;Il la tint contre lui, dans la position classique des danseurs des films américains.&lt;br /&gt;- Lorsque je m’avance, tu recules. C’est très simple.&lt;br /&gt;Il lui fit une démonstration et s’élancèrent.&lt;br /&gt;- En douceur… voilà … tu y es !&lt;br /&gt;Ils dansèrent sur ce morceau, puis sur le suivant. C’était visible : Fabien aimait la tenir dans ses bras. Il s’imaginait sans doute pouvoir faire ainsi chaque samedi soir.&lt;br /&gt;- S’il te plait, ne pourrait-on pas essayer cet autre pas que tout le monde a l’air de connaître par cœur ?&lt;br /&gt;- Hmmm, Mademoiselle se lance !&lt;br /&gt;- Oui, je prends le taureau par les cornes.&lt;br /&gt;Il lui enseigna les rudiments de cet autre pas et de nouveau elle se sentit rapidement à l’aise.&lt;br /&gt;Visiblement, elle passait un bon moment. Ses yeux brillaient de joie. Cependant, chaque fois qu’elle en avait l’occasion, Lydie cherchait Arnaud du regard. Présentement, il était entouré de femmes. Pas étonnant. Elle reconnut la grande blonde tout en jambes qui était secrétaire au journal « La Provence », et aussi conseillère municipale. Mais ce qui l’étonna, ce fut l’aisance d’Arnaud, comme s’il avait baigné dans le milieu huppé d’Avignon toute sa vie. Pour quelqu’un qui n’aimait pas les réceptions, il n’avait pas l’air de s’ennuyer le moins du monde.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Une danse, une seule et rien d’autre. Juste un geste poli, social ». Voilà ce que se dit Lydie lorsque Cédric vint la chercher. Il la pilota vers la piste puis sa main épousa la sienne, paume contre paume, et il posa l’autre sur son épaule.&lt;br /&gt;Il ne se passait guère un jour sans qu’il se rappelle les raisons pour lesquelles il avait décidé de la fuir, voici quelques années. Primo, elle était la fille du patron de la plus grande agence d’Avignon, et secundo, celui-ci l’avait toujours impressionné. Il se sentait petit et d’un autre monde. Mal à l’aise s’il avait du le rencontrer en dehors du travail. Une aventure avec Lydie Colas était donc hors de question car il n’y a que dans les contes de fées que les chevaliers servants peuvent encore croire en un futur possible avec leur princesse. Seulement, ce soir, la princesse était très près, et chaque fois que la danse faisait entrer leurs corps en contact, le désir qu’il avait d’elle montait inexorablement. Une chose était parfaitement claire : il ne maîtrisait pas plus ses réactions vis-à-vis d’elle qu’il n’avait été capable, véritablement, de s’en éloigner. Il y avait eu Géraldine qu’il avait aimée, avec qui il avait projeté de se marier, mais elle avait été appelée à Paris pour son travail et, progressivement, leurs cœurs s’étaient éloignés.&lt;br /&gt;Et maintenant, Lydie était de retour, pressée tout contre lui. Elle avait le plus joli visage qu’il connaissait. Ovale, divinement dessiné, la peau claire. Pourtant, il y avait d’infimes défauts sur cette peau presque translucide. Quelques grains de beauté éparpillés ci et là, une minuscule cicatrice sur le menton… Mais autant d’atouts qui la rendaient désirable. Cédric aurait pu penser qu’elle était parfaite s’il n’avait pas remarqué la ligne volontaire de sa mâchoire et si leur fréquentation ne les avait pas amené à se côtoyer à travers le dur métier des affaires. Son regard s’arrêta à sa bouche. Lydie avait les lèvres entrouvertes, humides… et mobiles. Il ne sut jamais à quel point le désir qu’il venait de provoquer en elle était intense, sauvage, incandescent. Et pourtant son cœur de femme battait follement dans sa poitrine. Même qu’elle se sentit rougir.&lt;br /&gt;C’est alors qu’il se lança :&lt;br /&gt;- Je suis si heureux de pouvoir danser ce soir avec toi, Lydie. Cela fait si longtemps que j’en rêve.&lt;br /&gt;- Alors pourquoi ne m’as tu jamais invitée ?&lt;br /&gt;- Sans doute n’en ai-je pas eu le courage, avoua-t-il. Les années ont passé et maintenant, j’ai le sentiment que tu me fuis, non ?&lt;br /&gt;- Ce n’est pas cela. Je suis navrée si parfois mon attitude a pu te donner des espérances, mais reconnais que tu n’as jamais vraiment réagi. Tu es un homme que je respecte, et maintenant, je t’apprécie infiniment en tant qu’ami et collègue de travail. J’oublie le concurrent. Mais je pense que tu es au courant, je suis amoureuse et je vais me marier…&lt;br /&gt;Elle s’interrompit, sentant soudain un frisson la parcourir. Arnaud était tout près et tendait l’oreille vers ce qu’elle disait.&lt;br /&gt;- Eh bien, répondit Cédric avant de s’éclaircir la voix, je ne te dirai pas que je suis ravi, mais j’accorde aussi beaucoup de valeur à ton amitié, et je ne veux pas la mettre en péril. En revanche, j’aimerais te revoir rapidement dans notre cadre strictement professionnel. Tu as aiguisé ma curiosité, l’autre jour à la réunion, à propos de cette prospection internet.&lt;br /&gt;- Quand tu voudras répondit-elle. Mais tu sais que nous devons nous rencontrer la semaine prochaine. Un rendez-vous très important. Tu verras.&lt;br /&gt;Elle le remercia pour la danse puis se retourna vers Arnaud, en bordure de piste.&lt;br /&gt;- M’offres-tu une coupe, Darling ?&lt;br /&gt;- Si ce n’est pas le verre de trop, avec plaisir.&lt;br /&gt;Il la prit par la main et la dirigea vers le bar. Plus personne n’avait gardé son loup, mais en fait, Lydie reconnaissait peu de monde.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La fête battait son plein. Des groupes s’étaient formés. Beaucoup ne quittaient pas le bar, d’autres dansaient, certains sortaient de temps en temps prendre le frais ou parcourir le parc éclairé. Lydie remarqua une jeune femme isolée, assise toute seule. Un visage angélique de petite fille perdue n’osant pas trop lever les yeux de peur de rencontrer un regard. Comment une aussi jolie femme pouvait-elle rester seule sans aucune compagnie ? Une peine de cœur, probablement. Lydie la vit se lever, prendre un verre et regarder par la fenêtre.&lt;br /&gt;Il faisait chaud. Elle repensa à sa danse avec Cédric. Elle lui avait donné des couleurs, tout comme les différentes coupes de champagne et les verres de gewurztraminer. Elle remarqua que Laetitia venait de se retrouver seule, aussi se dirigea-t-elle vers elle et lui proposa de sortir un peu.&lt;br /&gt;Arrivée au jardin, Lydie agrippa son amie par l’épaule.&lt;br /&gt;- Dis donc, tout à l’heure, je t’ai vue prendre grand plaisir à danser un tango dans les bras d’un homme au masque pailleté…&lt;br /&gt;- Heu… oui. Il danse merveilleusement bien.&lt;br /&gt;- Ce mystérieux danseur, à quoi ressemble-t il ?&lt;br /&gt;- Un mètre quatre-vingt-cinq, yeux marron, cheveux châtain foncé… Je plaisante ! Bel homme, poursuivit-elle. L’air pas commode au premier abord, mais bel homme. Très bel homme, même, et une conversation superbe.&lt;br /&gt;- En tout cas, visiblement, tu lui plaisais bien… Et toujours petit sourire en coin…&lt;br /&gt;Les yeux levés vers le ciel garni d’étoiles, Laetitia réfléchit un bref instant.&lt;br /&gt;- Je ne me souviens pas l’avoir vu sourire, mais… beaucoup de charme et de classe. C’est un ami et collègue de travail de Rodolphe. Nous ne l’avions encore jamais invité. En tout cas, ne va pas t’imaginer des choses.&lt;br /&gt;- Oh je n’imagine rien ! Seulement, tu es ma meilleure amie, et c’est tout naturellement que mes yeux t’ont suivie.&lt;br /&gt;- Je n’en doute pas, répondit-elle, avançant ses lèvres en cœur. Alors, confidence pour confidence, et puisque tu es ma meilleure amie, moi non plus, je n’ai pas été insensible aux regards que tu as lancés à Cédric. Qui ne les aurait pas remarqués ?&lt;br /&gt;- Tu sais aussi bien que moi que Cédric est un vieil ami, et que s’il avait du se passer des choses entre nous, cela se serait produit depuis bien longtemps. Nous n’avons aucun sentiment l’un pour l’autre si ce n’est de l’amitié.&lt;br /&gt;- Je ne te crois pas, rétorqua Laetitia. Il y a quelque chose, entre vous. Je le perçois chaque fois que vous êtes ensemble lors de nos sorties communes.&lt;br /&gt;- Ce qui est rare. Longtemps, il m’a évitée comme la peste. Maintenant, quand il est obligé de rester dans les parages, bien souvent lors de nos réunions professionnelles, il semble toujours vouloir me traiter telle une petite sœur.&lt;br /&gt;- Pas ce soir. Jamais il ne t’a regardée comme sa petite sœur. Il a davantage donné l’impression de vouloir te jeter sur son épaule pour t’emporter dans sa tanière. Ta robe « léopard » s’y prêtait tout à fait. Et puis, quand tu n’es pas là, il parle de toi, tu sais.&lt;br /&gt;- Ah bon?&lt;br /&gt;- Selon lui, tu es l’une des femmes les plus courageuses qu’il connaisse. Et l’une des plus intelligentes.&lt;br /&gt;Lydie savait qu’il allait assez souvent passer la soirée chez Lucas et Nadège, à Orange, et qu’il s’y rendait, la plupart du temps, en compagnie de Rodolphe et Laetitia.&lt;br /&gt;- J’ai également remarqué la façon dont tu le dévisages, ajouta celle-ci. Ce n’est jamais un regard neutre. Après cette danse, ne compte pas me faire croire qu’il ne t’intéresse pas, ou du moins qu’il ne te fait pas envie.&lt;br /&gt;Lydie se ressaisit.&lt;br /&gt;- De toute façon, c’est Arnaud que j’aime. Aurais-tu oublié la date de notre mariage ? J’ignore avec qui sort Cédric et ce n’est pas mon problème. Sans doute trouve-t-il ses partenaires dans les pages jaunes, à la lettre D, comme disponibles. Moi je ne le suis pas. Je ne le suis plus.&lt;br /&gt;- Ne te fâche pas, Lydie, reprit Laetitia, en lui prenant le bras. Sans doute ai-je fait erreur, mentit-elle. J’ai seulement observé tes yeux…&lt;br /&gt;- Mais pourquoi nous as-tu épiés ainsi, demanda-t-elle, presque agressive. Tu ne serais pas jalouse tout de même ?&lt;br /&gt;- Jalouse, moi ? Tu n’y penses pas. Je suis tellement contente lorsque je te vois heureuse. Et puis… Cédric et moi… C’était il y a si longtemps…&lt;br /&gt;- Cédric… et toi ?…&lt;br /&gt;Laetitia ravala sa salive, se rendant compte qu’elle venait de commettre une gaffe. Quant à Lydie, elle sentit un éclair passer dans ses yeux, en même temps qu’une boule obturait sa gorge. Elle fit une moue et s’échappa pour retourner vers la demeure. L’air était léger, les grillons semblaient prendre plaisir à accompagner le son du piano. Loin d’eux les problèmes de cœur. A moins que… Sait-on jamais.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’elle traversa le faisceau de lumière venant du hall, le tissu léger de sa robe chatoya et sa chevelure blonde se mit à luire comme une coulée d’or. Mais son pas n’était plus sûr et elle dut s’appuyer discrètement au dossier d’une chaise. Derrière elle, un miroir réfléchissait l’image d’une soirée de fête. Elle ouvrit son sac et, furtivement, redessina le pourtour de ses lèvres.&lt;br /&gt;Benoît et Pascale se serraient l’un contre l’autre et lui adressèrent un petit sourire amical, voire complice, en se dirigeant vers les larges portes ouvertes. Lydie avait remarqué qu’ils ne s’étaient pas quittés de la soirée et avaient beaucoup dansé ensemble. C’est probablement après avoir bu bon nombre de coupes de champagne, qu’insensiblement, la jeune femme avait entraîné son ami loin de la foule. Toujours enlacés, ils venaient de descendre les marches du perron et avaient disparu derrière les bosquets. Lydie apprendra par la suite que, dès le lendemain, et sans l’ombre d’une hésitation, Pascale avait fait comprendre à Benoît que le tendre épisode de la nuit n’avait été qu’une folie passagère qui ne devait plus se renouveler. Ils avaient toujours entretenu une amitié rapprochée mais les deux avaient vécu dans d’autres bras.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un air de boléro couvrit le brouhaha des voix qui, à cette heure de la nuit, s’était amplifié. Arnaud prit sa compagne par la main et l’entraîna de nouveau sur la piste en accordant ses pas avec ceux de Lydie. Il avait toujours été un remarquable danseur et, immédiatement, dirigea sa cavalière. Tous deux évoluaient avec une entente si parfaite qu’ils donnaient l’impression de nouer un dialogue à l’aide de leur corps.&lt;br /&gt;Lorsque la musique s’arrêta, Lydie leva la tête et Arnaud l’embrassa sur la bouche avec passion, mais aussi sans doute, pour bien marquer son territoire. Jamais il n’aurait cru qu’une femme puisse avoir tant à offrir. Il avait découvert dans ses bras des nuances de plaisir infinies et, s’il la regardait par amour, c’était aussi avec une très grande admiration.&lt;br /&gt;Elle rejoignit Nadège et lui demanda des nouvelles de son bébé. Un serveur tournait autour des convives, un plateau à la main. Lydie saisit une coupe au passage tandis que son amie déclina l’offre d’un geste poli. Ils allaient rentrer sur Orange et Lucas prenait déjà congé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Après avoir passé près de dix minutes à contempler sa future femme à distance, Arnaud observa, en plus de ses difficultés à marcher élégamment, quelques signes de fatigue sur son visage. Il s’approcha d’elle et la prit délicatement par le coude.&lt;br /&gt;- Allez ma chérie, je pense qu’il serait sage que tu dises bonsoir.&lt;br /&gt;Elle se tourna vers lui et le regarda.&lt;br /&gt;- Pourquoi Darling? il est encore tôt.&lt;br /&gt;- Il est déjà plus de minuit, Lydie…&lt;br /&gt;- Vraiment ?&lt;br /&gt;- Oui, dis donc bonne nuit tranquillement. Je vois bien que tu tombes de fatigue. Monte te coucher, je te rejoins.&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;III&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le silence de la nuit était retombé sur la riche demeure avignonnaise lorsqu’une ombre traversa le couloir et tourna la poignée de la porte qui s’ouvrit sans un bruit.&lt;br /&gt;A pas de loup, elle entra dans la pièce.&lt;br /&gt;Lydie ne perçut pas le léger frémissement du drap qui se repliait, et ce n’est que lorsqu’elle sentit un corps chaud qui montait sur elle qu’elle émergea légèrement du sommeil qui l’avait engloutie. Elle entendit un souffle contre son oreille et chercha à se dégager.&lt;br /&gt;Elle dormait depuis peu, et c’est dans une brume mêlée de fatigue et d’alcool qu’elle comprit qu’on voulait la prendre. Pourtant, instinctivement, elle serra le corps qui se pressait contre elle et chercha sa bouche qu’elle ne trouva pas. Les caresses étaient douces et bienfaisantes puis devinrent plus exigeantes, plus profondes et elle sentit des vagues de chaleur monter en elle. En dépit de son incapacité à penser, demeurant dans un nuage épais, il lui sembla que jamais elle n’avait connu un feu aussi brûlant. Elle se cambra contre lui, appelant ses caresses de tout son corps. Ses jambes s’étaient écartées d’elles-mêmes.&lt;br /&gt;Il remua d’abord lentement en elle, lui faisant savourer à chaque poussée les soupirs qu’il provoquait. Elle s’abandonna et se laissa emporter.&lt;br /&gt;Sans ouvrir les yeux dans cette nuit noire, elle chuchota le nom de son amant, puis le visage auquel elle pensait s’effaça, sembla s’évanouir dans l’espace, tandis que son étreinte se desserrait. Elle lutta pour rester éveillée mais le sommeil l’emporta.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un jour timide filtrait à travers la mousseline des rideaux lorsque Lydie releva les paupières. Elle s’éveilla en sursaut. Elle était nue et n’avait pas revêtu le long tee-shirt habituel. Néanmoins, elle avait tiré la couverture sur elle durant la nuit et au moins n’avait‑elle pas attrapé froid. Elle regarda l’heure à son téléphone portable posé sur la table de nuit, et s’aperçut qu’il n’était que 5h. Son horloge interne semblait décidément toujours réglée sur l’heure qui était la sienne du temps où elle était encore étudiante à Lyon et où il lui fallait se lever pour partir servir les cafés au buffet de la gare de Perrache...&lt;br /&gt;Elle enfila son tee-shirt, se rendormit et s’éveilla de nouveau. Mais avec un fort mal de tête. Il était plus de 8h. Rejetant la couverture, elle se rappela qu’elle s’était endormie alors qu’elle luttait contre le sommeil pour attendre Arnaud. Mais elle se souvint aussi qu’elle avait fait l’amour, quelle avait été emportée dans une étreinte hors du commun. Etait-ce les bienfaits du champagne ou du gewurz qu’elle affectionnait tant? Lydie se rappela un article de journal qui indiquait que si l’alcool était défendu aux hommes pour bien faire l’amour, il était par contre recommandé à la gente féminine. Sa tête était lourde comme une pastèque et c’est dans un nuage épais qu’elle se remémora ses sensations. Une vague était montée lentement et l’avait submergée. Un plaisir infini comme Arnaud ne lui avait pas encore donné. Elle se souvint aussi qu’il lui avait serré les hanches comme il ne l’avait jamais fait non plus.&lt;br /&gt;Un doute la saisit. Une émotion aussi. Elle s’était réveillée seule et, cette nuit, elle avait étiré son bras sans rencontrer le corps d’Arnaud. Lui, si méthodique, n’avait pas replié ses vêtements sur le fauteuil qu’elle lui avait laissé. S’était-il levé aux aurores ? Avait-il été malade ? Elle tressaillit. Ne s’était-il pas couché ?&lt;br /&gt;Mais alors…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle se leva d’un bond et se précipita sur la porte de la chambre. Elle n’était toujours pas fermée à clé. Telle qu’elle l’avait laissée pour attendre son fiancé. Elle passa devant le miroir et constata les dégâts d’une nuit de fête. Lydie frissonna en contemplant l’image de l’affrosité qu’elle avait devant elle. Elle se sentait si fatiguée, et sa tête lui tournait tant qu’elle s’était couchée sans même se démaquiller. La salle de bain était parfaitement sèche. Arnaud ne s’était donc ni douché ni rasé.&lt;br /&gt;Elle ne pouvait imaginer que l’homme qui lui avait fait merveilleusement l’amour cette nuit n’était pas Arnaud. Elle l’aurait senti en l’embrassant. Oui, mais… elle ne se souvenait pas l’avoir embrassé.&lt;br /&gt;Lydie s’approcha du lit ouvert et porta l’oreiller à son nez. Elle avait l’habitude des eaux de toilette. Inspirant profondément, elle huma l’étoffe. Rien de particulier. Celui d’à côté était légèrement froissé. Elle le respira et reconnut une eau de toilette qu’Arnaud avait portée, mais qu’il n’utilisait plus depuis longtemps. Elle s’agenouilla, posa son nez contre le drap. Une odeur naturelle se dégageait. En son centre, une tache témoignait qu’elle n’avait pas rêvé. Elle ferma les yeux. Une odeur d’amour baignait. Lorsqu’elle les rouvrit, elle resta figée. Quelques poils bruns étaient dispersés au beau milieu du lit, et plus bas, à l’emplacement des jambes. Or elle, comme Arnaud, étaient blonds…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La porte d’entrée claqua et elle entendit des pas traverser le hall et grimper les escaliers. Prestement, Lydie referma le lit et se dirigea vers la porte. Elle était juste sur le seuil, lorsqu’elle aperçut par la fente qu’elle venait de ménager, Fabien qui arrivait en haut des marches. Elle remarqua qu’il était châtain clair et non pas brun. Où pouvait bien être Arnaud, et quel homme, la veille au soir, était brun ? Les images se bousculaient dans sa tête mais elles étaient toutes embuées. Se serait-elle fait violer ? Elle ne pouvait imaginer une telle chose. On lui avait toujours dit qu’une femme ressentirait immédiatement la différence si un homme autre que son amant habituel essayait d’abuser d’elle. Elle ne se souvenait de rien sinon d’une merveilleuse jouissance et qu’elle s’était montrée parfaitement consentante. Une seule chose lui importait dans l’immédiat : retrouver Arnaud. Elle ôta son tee-shirt et se précipita sous la douche bienfaisante. Son corps commença à se régénérer.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lydie enfila le joli peignoir que son amoureux lui avait offert pour sa fête, le noua, puis elle se brossa les cheveux et jeta un coup d’œil à son reflet dans le miroir. Pour le moment, il faudrait que ça aille. Elle se maquillerait après le petit déjeuner, quand elle y verrait plus clair. « Maintenant, je vais descendre à la cuisine », se dit-elle. « Prendre un café bien fort, et surtout chercher Arnaud. »&lt;br /&gt;Lorsqu’elle arriva en bas de l’escalier, tout était calme. La maison semblait encore endormie. Seuls le désordre qui régnait, les nappes de tissu tachées, les bouteilles vides dispersées et les miettes qui jonchaient le sol évoquaient les stigmates d’une nuit agitée. Lydie traversa les salles du rez-de-chaussée. La porte vitrée était ouverte. Dans le lointain, Benoît et Pascale discutaient, assis sur un banc de pierre. C’est en entendant une respiration qu’elle découvrit Arnaud, couché en chien de fusil et tout habillé, sur un vieux canapé en velours. Visiblement, il avait passé la nuit ici et n’avait donc jamais regagné la chambre. Elle le regardait dormir quand il ouvrit un œil. En la voyant drapée dans ce peignoir de soie et dentelle s’arrêtant aux genoux, son regard trahit la question qu’il se posait. Comme la veille, il se demanda si elle portait quelque chose en dessous.&lt;br /&gt;Lydie frémit lorsque leurs regards se croisèrent.&lt;br /&gt;- Bonjour, dit-elle.&lt;br /&gt;- Bonjour, répondit-il avec un sourire.&lt;br /&gt;L’idée de la toucher et de la découvrir lui fit immédiatement bouillir le sang. Il l’avait toujours considérée comme une poupée, si sûre d’elle et si courageuse.&lt;br /&gt;- Déjà levée ? Lui demanda-t-il en baillant et étirant ses bras engourdis.&lt;br /&gt;- Heu, oui, répondit-elle, hésitante.&lt;br /&gt;Visiblement, il n’était au courant de rien et émergeait tout simplement d’une nuit bien trop courte.&lt;br /&gt;- Dis-donc… on pourrait se prendre le café là-haut, non ?&lt;br /&gt;- Si tu veux. Je vais chercher le nécessaire.&lt;br /&gt;Arnaud la vit disparaître et reconnut dans le lointain la voix de Laetitia.&lt;br /&gt;Elle revint, un plateau entre les mains. Elle monta l’escalier, suivie d’Arnaud qui se collait à elle. Il referma la porte de la chambre tandis qu’elle posa prestement le plateau sur la commode puis recouvrit d’un seul geste le lit et, par là-même, la preuve d’une marque ineffaçable.&lt;br /&gt;Le fait qu’elle soit nerveuse à cause de lui l’émerveilla au plus haut point. Et il ne se rendit compte qu’il avait franchi la distance qui les séparait encore qu’en la sentant soudain frissonner lorsqu’il posa les mains sur ses épaules.&lt;br /&gt;- Hmmmm, murmura-t-il en lui caressant les bras de haut en bas.&lt;br /&gt;Puis il prit sa main et en embrassa la paume.&lt;br /&gt;- On discutera plus tard. Pour l’instant, je vais te faire l’amour. J’en ai tellement envie depuis hier soir…&lt;br /&gt;Elle porta les mains à la ceinture de son peignoir, ne pouvant lui refuser un besoin tout à fait légitime.&lt;br /&gt;- Non, dit-il, les immobilisant. Laisse-moi faire.&lt;br /&gt;Il l’avait vécu mille fois dans ses fantasmes, mais jamais il n’avait imaginé le frisson qui parcourut la peau de Lydie, ni son sursaut quand il repoussa le vêtement de ses épaules. Pas plus que son imagination n’avait décrit la douceur soyeuse de sa peau en ce matin d’été. Il laissa échapper le souffle qu’il avait retenu.&lt;br /&gt;- Tu n’as même pas de culotte... Je m’en doutais.&lt;br /&gt;Après avoir versé du café dans les deux tasses, il en porta une à ses lèvres et but une longue gorgée du liquide brûlant.&lt;br /&gt;- J’ai envie de toi depuis hier soir. Tu sais, moi, les grandes réunions…&lt;br /&gt;- Oui je sais. Mais alors, pourquoi ne m’as tu pas accompagnée ? Tu devais me rejoindre aussitôt…&lt;br /&gt;- En effet chérie, mais Rodolphe a proposé un poker et je me suis attablé auprès de Lucas, Benoît et Bertrand.&lt;br /&gt;C’est lorsque le café fut bu et qu’Arnaud lui eut fait l’amour avec beaucoup de vivacité que Lydie obtint la preuve qu’il avait dit vrai. Son envie d’elle était très forte et elle se sentit prête à lui avouer la vérité, lui révéler ce qui s’était passé. Mais quelle réaction obtiendrait-elle ? Comment pourrait-il encore l’aimer alors qu’elle s’était donnée à un individu sans se défendre ?&lt;br /&gt;Se défendre ? Elle qui avait même pris beaucoup de plaisir…&lt;br /&gt;Lorsqu’elle se releva du lit qui ressemblait davantage à un tas de chiffons, Lydie se sentit complètement désemparée. Qui donc avait osé ? Non, elle ne pourrait pas oublier l’incident. Il lui fallait savoir absolument.&lt;br /&gt;Et puis, soudain…&lt;br /&gt;Un coup de poignard lui traversa le cœur. Elle se mit à trembler.&lt;br /&gt;- Que se passe-t-il ? lui demanda Arnaud, remarquant la pâleur du visage de sa compagne.&lt;br /&gt;- Heu… Je viens de réaliser qu’hier soir, j’ai complètement oublié de prendre ma pilule…&lt;br /&gt;- Ce n’est pas si grave, ni la première fois, lui répondit-il, venant s’asseoir auprès d’elle sur le rebord du lit et lui caressant le dos. Ce matin, tu vas aller chez le pharmacien. Les pilules du lendemain sont faites pour les femmes qui n’ont pas de tête.&lt;br /&gt;- Heu… Oui… Je vais y aller.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IV&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jours qui suivirent, Lydie n’avait guère la tête à son travail. Elle se sentait bafouée, souillée, trompée, humiliée. Autant de qualificatifs qui la rendaient amère, écœurée. Et elle ne pouvait en parler à personne. Même pas à Laetitia. Elle s’était bornée à lui demander, prétextant son journal à tenir, les noms de tous les invités et leur numéro de chambre pour ceux qui avaient terminé la nuit à La Chaumière. Lydie avait donc complété la liste en ajoutant les détails qu’elle se rappelait, comme la couleur des cheveux des hommes.&lt;br /&gt;Elle se souvint qu’avant d’avoir quitté la chambre et, tandis qu’Arnaud descendait les valises, elle avait réouvert le lit et prélevé quelques poils qui parsemaient le drap. « On ne sait jamais », s’était-elle dit, en entrebâillant une petite enveloppe de son sac. Lydie, comme tout le monde, avait, bien évidemment, eu connaissance des derniers progrès en criminologie et, entre autre, de l’efficacité des tests ADN. Mais il n’y avait pas eu meurtre. Simplement un viol pendant lequel elle avait pris du plaisir.&lt;br /&gt;Cédric était très brun, comme, également, deux ou trois autres invités qu’elle avait croisés sans trop leur parler. Seulement, la surprise fut grande de découvrir que son danseur passionné de la veille avait dormi seul dans la chambre qui jouxtait sa salle de bain.&lt;br /&gt;Ce fut, en premier lieu, un sentiment de stupeur qui l’envahit. Comment aurait-il été capable d’une chose pareille ? Tout au long de la soirée, il lui avait fait une cour discrète et il l’avait fortement serrée contre lui en dansant. C’était clair qu’il la désirait. Cependant, de là à entrer dans sa chambre et avoir eu l’audace de se glisser entre ses draps…&lt;br /&gt;Elle refaisait le tour des visages qu’elle avait rencontrés. Encore une chance, chacun avait retiré son masque en deuxième partie de fête. Mais elle aurait remarqué un individu en observation, à l’affût de ses faits et gestes... Ce n’était pas le cas. D’ailleurs, la plupart des invités semblaient en couple. C’était regrettable, impensable, écœurant, et pourtant il fallait se rendre à l’évidence, ce ne pouvait être que Cédric, et il était un beau salaud !&lt;br /&gt;Sa revanche, elle l’aurait. Elle ne savait pas encore ni quand ni comment, mais elle l’aurait !&lt;br /&gt;Et pendant ce temps, Arnaud coulait des jours heureux, se préparant à leur mariage.&lt;br /&gt;« Pourvu que la pilule du lendemain fasse son effet ! », pensa-t-elle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il était précisément 9h lorsque Lydie arriva à l’agence en compagnie de son père et du directeur qui employait Cédric. Il pleuvait ce matin là, et elle dut courir jusqu’à l’entrée en relevant la veste de son tailleur pour protéger ses cheveux fraîchement lavés. Pourtant l’heure n’était pas à l’esthétique, encore moins aux roucoulements.&lt;br /&gt;Dès que le personnel fut rassemblé dans la petite pièce qui servait de salle de réunion, le directeur prit la parole avec le visage des mauvais jours.&lt;br /&gt;- Mes chers collaborateurs, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Je le regrette beaucoup mais cette agence n’est plus rentable à mon organisation. Les frais de fonctionnement dépassent souvent nos profits. Comme vous le savez, je consacre de plus en plus de temps à mon business de la région lyonnaise et j’en suis venu à délaisser le secteur d’Avignon. De nos jours, nous devons être performants et seule la rentabilité compte. C’est ainsi que j’ai pris une décision. Je viens de vendre l’agence à Gilbert Colas et sa fille ici présents. Vous n’êtes pas sans savoir qu’ils réalisent d’excellentes opérations sur la partie nord de la ville, et moi j’ajoute, avec un cash flow fort intéressant. En reprenant notre agence, ils vont, du même coup essayer de se positionner beaucoup mieux sur le sud avignonnais. Rassurez-vous, ils m’ont promis de garder le personnel. Voilà. A vous tous, je souhaite bonne chance.&lt;br /&gt;Gilbert Colas prit ensuite la parole et indiqua que c’était sa propre fille qui allait prendre la direction de l’agence en attendant que les résultats soient satisfaisants.&lt;br /&gt;Cédric baissa la tête mais essaya de ne pas trop montrer sa déception. Ainsi, il allait avoir affaire directement à Lydie et perdait par la même occasion sa position de chef d’agence.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jours suivants furent mouvementés. Il fallut remodeler les surfaces, modifier les emplacements, donner des responsabilités à chacun. Cédric dut partager son bureau avec sa nouvelle directrice, et les deux secrétaires s’étaient resserrées pour aménager un espace convivial destiné à la réception de la clientèle.&lt;br /&gt;La claque la plus cinglante que Cédric ressentit, ce fut lorsque le vendeur d’un petit immeuble demanda la visite d’un responsable pour une estimation. Alors qu’il s’apprêtait à monter dans sa voiture et à se rendre sur place, il entendit Lydie le prier de revoir l’esthétique des vitrines... Désormais, c’est elle qui se chargerait des clients importants.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En parallèle, la cérémonie du mariage approchait et Lydie n’avait pas suffisamment de temps durant ses soirées pour s’occuper des détails. Quant à Arnaud, il rentrait souvent tard de sa banque. C’est sa mère qui semblait prendre les choses en mains. Elle avait rédigé différents textes concernant les invitations et s’attaquait maintenant au plan des tables. Ce n’est pas que ces initiatives plaisaient tellement à Lydie mais, par la force des choses, elle était bien obligée d’accepter cette incursion dans sa vie privée. Arnaud ne disait trop rien, ayant toujours été sous l’emprise de sa mère, et puis bien heureux de ne pas avoir à gérer ce type de détail.&lt;br /&gt;A plusieurs reprises, les fiancés s’étaient disputés, Lydie reprochant à son futur mari de ne pas suffisamment s’investir, de laisser sa mère diriger les opérations et de ne pas faire en sorte d’être davantage disponible pour elle-même. Pourtant, ses nouvelles fonctions à l’agence l’accaparaient beaucoup et elle vivait maintenant dans un stress permanent. Ce qui n’arrangeait rien non plus, c’était sa cohabitation avec Cédric. Elle évitait de le regarder, sinon discrètement, par dessus ses lunettes de lecture, se bornant à lui glisser des dossiers et des directives écrites sur son bureau.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une fin d’après-midi, alors que Lydie revenait de faire visiter une vaste propriété dominant le Rhône à des Américains amoureux de la Provence, quelle ne fut pas sa surprise d’apercevoir Cédric penché sur Natacha, l’une des secrétaires, et occupé à lui montrer un courrier à rectifier ! On pouvait travailler, même expliquer clairement un dossier compliqué, sans pour autant se sentir obligé de laisser reposer sa main sur l’épaule d’une collaboratrice…&lt;br /&gt;Une autre fois, c’est en entrant dans la salle des archives, qu’elle les surprit à parler à voix basse. Natacha reposait son dos contre la machine à café tandis que Cédric se tenait tout près d’elle, la main en hauteur, posée au-dessus d’elle. Par la stupeur, ses talons étaient restés incrustés dans la moquette. « Quel culot, ce type, pensa-t-elle, je comprends mieux pourquoi l’agence ne rendait pas les résultats escomptés ! ». Mais elle ne dit rien, chercha son dossier, et repartit tandis que les deux conspirateurs faisaient mine de s’affairer.&lt;br /&gt;Cédric et Natacha avaient-ils commis un crime à nouer des relations jusque là amicales ? Sans doute, car depuis ce jour, Lydie s’employa à les éloigner au maximum. Elle commença par attribuer le travail administratif de chaque conseiller à une secrétaire en particulier, ce qui lui permit de séparer Cédric de Natacha. Excepté à la machine à café, ils n’avaient plus l’occasion de discuter ensemble. Egalement, sous prétexte de maintenir l’agence ouverte à l’heure du déjeuner, et ayant remarqué que beaucoup, en cette saison, se satisfaisaient d’un sandwich consommé en regardant les vitrines, Lydie eut l’idée de modifier les horaires des deux secrétaires. Natacha n’avait pas été dupe et esquivait sa directrice autant qu’il se peut.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourtant, si Lydie s’acharnait à vouloir éloigner ses deux collaborateurs et punir autant que possible Cédric, son esprit était particulièrement préoccupé. Elle venait de réaliser un test de grossesse et celui-ci s’avérait positif… Sa tête était maintenant en dehors de l’agence.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De son côté, Gilbert Colas s’était lancé dans un vaste programme immobilier et il avait sollicité Lydie afin d’en assurer la promotion. Tout son temps, elle le consacrait à rechercher des clients potentiels et faire entrer de l’argent frais pour que son père débute les travaux. Cédric avait donc repris en main une partie des autres produits intéressants. Etait-ce afin de lui montrer sa reconnaissance ou son plaisir de travailler auprès d’elle, mais un matin, il arriva avec les bras chargés d’un énorme bouquet de fleurs qu’il déposa sur le bureau de Lydie.&lt;br /&gt;- Pour toi !&lt;br /&gt;- Pour moi ? demanda-t-elle, surprise. Mais… en quel honneur ?&lt;br /&gt;- Comme ça. Disons : afin d’embellir ton bureau…&lt;br /&gt;Leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un sourire, puis restèrent un moment silencieux, avant que Cédric ne reprenne d’une voix sourde : Je suis content de m’occuper de l’affaire « Savigné ». Je pense conclure rapidement.&lt;br /&gt;Ce jour là, Natacha but son café toute seule.&lt;br /&gt;Et Lydie réalisa un deuxième test de grossesse qui s’avéra de nouveau positif…&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;V&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;D’un pas décidé, deux hommes en complet gris et chemise blanche entrèrent à l’agence et demandèrent à voir la direction. Natacha prévint Lydie qui les accueillit dans son bureau. Négligemment, ils passèrent sans un regard devant Cédric qui, pourtant, s’était empressé de les saluer. Sur les instructions de leur patron, ils venaient renégocier le prix de la fameuse propriété « Savigné ». Lydie ouvrit le dossier et les écouta.&lt;br /&gt;En fait, ils voulaient le beurre et l’argent du beurre. Pourquoi pas la crémière avec ? pensa Lydie. Cette affaire était pourtant très intéressante et elle ne voulait pas la perdre. Elle s’apprêtait à accepter certaines conditions lorsqu’elle croisa le regard bleu de Cédric. Elle éprouva une sorte de choc, ne bougea plus, referma la bouche, hypnotisée par la force virile qui émanait des prunelles d’acier de son collaborateur. Elle comprit qu’il ne fallait pas céder et trouva les arguments pour réfuter la contre-proposition. La propriété était exceptionnelle et l’acquéreur devait se satisfaire d’un prix qui avait déjà été diminué.&lt;br /&gt;« Ca passe ou ça casse », se dit-elle, lorgnant Cédric qui ne perdait rien de la conversation. Un instant de silence lui sembla une éternité.&lt;br /&gt;- Vous êtes dure en affaires, mais Monsieur Abdellatif tient à acquérir cette propriété. C’est d’accord ! Préparez-nous vite les papiers.&lt;br /&gt;- Je vais faire le maximum pour que nous puissions signer le compromis très rapidement. Mais ensuite, vous savez que la vitesse ne dépendra pas de nous.&lt;br /&gt;Ils prirent congé. Cédric s’avança.&lt;br /&gt;- Ils ont voulu te faire ça à l’estomac. Je savais qu’ils finiraient par signer.&lt;br /&gt;Elle observa sa bouche, si provocante, si sensuelle, se demandant soudain quel effet produiraient ses lèvres sur les siennes… Mais elle se ressaisit et sortit prendre l’air.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lydie prit son portable en main et composa le numéro d’Arnaud :&lt;br /&gt;- Darling, je suis libre. Pourrions-nous déjeuner ensemble ?&lt;br /&gt;- Si tu veux. Oui. De bonne heure, car j’ai un rendez-vous à 14h.&lt;br /&gt;- Ca tombe bien, moi aussi, répondit-elle. On se retrouve dans une demi-heure au « Régence ».&lt;br /&gt;Difficile de faire coïncider les moments de liberté, aussi ne pouvaient-ils que rarement déjeuner ensemble. Lydie lui parla de la liste de mariage à déposer dans différents magasins de la ville mais les pensées d’Arnaud semblaient ailleurs. Un trouble l’envahit. Ce mariage ne se présentait pas comme celui qu’elle avait souhaité. Il semblait davantage être le prétexte à entériner un fait acquis qu’une fête qui aurait célébré la confirmation d’un grand bonheur. Elle regarda Arnaud aux prises avec un spaghetti qui se débattait en travers de son assiette et prit soudain conscience qu’elle allait peut-être commettre la plus grande bêtise de sa vie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lydie avait rendez-vous dans un quart d’heure chez son médecin. Elle se leva, souhaita un bon après-midi, et sans donner d’explication sur son emploi du temps, s’en alla vers son destin.&lt;br /&gt;- Il n’y a pas d’autre possibilité que d’attendre la fin de votre cycle et de faire une prise de sang, suggéra le gynécologue.&lt;br /&gt;Le pauvre cœur de Lydie battait à grands coups. Le médecin ne lui avait pas caché que les tests urinaires pouvaient être considérés fiables à 99% et que la biologie allait sans doute confirmer un début de grossesse.&lt;br /&gt;Non seulement il n’était pas prévu qu’elle tombe enceinte, mais en plus elle en ignorait le père, telle une fille des rues… Cet après-midi là, elle n’alla pas travailler et fit les magasins mais sans aucune motivation.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain matin, elle se présenta à la première heure au laboratoire.&lt;br /&gt;- Vos résultats seront prêts dès 17h, lui dit-on.&lt;br /&gt;Il faisait si bon qu’elle avait choisi son tailleur léger beige et des chaussures à petits talons. Cédric avait rendez-vous avec elle pour rencontrer l’architecte du programme immobilier. Il s’agissait ensuite d’aller prendre des mesures sur place afin de pouvoir conseiller les clients avec un maximum de professionnalisme. Sa serviette en cuir à la main, elle admira la beauté d’un rosier aux fleurs larges et pencha sa tête au-dessus de l’une d’elles, s’enivrant d’un parfum qui aurait pu la transporter bien plus loin que cette cour d’agence.&lt;br /&gt;Quand il apparut, il avait quitté sa cravate et ouvert largement les boutons de sa chemise, d’où s’échappait une épaisse toison brune qui raviva certains souvenirs à sa directrice. Son blaser était posé sur l’épaule.&lt;br /&gt;- On y va ? Demanda-t-il, avec un regard que Lydie ressentit comme plein de malice.&lt;br /&gt;Plusieurs voitures étaient garées dans la cour. Cédric s’arrêta devant son 4x4 noir aux chromes étincelants. Il ouvrit la portière, et plaça son attaché-case sur la banquette arrière. Elle-même déposa sa serviette sur le sol, derrière son siège. Puis elle regarda le monstre. Le marchepied était surélevé, et elle allait devoir lever haut la jambe pour se hisser à l’intérieur du véhicule. Cela n’aurait pas été un problème si elle avait porté un pantalon, mais la tenue choisie n’était pas vraiment l’idéal pour ce genre d’exercice.&lt;br /&gt;Elle souleva une jambe, et la jupe révéla immédiatement la peau de sa cuisse nue. Aussitôt, elle reposa le pied à terre. Elle s’essaya à diverses contorsions, mais ne parvint pas à s’élever suffisamment pour se glisser sur le siège.&lt;br /&gt;Cédric semblait s’amuser de ses efforts désespérés.&lt;br /&gt;Il devait pourtant bien y avoir un moyen de monter dans ce satané 4x4 ! Un court instant, elle resta là, sous le soleil de l’été, à se demander comment diable elle allait bien pouvoir grimper, lorsque soudain, elle se sentit soulevée par des bras musclés…&lt;br /&gt;- Si j’avais su, j’aurais revêtu une tenue de brousse, essaya-t-elle de plaisanter.&lt;br /&gt;Ils étaient si proches l’un de l’autre que, pendant quelques intenses secondes, le regard de Cédric ne put se détacher du sien. La lueur de malice, qu’elle avait déjà perçue dans ses yeux, brilla de nouveau et se mua en quelque chose d’indescriptible qui la troubla, l’empêchant de détourner son regard.&lt;br /&gt;- Vois-tu, bien que de t’observer à tenter de grimper à l’intérieur de mon 4x4, avec ta petite jupe courte ne m’ait pas déplu, je pense que nous avons mieux à faire que de passer la journée sur ce parking. Bon sang! Elle sentait des ondes de désir monter en elle ! Cet homme possédait‑il une arme secrète pour la rendre si vulnérable et aussi vite ?&lt;br /&gt;Soudain, elle se sentit coupable. Elle n’avait aucune intention de laisser ses sentiments interférer dans sa carrière. De plus, elle s’était jurée de le punir.&lt;br /&gt;Il la déposa délicatement sur le siège passager. Elle s’installa confortablement tandis que Cédric faisait le tour du véhicule et grimpait à côté d’elle. Essayant de rassembler ses esprits et de désamorcer la tension ébauchée entre eux, elle se tourna vers son compagnon.&lt;br /&gt;- Tu as bien apporté tout ce que j’avais posé sur ton bureau ? s’inquiéta-t-elle ?&lt;br /&gt;Il était évident qu’il ne pouvait cesser de la contempler. Sa passagère était vraiment très belle, et un rien l’habillait. Une fois installée, elle avait retiré la veste de son tailleur, révélant un chemisier de soie fine rouge orangé, sa couleur préférée. Et Il avait failli faire une embardée sur la route, lorsqu’il avait découvert, alors qu’il lui jetait un regard en biais, la bordure de dentelle de son soutien-gorge qui émergeait de son décolleté. Elle le regarda, intriguée, mais il fit mine de n’avoir rien vu.&lt;br /&gt;Arrivant sur le terrain qui, bientôt, accueillerait la nouvelle résidence, il songea qu’il allait devoir l’aider à descendre de la cabine. Sa petite jupe ridicule ne lui permettrait pas de quitter le 4x4 de manière élégante. Mais devait‑il s’en plaindre ? Rien qu’à l’idée de toucher Lydie une nouvelle fois, il sentit son cœur faire un bond.&lt;br /&gt;Il ouvrit la portière côté passager et la regarda, quêtant en silence son approbation.&lt;br /&gt;- J’aimerais beaucoup que tu m’aides à descendre, dit‑elle.&lt;br /&gt;- Bien sûr, puisque tu me le demandes si gentiment...&lt;br /&gt;Il glissa une main sous ses jambes, la prit dans ses bras, puis la fit descendre de son siège, aussi facilement qu’il l’avait aidée à monter.&lt;br /&gt;- Est-ce que ceci est considéré comme un geste de bienvenue ?&lt;br /&gt;- Pardon ?&lt;br /&gt;Elle sourit et il aperçut la petite étincelle qui brillait dans ses yeux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il était 17h15, quand elle ressortit du laboratoire, moite de transpiration et la gorge nouée. Ses jambes flageolaient. Nul doute, elle était enceinte, et le directeur qu’elle connaissait lui avait même indiqué la période de la fécondation. Elle correspondait à celle de la surprise-party…&lt;br /&gt;Elle se retint pour lui demander si sa boule de cristal ne lui indiquait pas aussi le nom du géniteur.&lt;br /&gt;Quelle décision allait-elle prendre ? Devait-elle immédiatement en parler à Arnaud ? Ce qui aurait été logique puisqu’ils allaient se marier. Mais… était-il bien le père de la petite boule qui grandissait ? Elle ne pouvait se résoudre à lui annoncer une pareille nouvelle alors qu’elle n’était sûre de rien. On lui avait tellement répété qu’un bébé était le plus beau cadeau qu’une femme puisse espérer, et là, elle ne savait pas comment réagir.&lt;br /&gt;Non, elle n’allait pas déjà tenir Arnaud informé, mais elle venait de prendre la décision de garder l’enfant, et cela au nom de ses principes moraux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis celui de la visite sur le chantier et, à la surprise de Lydie, ses relations avec Cédric s’étaient nettement améliorées. Devait-elle, de nouveau, durcir le ton, continuer de l’humilier, même le pousser à partir, puisque, en réalité, c’était l’objectif qu’elle s’était fixé ? Et pourtant, une petite voix la retenait.&lt;br /&gt;- Tu ne sais pas ? Nous devrions partir chasser sur les terres des autres, aller déposer des panneaux publicitaires à proximité des chantiers des concurrents. Il suffirait d’obtenir les autorisations !&lt;br /&gt;Cédric rit. Son regard croisa celui de Lydie et s’arrêta dessus. Sans comprendre pourquoi, elle sentit son cœur cesser de battre. Jamais elle n’avait ressenti une telle émotion en présence d’un homme. Avec sa chemise au col ouvert et manches remontées, il était si sexy !… Pourtant, l’image d’Arnaud lui revint et elle se calma.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VI&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est par un coup de téléphone de son père, qu’un événement pas banal se produisit. Celui-ci s’intéressait à un nouveau projet. Des terrains se libéraient sur Salon de Provence et il pourrait les acquérir relativement facilement par l’intermédiaire du maire avec lequel il était ami. Il avait prévu de se rendre sur les lieux lorsqu’un problème urgent l’appela sur Orange.&lt;br /&gt;- Désolé de te prendre au dépourvu, Lydie, mais je suis coincé. Tu m’as souvent accompagné, et tu verras bien, par toi-même, si ces terrains sont dans mes cordes. Etudie convenablement le dénivelé, la route d’accès et la vue. Pense à l’hypothèse de nouvelles constructions qui pourraient venir perturber la beauté du site. Fais-toi accompagner, et, si tu es séduite, prends une option. Moi, je pourrai revenir voir dans le courant de la semaine prochaine.&lt;br /&gt;- Bon, compte sur moi, mais la responsabilité est grande.&lt;br /&gt;Elle avait toujours travaillé avec son père. C’est lui qui l’avait formée à son image et maintenant, progressivement, il lui déléguait de plus en plus des tâches importantes.&lt;br /&gt;- Pourras-tu venir avec moi ? demanda-t-elle à Cédric.&lt;br /&gt;Souvent, elle avait remarqué qu’il prenait les décisions rapidement, peut-être trop, et cependant, force était de reconnaître que son jugement prévalait sur le sien. Il avait pu se libérer et, en acceptant de venir donner son point de vue, il allait se retrouver avec celle qu’il courtisait. Une aubaine. Quant à Lydie, elle ne portait pas de jupe ce matin là mais un pantalon noir qui s’accordait parfaitement avec un joli tee-shirt bleu turquoise.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La visite à Salon de Provence fut bénéfique. Le terrain s’avérait facile à remanier, d’un accès aisé, et relativement près de la ville. Quant à la vue : superbe ! Et c’est bien ce qui décida les deux professionnels de l’immobilier à prendre une option. Orientée plein sud, la propriété dominait la localité, et le panorama constitué de plaines et de collines s’étendait jusqu’à la Camargue.&lt;br /&gt;Le téléphone sonna dans le sac de Lydie. C’était Arnaud.&lt;br /&gt;- Ma chérie, nous devions sortir dîner et aller au cinéma ce soir. C’est malheureusement impossible. Une réunion d’urgence à Paris. De nouvelles directives au niveau des prêts. Je suis désolé mais, si tu veux, on repousse à demain notre rendez-vous.&lt;br /&gt;- Ok Darling. Travaille bien et ne roule pas trop vite sur l’autoroute. Pense à tes points…&lt;br /&gt;Ils avaient pris l’habitude de ne se voir qu’un soir sur deux en raison de leurs occupations professionnelles et ils savaient que dès qu’ils seraient mariés, ils n’auraient plus besoin de faire ce sacrifice. Les préparatifs étaient l’objet de certaines dissensions et ce n’était que le dimanche qu’ils pouvaient réellement décider ensemble des points de détail. Lorsque la mère d’Arnaud ne s’en était pas déjà chargée…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils venaient de prendre congé de leurs interlocuteurs lorsqu’un voyant rouge s’alluma sur le tableau de bord.&lt;br /&gt;- Mince ! s’écria Cédric. C’est la deuxième fois cette semaine. Là, j’y coupe pas.&lt;br /&gt;- Que se passe-t-il ? s’inquiéta Lydie, retirant ses lunettes de soleil.&lt;br /&gt;- Un problème de surchauffe. Il faut impérativement changer une pièce.&lt;br /&gt;- Tu ne me ferais pas le coup de la panne ? demanda-t-elle, un sourire en coin.&lt;br /&gt;- Eh bien non, tu vois. Je dois surtout trouver un garage qui pourrait me réparer immédiatement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Immédiatement ? Vous n’y pensez pas, mon cher Monsieur. Je dois démonter une partie du moteur. Même en commençant le travail maintenant, vous ne pourrez pas récupérer votre véhicule avant la fin de la matinée de demain.&lt;br /&gt;Le garagiste venait de s’essuyer le front avec le dos de sa main noire de graisse et contemplait le moteur, les doigts sur les hanches. Cédric se tourna vers sa compagne qui, songeuse, suçait une branche de lunettes.&lt;br /&gt;- Je suis désolé Lydie.&lt;br /&gt;- Moi aussi. Comment allons-nous faire ? Je ne peux pas compter sur Arnaud. Bien sûr, on pourrait demander à Natacha de venir nous chercher…&lt;br /&gt;- J’ai une autre idée, suggéra Cédric qui, décidément, se montrait un homme d’action. J’ai ma petite propriété de week-end à proximité. Si Monsieur, voulait bien nous y conduire, nous pourrions attendre la fin de la réparation tranquillement.&lt;br /&gt;- Mais… je n’ai rien avec moi… Pas même une brosse à dents, s’inquiéta Lydie. Et puis, non. Je ne vais pas aller chez toi.&lt;br /&gt;- C’est dommage. Nous n’avions pas de rendez-vous aujourd’hui, et puis, Gaétan peut s’occuper des clients. Nous avons nos téléphones, non ?&lt;br /&gt;- Heu… Oui en effet.&lt;br /&gt;Lydie mourait d’envie de connaître le petit mas dont elle avait entendu parler et, par contre, craignait de se retrouver dans un endroit désert avec celui qu’elle avait tant détesté.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est donc à bord de la voiture de l’employé du garagiste qu’ils rejoignirent une maisonnette perdue au milieu des garrigues avec, pour voisins immédiats, quelques chevaux à la crinière bien fournie.&lt;br /&gt;- C’est magnifique ce petit havre de paix, s’écria Lydie en regardant tout autour d’elle. Mais… c’est vraiment isolé.&lt;br /&gt;- On dort bien ici, tu verras.&lt;br /&gt;Il ouvrit la porte, les volets, et fit découvrir son deux pièces aux murs blanchis à la chaux et qui sentait un peu le « renfermé ».&lt;br /&gt;- J’allumerai la cheminée plus tard, lui dit-il, mais d’abord, tu assisteras au coucher du soleil qui est splendide ici. Parfois, il m’arrive d’avoir la visite de hérons car des étangs sont tout près.&lt;br /&gt;- C’est vraiment merveilleux. Mais… on part au restaurant à pied ? demanda-t-elle en riant et reboutonnant sa veste.&lt;br /&gt;- Nous mangerons des pâtes. Tu aimes ça ?&lt;br /&gt;- Oui, beaucoup.&lt;br /&gt;Il sortit d’un placard encastré une banale casserole en émail ainsi que tous les ingrédients nécessaires à la confection de spaghettis à l’italienne.&lt;br /&gt;- Laisse-moi faire, dit Lydie en essayant de l’écarter du plan de travail.&lt;br /&gt;- Non, ce soir, tu es mon invitée. Demain seulement, pour le petit-déjeuner, tu prendras ton service, si tu veux.&lt;br /&gt;Elle s’assit sur le banc rustique et s’efforça de se détendre.&lt;br /&gt;Tout en s’affairant devant la cuisinière à gaz, Cédric parlait de ses parents qui s’apprêtaient à partir en croisière dans les Caraïbes. Des paroles banales qui le protégeaient de questions gênantes.&lt;br /&gt;Quand le plat fut prêt et le couvert dressé sur la grande table de chêne, Cédric vint s’asseoir en face d’elle et ils commencèrent à manger en silence. Entre deux bouchées, ils s’observaient mutuellement. Lydie ressentait une certaine gêne, comme si ni lui ni elle n’osait aborder les sujets dérangeants.&lt;br /&gt;Heureusement, et c’est bien connu, le vin délie les langues. Précisément les Costières de Nîmes qui étaient comme il faut.&lt;br /&gt;- Au fond, nous ignorons tout l’un de l’autre, dit‑elle soudain sans lever les yeux du contenu de son assiette.&lt;br /&gt;- C’est vrai, admit‑il. Du reste, je ne me rappelle pas que nous n’ayons jamais eu une véritable conversation.&lt;br /&gt;Elle approuva d’un signe de tête. A ce moment, les images d’une certaine nuit d’été traversèrent son esprit. Elle les chassa et dit d’un ton un peu solennel :&lt;br /&gt;- Nous allons conclure un pacte. Aucun sujet ne doit être tabou entre nous ; ainsi, nous sentirons-nous plus à l’aise.&lt;br /&gt;- Mais je suis à l’aise avec toi, Lydie.&lt;br /&gt;Pourtant son regard disait clairement : « Ne me pose aucune question, car ainsi, je ne serai pas obligé de te mentir. »&lt;br /&gt;Certains secrets ne devant jamais être divulgués, il était impossible qu’elle lui ouvrît complètement son cœur. Néanmoins, et la tentation étant trop forte, elle s’aventura :&lt;br /&gt;- Dis donc, le lendemain de la surprise-party chez Laetitia, tu as du partir très tôt, je ne t’ai pas vu…&lt;br /&gt;- Justement, non. Très tard. Il sourit. La veille, après que tu sois montée, j’ai regardé un peu ceux qui jouaient au poker, puis j’ai longuement discuté avec Chantal qui ne paraissait pas vouloir aller se coucher.&lt;br /&gt;Lydie le fixait dans les yeux. Il semblait dire vrai et pourtant il avait hésité à répondre. Quoi rajouter ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Après un dessert constitué de petits gâteaux emballés, ils débarrassèrent la table ensemble. Dès qu’assiettes et couverts furent rangés dans le vieux buffet qui constituait le seul meuble rangement de la cuisine, Lydie sortit et alla donner un coup de téléphone à Arnaud qui venait de rejoindre ses collègues, pour dîner au restaurant.&lt;br /&gt;- Avec Cédric, à Salon de Provence ?… s’interrogea-t-il, alors que sa fiancée lui apprenait où elle se trouvait.&lt;br /&gt;La surprise était de taille et un silence fit suite à son étonnement. Mais bon… Il peut y avoir tant de surprises et de moments inattendus dans une vie…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand elle revint, Cédric était à genou devant l’évier et il retira, d’un tiroir encastré dans le mur, une bouteille de Château Vessière qu’il lui proposa d’aller déguster dehors, sur le banc adossé à la façade.&lt;br /&gt;Le jour déclinait. Entre les haies de cyprès qui s’alignaient à l’horizon, le ciel prenait des tons orangés.&lt;br /&gt;- J’avais oublié à quel point les collines sont belles, par ici, murmura-t‑elle.&lt;br /&gt;Lydie continuait de regarder au loin, son verre à la main. Cédric se retourna vers elle. Il était si près qu’elle sentit son haleine lui caresser le front. Pendant un moment, elle pensa qu’il allait l’embrasser. Mais il semblait hésiter sur l’attitude à adopter.&lt;br /&gt;Et soudain, gentiment, de sa main libre, il lui repoussa derrière l’oreille une longue mèche de cheveux blonds qui cachait une partie de son visage. Puis il leva son verre et, avec une chaleur inhabituelle qui transformait sa voix, il déclara :&lt;br /&gt;- Buvons à ta santé, chère Lydie, et sois la bienvenue dans mon modeste mas où je me sens renaître chaque fois que j’y viens !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Mais où avez-vous dormi ?&lt;br /&gt;- Ben… chez lui. Où voulais-tu qu’on dorme ? Rassure-toi, il m’a laissé la chambre. Dans la cuisine, il y avait un vieux canapé qu’il a ouvert et il a dormi dessus. Heureusement, il faisait bon et on avait chacun une couverture.&lt;br /&gt;Arnaud n’était pas rassuré. Non pas qu’il avait un doute sur la sincérité de sa compagne, mais il n’aimait pas beaucoup voir certains hommes tourner autour de sa fiancée tels des mouches. Il ne dit rien, craignant sans doute que Lydie lui fasse remarquer qu’il découchait assez souvent pour son travail et que jamais elle ne s’était permis de lui faire une allusion. Il se pencha vers elle, tendit la bouche et attendit qu’elle lui dépose un baiser.&lt;br /&gt;- Dis donc, pour le vin d’honneur qui suivra la cérémonie à la mairie, ne penses-tu pas qu’on devrait prévenir les gens?&lt;br /&gt;- Justement, je ne comptais pas donner un air trop officiel à ce moment de détente. Je pensais le proposer à l’issue de la cérémonie.&lt;br /&gt;- Maman suggère qu’on glisse un mot au curé pour qu’il s’en charge.&lt;br /&gt;- Arnaud, de ta mère, de ses suggestions, de ses idées, j’en ai assez ! Il s’agit de notre mariage, pas du sien. Alors, s’il te plait, trouve les possibilités toi-même et cesse de toujours me coller les phrases de ta mère entre nous.&lt;br /&gt;- C’était seulement une idée, ma chérie.&lt;br /&gt;- Une de plus, oui je sais. A-t-elle déjà choisi la couleur de notre mobilier ?&lt;br /&gt;Lydie était devenue toute pâle. Elle termina son verre de bordeaux d’un trait, remonta les cheveux qui venaient de se défaire, et reprit :&lt;br /&gt;- Par contre, ta mère a peut-être oublié de suggérer la visite prénuptiale qui s’impose. J’ai pris rendez-vous avec le docteur Andrieux demain matin à 9h. M’accompagneras-tu ou préfères tu prendre un autre rendez-vous.&lt;br /&gt;- Demain matin, non. J’ai une réunion avec mes collaborateurs. Je vais lui téléphoner. Mais… je croyais que cette visite n’était pas obligatoire ?…&lt;br /&gt;- Depuis fin 2007, elle ne l’est plus en effet, mais… sait-on jamais. Au moins, on paraîtra sain, vis-à-vis l’un de l’autre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En fait, Lydie avait sa petite idée, différente de celle qu’elle avait exprimée, mais elle n’en souffla pas mot à son futur mari. Ce qui l’intéressait, c’était d’obtenir des informations sur le sang d’Arnaud. Elle irait plus tard consulter son gynécologue, le mettrait au courant de son secret, à savoir le viol à son insu, et elle lui demanderait de procéder à une amniocentèse. Si l’étude génétique ne décelait pas d’analogie entre Arnaud et le bébé, par déduction, le père ne pourrait être que Cédric. « Elémentaire mon cher Watson ».&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils quittèrent le restaurant. La séance de cinéma ne fut pas des plus chaleureuses. D’abord, elle avait en tête son idée d’ADN, et puis Lydie avait bien conscience, même à contre-cœur, que l’appui de sa future belle-mère lui était indispensable, n’ayant pas le temps de penser à tous les détails qui contribueraient à faire de ce mariage une fête réussie. Mais trop, c’était trop. Et puis, ses problèmes graves débordaient largement sur l’organisation de cette journée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain matin, après sa visite au docteur Andrieux, c’est un appel de l’acquéreur de la fameuse propriété « Savigné » qui mit le feu aux poudres. Il venait de déceler une erreur sur le compromis et une omission dans les papiers. Rien de grave, mais il fallait effectuer des recherches et rectifier le tir. Lydie demanda donc à Cédric de bien vouloir l’aider à l’heure du déjeuner, le moment où ils seraient le plus tranquilles.&lt;br /&gt;L’agence était silencieuse et ils s’installèrent dans le local aux archives, étalant les différents papiers du dossier volumineux sur les deux grandes tables. Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent les documents manquants et en firent des photocopies.&lt;br /&gt;Lydie était baissée pour récupérer les feuilles qui sortaient de l’appareil quand… Cédric se pencha sur elle.&lt;br /&gt;Il prit ses longs cheveux dans une main et les fit tomber de côté, révélant sa nuque. Puis elle sentit la chaleur de son haleine sur son cou et ses lèvres qui glissèrent jusqu’à son épaule, embrassant sa peau nue. Il glissa une main sur sa taille et elle enlaça ses doigts. En levant le menton, leurs bouches se scellèrent, aussi avides l’une que l’autre…&lt;br /&gt;Elle n’avait pas souhaité ce baiser. Elle savait pertinemment qu’elle était en train de baisser sa garde, et que le désir qu’elle éprouvait pour lui était particulièrement violent. Mais… elle en avait choisi un autre et des liens ineffaçables allaient être scellés rapidement.&lt;br /&gt;Pourtant, spontanément, elle lui rendit son baiser.&lt;br /&gt;C’est au moment où Cédric voulut la reprendre qu’un coup violent, frappé à la porte d’entrée de l’agence fermée à clé, brisa son élan, la forçant à ouvrir les yeux et à réaliser où elle était et ce qu’elle faisait. Elle le repoussa des deux mains, se demandant comment elle avait pu se laisser aller aussi facilement.&lt;br /&gt;- Un moment ! cria-t‑elle. J’arrive tout de suite !&lt;br /&gt;Elle jeta un coup d’œil dans le miroir qui trônait au-dessus de la machine à café, rectifia son rouge à lèvres, et tenta de passer devant Cédric pour ouvrir la porte. Mais il l’attrapa par la taille et ses lèvres chaudes se glissèrent sur sa nuque où il déposa un langoureux baiser.&lt;br /&gt;Se sentant de nouveau excitée, elle s’écarta néanmoins de lui.&lt;br /&gt;- Cédric ! Il faut que j’aille ouvrir la porte.&lt;br /&gt;- Je sais, répondit‑il en la laissant passer.&lt;br /&gt;Le facteur attendait derrière la vitrine. Elle lui ouvrit pendant qu’il préparait le document du Recommandé à signer. Elle le récupéra en silence, sans parvenir à ôter de son esprit le souvenir du merveilleux baiser.&lt;br /&gt;Autant dire les choses clairement : Elle avait purement et simplement négligé sa mission. Elle s’était laissée prendre au piège des beaux yeux bleus de Cédric et à ses mains vigoureuses qui la fascinaient, et pourtant ses pensées prenaient un tour qui ne lui plaisait guère. A quoi jouait-elle ? Non, elle ne jouait pas. Elle était tout simplement ballottée entre Arnaud, l’homme qu’elle avait choisi, avec lequel elle allait se lier pour la vie, et un autre qui l’avait violée à son insu mais qui la fascinait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cédric rompit le silence, la ramenant à la réalité.&lt;br /&gt;- Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.&lt;br /&gt;Il venait de prononcer ces paroles sans même la regarder.&lt;br /&gt;- Soyons honnêtes, répondit-elle, nous sommes tous les deux autant coupables l’un que l’autre. Tout cela était très… spontané. Tu l’as bien ressenti, dès que nous sommes côte à côte, il y a comme une sorte d’électricité entre nous.&lt;br /&gt;Cédric soupira.&lt;br /&gt;- Je sais...&lt;br /&gt;Ils se retrouvèrent dans la pièce des archives, penauds, comme deux adolescents venant d’être pris en flagrant délit de batifolage, hésitants et maladroits. Ils échangèrent des sourires presque gênés. Les regards qu’ils se jetaient l’un et l’autre étaient empreints de sentiments mêlés. A cet instant, et alors qu’ils rassemblaient les documents éparpillés sur la table, le désir de s’enlacer à nouveau les parcoururent mais quelque chose d’indescriptible les en empêcha. Ils étaient comme deux aimants attirés l’un par l’autre alors qu’une force magnétique contrariait leurs rapprochement et contact.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Natacha tourna le bouton de la porte d’entrée et alla poser son sac sur le bureau.&lt;br /&gt;Le téléphone sonna. C’était Arnaud.&lt;br /&gt;- Pouvez-vous me passer Lydie, s’il vous plaît ?&lt;br /&gt;Il l’invitait à dîner de bonne heure pour, ensuite, aller au théâtre. « Toujours plein de délicatesse », pensa –t-elle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VIII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourtant ce soir là, et en dépit de l’agréable moment passé ensemble, Lydie, pour la première fois, redoutait de se retrouver au lit dans les bras de celui avec lequel elle allait le partager toute sa vie.&lt;br /&gt;Pourquoi ne maîtrisait-elle plus ses sentiments, ses désirs ? Elle, l’intouchable, que ses camarades de classe convoitaient mais qui n’avait jamais succombé à leurs charmes. Pourquoi, oui, pourquoi était-elle tombée amoureuse de Cédric Jaulin ?&lt;br /&gt;Tombée amoureuse ? Elle en eut de nouveau les genoux en flanelle. A l’intérieur de l’ascenseur qui la menait à l’appartement d’Arnaud et tandis que celui-ci se collait contre elle, une peur panique la saisit de ne pas réussir à regagner la chambre sans s’écrouler. En fait, elle avait besoin d’être seule, de réfléchir un peu. Elle avança d’un pas.&lt;br /&gt;- Lydie…&lt;br /&gt;Il y avait de la préoccupation dans son regard.&lt;br /&gt;- Je vais prendre une douche.&lt;br /&gt;- Très bien. Je t’attends.&lt;br /&gt;Lentement, elle avança vers la salle de bain et en referma la porte. Pour la première fois.&lt;br /&gt;Et voilà, elle était amoureuse de Cédric et repoussait Arnaud. Mais pourquoi n’avait-elle rien vu venir ? Le déclic s’était produit lorsque son père lui avait présenté. Ou peut-être, cela datait-il de ce tout premier jour, à une soirée d’étudiants, quand il l’avait tenue dans ses bras lors d’un slow langoureux.&lt;br /&gt;Une fois dévêtue, elle ouvrit le robinet de la douche et laissa le jet glacé la surprendre. D’accord, elle l’aimait. Si elle se le disait et se le redisait, peut-être son estomac cesserait-il de faire des pirouettes, peut-être pourrait-elle l’accepter et essaierait-elle de savoir comment gérer cet amour ?&lt;br /&gt;La jeune femme régla le jet à une température plus agréable, dosa du shampooing à l’intérieur de sa paume et s’efforça de réfléchir.&lt;br /&gt;Elle leva la tête sous le jet et laissa l’eau ruisseler sur son visage. Elle ferma les robinets, s’enveloppa dans un drap de bain et regarda le miroir qui reflétait son image.&lt;br /&gt;Qui était-elle ?&lt;br /&gt;Pieds nus, sans rien sous son drap, les cheveux encore humides, Lydie parvenait à paraître à la fois vulnérable et magistralement sûre d’elle. Elle se dirigea vers le lit, se glissa entre les draps, et ferma les yeux…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Bonjour ! Cédric Jaulin serait-il là, s’il vous plait ?&lt;br /&gt;La porte du bureau étant ouverte, aussi bien Lydie que Cédric levèrent le nez de leur écran informatique. Cette voix, naturellement, ce dernier l’avait tout de suite reconnue. Il se leva de son siège, et avant que la secrétaire vienne le prévenir, il était déjà à la Réception.&lt;br /&gt;- Géraldine ? Quelle surprise ! De retour à Avignon ou de passage ?&lt;br /&gt;Elle avait changé, certes, mais ses cheveux étaient toujours châtain et lisses, ses yeux gris-verts immenses et papillotant tels ceux de Betty Boop. Si elle avait pris un peu de poids, ce n’était pas à son désavantage, car elle avait toujours été d’une minceur de mannequin. Le fin visage en forme de cœur avait perdu ses creux, et n’en était que plus attrayant.&lt;br /&gt;Ils s’embrassèrent sur les joues tandis qu’elle répondit :&lt;br /&gt;- De passage. En vacances. Enfin, si l’on veut… Peux-tu venir prendre un café ?&lt;br /&gt;- Bien sûr, répondit-il, décrochant sa veste du porte-manteau. Et, se tournant vers la secrétaire :&lt;br /&gt;- Je reviens bientôt.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Géraldine… Naturellement que Lydie la connaissait. De nom. Elle avait été l’amoureuse de Cédric avant d’être nommée à Paris. Et là, elle réapparaissait semblait-il, sans crier gare. Lydie se leva, jeta un coup d’œil discret derrière la devanture pour les regarder s’éloigner, et alla se servir un café. Voilà longtemps qu’elle avait cessé de fumer, et cependant, l’envie d’une cigarette réapparut. Elle avait une visite à effectuer mais elle se décida d’attendre le retour de son adjoint.&lt;br /&gt;Lorsqu’il arriva, il s’assit tout de suite sur son siège à roulettes et le fit tourner en direction de Lydie, très affairée à consulter des documents.&lt;br /&gt;- Géraldine était mon amie, se justifia-t-il. Nous nous sommes perdus de vue lorsqu’elle a quitté Avignon. La distance était trop importante pour qu’on puisse continuer de se voir. Tu sais ce que c’est, on se dit : « Téléphonons-nous », le temps passe, et on se perd de vue…&lt;br /&gt;- Naturellement, répondit Lydie, d’un ton peu convaincu et feignant de ne pas être intéressée.&lt;br /&gt;Et il rajouta aussitôt :&lt;br /&gt;- D’ailleurs, elle a trouvé une place d’acheteuse à Marseille et part s’y installer.&lt;br /&gt;- Dans quelle activité ? demanda-t-elle après avoir retiré ses lunettes.&lt;br /&gt;- Les cosmétiques. Elle a toujours été là-dedans. Cet après-midi, elle part préparer ses affaires car elle débute sa nouvelle activité dès lundi.&lt;br /&gt;Le téléphone sonna. Le père de Lydie l’attendait pour leur rendez-vous.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le dimanche arriva, comme bien souvent réservé à la famille. Arnaud gara la voiture sous l’auvent du parking de ses parents et caressa Sam, le jeune labrador. Lydie l’attendait plus loin, n’appréciant pas trop les chiens qui se frottent contre ses jambes. La chaleur était intense et la douche froide qui avait suivi son jogging n’avait pas suffi à la rafraîchir.&lt;br /&gt;Elle était nerveuse. Arnaud aussi. Il était allé faire un tennis avec son ami Rodolphe mais la décompression n’avait pas été totale.&lt;br /&gt;- Entrez-donc ! les pria le futur beau-père, en récupérant Sam. Nous allons déjeuner dehors, mais venez d’abord prendre l’apéritif.&lt;br /&gt;Quatre verres étaient déjà disposés sur la table du salon qu’encadraient un long canapé de cuir clair et des fauteuils assortis. Ils venaient de s’asseoir lorsqu’un bruit d’escarpins se fit entendre et que la mère d’Arnaud apparut.&lt;br /&gt;- Bonjour mes enfants ! Excusez-moi, j’étais au téléphone. Justement, c’était mon amie Odile, que tu connais Arnaud, et qui me proposait ses meubles de jardin dans le cas où nous en aurions besoin pour l’apéritif qui précèdera le repas du mariage.&lt;br /&gt;Celui-ci jeta un œil sur Lydie qui venait de recevoir un nouveau boulet en plein estomac et qui, maintenant se retenait afin de ne pas exploser.&lt;br /&gt;« Cela va-t-il durer encore longtemps cette préparation de mariage dans mon dos ? » s’indigna-t-elle silencieusement en avalant sa salive.&lt;br /&gt;- Comment vas-tu mon grand ?&lt;br /&gt;- Bien Maman. Toujours beaucoup de travail, de rendez-vous, de nouvelles directives. Cette semaine, j’ai du aller à Paris en catastrophe. Mais ça va.&lt;br /&gt;Le père d’Arnaud venait de servir du vin d’orange dans chacun des verres, lorsque son fils reprit :&lt;br /&gt;- Ca va… Bien qu’on parle de me déplacer…&lt;br /&gt;- Te déplacer ? s’écria Lydie, reposant son verre qu’elle venait de saisir.&lt;br /&gt;- Oui Chérie, je ne t’en ai pas encore parlé car il n’y a rien d’officiel.&lt;br /&gt;- Tu aurais tout de même pu m’avertir, non ?&lt;br /&gt;Elle cachait difficilement son agacement et ouvrit le deuxième bouton de son chemisier afin de mieux respirer .&lt;br /&gt;- Mais pour aller où ? demanda-t-elle, tandis que les futurs beaux-parents s’étaient rapprochés en tendant l’oreille.&lt;br /&gt;- A Marseille, mais rien n’est sûr.&lt;br /&gt;- A Marseille ? reprit Lydie, tu ne vas pas accepter, j’espère. Mes affaires sont à Avignon, je ne suis pas mobile, et toi tu ne vas pas faire les aller-retours chaque jour ?&lt;br /&gt;- Je sais… Pourtant, par l’autoroute, le trajet n’est pas très long. Et puis, si un soir je dois terminer tard, exceptionnellement, je pourrai rester passer la nuit, et le lendemain rentrer plus tôt à Avignon…&lt;br /&gt;- Dis-moi, Arnaud, c’est pas sérieux, non ? Tu n’y penses pas ?&lt;br /&gt;Les gâteaux apéritif étaient posés sur la table ainsi que les olives et les mini-saucisses chaudes, mais personne n’y toucha.&lt;br /&gt;C’est alors que la mère d’Arnaud eut cette merveilleuse phrase :&lt;br /&gt;- Avant de passer à table, je vais vous montrer les quelques cadeaux qui sont arrivés, car j’ai pensé qu’ici, il y aurait davantage de place que chez vous pour les entreposer.&lt;br /&gt;C’en était trop. Lydie se leva, balaya ses trois interlocuteurs du regard et s’écria :&lt;br /&gt;- Madame Ramié, apprenez que c’est mon mariage. Pas ma communion. Et que c’est à moi de prendre les décisions. Avec Arnaud. Vos cadeaux, vos cartons d’invitation, vos préparatifs, je n’en veux pas. Je n’en veux plus ! Je renonce à ce mariage ! Arnaud, raccompagne-moi s’il te plaît.&lt;br /&gt;Lydie, d’ordinaire si mesurée, s’était emportée, et ses paroles, visiblement, avaient précédé ses pensées. Elle était furieuse et trop d’évènements à gérer l’avaient empêchée de se contrôler. Même Sam s’était mis à aboyer au milieu de sa plaidoirie et les ex-futurs beaux parents étaient restés figés sur place.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans la voiture, le silence était total. Arnaud n’avait pas encore prononcé une seule parole, sans doute déconcerté par la réaction imprévisible de sa fiancée et abasourdi par sa décision lorsque, soudain, elle demanda :&lt;br /&gt;- Dis donc, l’ancienne amie de Cédric, Géraldine, tu la connais ?&lt;br /&gt;Lydie eut la nette impression que la voiture venait de faire une embardée. Elle avait fixé son ancien futur mari et celui-ci était devenu blême. D’ailleurs, il mit plusieurs secondes à réfléchir, avant de répondre :&lt;br /&gt;- Heu… Oui, un peu. Du temps où elle vivait encore à Avignon.&lt;br /&gt;- Parce que… c’est bizarre. Elle a trouvé du travail à Marseille.&lt;br /&gt;- Ah bon ? Pourquoi me dis-tu ça ? Première nouvelle.&lt;br /&gt;- Cherche bien, tu trouveras.&lt;br /&gt;Des larmes lui gonflaient les yeux. N’avait-elle pas commis l’irréparable ? Et pourtant, elle se sentait mieux. Comme délivrée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle s’assit à sa table de cuisine après avoir sorti un verre et une bouteille de Johnny Walker. L’appétit, il avait été coupé net lorsque celle qui devait devenir sa belle-mère l’avait, une nouvelle fois, considérée comme une gamine, mais maintenant, un petit remontant était de rigueur. Puis elle se refit une beauté, descendit jusqu’à sa voiture et prit la direction de « La Chaumière ».&lt;br /&gt;Il était temps d’aller se confier à Laetitia.&lt;br /&gt;Celle-ci l’écouta avec beaucoup d’attention mais surtout d’affection.&lt;br /&gt;- Ma chérie, lui dit-elle en lui caressant la joue, comme je te plains de ce qui t’est arrivé, et sous mon toit en plus, mais je suis si heureuse de te voir aussi amoureuse. Je t’envie tu sais, car les années atténuent l’amour. Tu as bien réagi en rompant tes fiançailles. Il n’était pas fait pour toi. Par contre, je connais Cédric. Ce n’est pas un aventurier. C’est un homme très prudent et il ne se mariera que quand il sera sûr de ses sentiments. Lorsqu’il aura trouvé la femme de ses rêves. C’est un romantique. Je ne parviens pas à imaginer qu’il ait pu abuser de toi. Il croit au grand amour. Et toi, puisque tu l’aimes, alors dis le lui. Ne le laisse pas s’échapper.&lt;br /&gt;Lydie l’embrassa. La remercia. Maintenant, elle se sentirait moins seule.&lt;br /&gt;En traversant le parc, elle regarda fixement l’énorme chêne qui déterminait le demi-cercle devant les marches du perron. Les rayons du soleil couchant se réfléchissaient sur son feuillage et Lydie se mit à penser à la façade du petit mas qui, elle aussi, à cette heure, devait être teintée de rouge.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle remonta dans sa voiture et ouvrit son téléphone.&lt;br /&gt;- Cédric… Peux-tu accueillir une femme amoureuse ?…&lt;br /&gt;- Tu parles sérieusement ? Oui ? Alors, tu vas me rendre heureux comme je ne l’ai jamais été.&lt;br /&gt;Elle repassa à son appartement, se changea et prit un sac de voyage.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’elle arriva chez lui, la porte s’ouvrit avant qu’elle n’ait eu le temps d’actionner la sonnette. Sans doute l’avait-il entendu monter les marches de l’escalier en courant. Il était lui aussi en jean et ne portait sur le dos qu’une chemise très ouverte. Il la soulagea de son sac, referma la porte et la colla contre le mur.&lt;br /&gt;C’est elle qui prit la parole.&lt;br /&gt;- Cédric… Je viens de rompre avec Arnaud. Peut-être ai-je fait une bêtise, mais… je t’aime.&lt;br /&gt;- Oh mon Dieu, Lydie, moi aussi. Et j’ai tellement envie de toi…&lt;br /&gt;Il posa ses mains derrière son dos et l’attira à lui. Ses lèvres étaient chaudes et douces comme du velours et elle gémit de plaisir en les sentant se poser sur les siennes. En cet instant, peu lui importaient ses doutes et les conséquences de leurs gestes.&lt;br /&gt;Un long baiser les emporta.&lt;br /&gt;Elle s’était attendue à lire une certaine surprise dans ses yeux, ou peut-être un sentiment de victoire. Mais ce qu’elle découvrait était plus profond, plus fort, plus violent. Ce qu’elle devinait dans ses yeux bleus si intenses était un désir semblable à celui qui brûlait en elle. Mais aussi la même envie de rester vigilant et d’éviter les erreurs. En fait, les mêmes barrières que les siennes.&lt;br /&gt;Elle posa ses mains sur ses épaules musclées, puis écarta les pans de sa chemise et caressa son torse.&lt;br /&gt;- Lydie, mon amour secret, murmura-t‑il, tu es absolument délicieuse.&lt;br /&gt;Il continua de l’embrasser passionnément, tandis qu’elle se sentait fondre de plaisir.&lt;br /&gt;Elle reposa les mains sur le haut de ses bras, les fit courir sur les muscles déliés et les referma sur sa nuque. Puis elle se haussa sur la pointe des pieds et se colla à lui.&lt;br /&gt;- Fais de moi ce que tu voudras, lui dit-elle. Je ne te résisterai plus.&lt;br /&gt;Elle leva les yeux vers lui et tenta de déchiffrer l’expression de son regard. Le bleu profond de ses iris avait pris la teinte de la mer déchaînée. Son parfum, en revanche, une fragrance certainement signée d’un grand nom, et qu’elle ne connaissait pas, l’émoustilla profondément. S’il ne la retenait pas, elle allait glisser, tomber sur le sol. Mais soudain, une pensée atroce la frappa de plein fouet. La sensation de la fameuse nuit lui revint. Elle plissa les yeux et examina le reflet dans le miroir qui se tenait en face d’elle.&lt;br /&gt;- Je ne suis pas en train de rêver ? Dis-moi que je ne rêve pas.&lt;br /&gt;- Rassure-toi. Non, tu ne rêves pas. Et moi non plus.&lt;br /&gt;Il ouvrit son chemisier et lui caressa le ventre.&lt;br /&gt;Mais quand elle voulut défaire son soutien-gorge, il lui saisit le poignet.&lt;br /&gt;- Avant d’aller plus loin, il faudrait songer protection.&lt;br /&gt;- Je prends la pilule, répondit-elle, lui effleurant la bouche des lèvres, incroyablement touchée de cette attention, mais n’osant pas lui dire la vérité.&lt;br /&gt;Le feu de la passion les brûlait. Rien ne pourrait les arrêter. Ils se déshabillèrent tant bien que mal et, sous les draps, elle sentit la chaleur de son corps près du sien. Il embrassait la base de son cou et mettait ses questions en fuite par son désir brûlant.&lt;br /&gt;Soudain, ses baisers se firent plus exigeants, voluptueux, et elle sentit des vagues de chaleur monter en elle. Il était prêt à lui montrer son envie et elle le laissa descendre sa main. Alors elle le guida jusqu’au plus profond d’elle-même, s’écarta, et il la posséda dans un bien-être incommensurable.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une torpeur l’envahit.&lt;br /&gt;Après un long moment où il resta la tête appuyée sur ses seins, Cédric roula sur le côté, et écarta le bras pour qu’elle vienne se nicher contre son épaule.&lt;br /&gt;Tout pourrait devenir si simple…&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;br /&gt;IX&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’arôme du café tira Lydie de son sommeil. Ce devait être un rêve, se dit-elle en s’asseyant dans le lit et repoussant ses cheveux. Pourtant, une deuxième inspiration confirma qu’elle ne rêvait pas. Et la mémoire lui revint. Elle comprit, avant même de se retourner, que Cédric n’était plus là. C’était idiot d’avoir de la peine qu’il l’ait quittée avant son réveil. Il ne pouvait pas être loin, puisqu’ils étaient chez lui. Il allait revenir. A un moment donné, dans la nuit, elle avait senti ses bras l’étreindre, et elle se souvenait encore du trouble qu’ils avaient suscité chez elle.&lt;br /&gt;Elle se doucha et enfila son jean. D’humeur malicieuse, tout à coup, elle décida d’ouvrir son sac de voyage. A l’intérieur se trouvait un petit bustier noir à bretelles qui moulait parfaitement ses formes et rendrait certainement Cédric fou de désir.&lt;br /&gt;En souriant, elle l’enfila, puis se coiffa. Elle traversa le couloir et se rendit dans le salon. Là, elle s’arrêta net. Cédric s’y trouvait, vêtu d’une jolie sortie de bain rouge. La lumière du lustre brillait sur ses cheveux sombres.&lt;br /&gt;- Je t’ai préparé un copieux petit déjeuner, mais il est déjà tard et tu m’excuseras car je vais m’habiller. Il faut que j’aille à l’agence pour y prendre des papiers à remplir, et je dois également passer un ou deux coups de fil importants. J’ignore pourquoi, mais c’est toujours quand on voudrait avoir un moment de temps libre qu’on vous appelle...&lt;br /&gt;- Je t’accompagne, proposa-t-elle.&lt;br /&gt;- Tu n’es pas obligée, tu sais. Déjeune donc tranquillement. Je reviendrai plus tard. Ce… ce qui se passe entre nous, eh bien… il ne faut pas que cela gêne nos activités professionnelles. On se tient au courant par téléphone.&lt;br /&gt;Il lui prit la main et posa ses lèvres au creux de sa paume. Puis, lentement, il l’attira contre lui et lui donna un baiser profond. Comme si c’était la dernière fois. Comme un jeune marié entrant dans la chambre nuptiale. Comme un amant qui retrouve sa maîtresse après une trop longue absence.&lt;br /&gt;Elle s’était régalée d’une confiture de mûres maison tout en repensant aux derniers jours qu’elle avait vécus. Sa vie était en train de changer, pour ne pas dire basculer.&lt;br /&gt;Elle avait beau se sentir follement amoureuse comme jamais, elle ne pouvait s’empêcher de penser à cette nuit où on avait pris possession de son corps sans autorisation, et qu’un bébé y avait été déposé.&lt;br /&gt;Cédric était-il l’homme romantique que tout le monde croyait et qui lui avait prouvé son amour avec une passion peu commune ? En effet, il s’était toujours montré réservé, poli, attentionné, jusqu’au moment où il lui avait déclaré sa flamme. Une chose était sûre également, il lui avait fait l’amour, la nuit précédente, avec infiniment de tendresse et de volupté. Sans l’énergie vigoureuse et presque brutale dont elle se souvenait la nuit du viol.&lt;br /&gt;Néanmoins, ses sentiments envers Géraldine, étaient-ils complètement éteints ? Quel était le genre de cette fille puisque Arnaud, de son coté, semblait prêt à prendre tous les risques pour se retrouver avec elle ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quoi qu’il en soit et d’ici peu, l’étude génétique divulguerait ses secrets et elle saurait qui est le père de l’enfant qu’elle porte.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Même sincère, Cédric, à près de quarante ans, ne pouvait pas être un saint. Il devait bien y avoir quelques indices dans son appartement, songea-t-elle, qui pourrait lui démontrer le contraire. Elle regarda autour d’elle. La chambre, petite, n’était que sommairement meublée. Un lit, une table de chevet surmontée d’une lampe, et une commode. Aucune décoration sur les murs uniformément blancs. Rien, nulle part, ne lui parlait de Géraldine ni de personne d’autre. Aucune photo ni souvenir purement féminin.&lt;br /&gt;Elle se détacha de la fenêtre qui dessinait sur le sol un tapis de soleil jusqu’à l’autre mur, alla ouvrir tour à tour chaque tiroir de la commode, mais elle n’y trouva que des piles impeccables de tee-shirts, des sous-vêtements et des chaussettes, tous de sa couleur favorite, le noir. Les jeans, pantalons, chemises et vestes étaient pendus dans le placard, également noirs ou blancs.&lt;br /&gt;De la même façon, la salle de bain reflétait la sobriété, et aucun produit féminin n’encombrait ses étagères.&lt;br /&gt;Rien ne pouvait faire penser qu’il était amoureux d’une femme, encore moins qu’il en recevait la visite à son appartement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lydie ramassa ses affaires et alla voir ses parents. Elle tenait à leur annoncer au plus vite sa rupture et l’arrêt des préparatifs.&lt;br /&gt;Trop de choses tournaient dans sa tête. Elle devait passer la soirée avec Cédric, ce qui la rendait déjà nerveuse comme une puce, mais elle allait encore lui dissimuler le secret qui l’étouffait.&lt;br /&gt;Et si elle crevait l’abcès sans attendre les résultats de l’analyse ADN ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle retourna à l’appartement qu’elle avait quitté le matin et alors que son ami lui ouvrait la porte, elle repoussa les bras qu’il lui tendait, d’un signe de la main, et se précipita dans le salon.&lt;br /&gt;- Cédric… J’ai un aveu à te faire.&lt;br /&gt;- Un aveu ? Pas trop grave, j’espère.&lt;br /&gt;Il quitta le petit tablier qui enserrait son ventre.&lt;br /&gt;- Je suis enceinte…&lt;br /&gt;- Enceinte ? Tu attends un bébé ?… d’Arnaud ?…&lt;br /&gt;- Justement… Non, balbutia-t-elle.&lt;br /&gt;- Mais alors… de qui ?&lt;br /&gt;- Je ne sais pas, acheva Lydie.&lt;br /&gt;Sous ses paupières mi-closes, elle considéra Cédric d’un regard scrutateur et s’éloigna de lui.&lt;br /&gt;- Je ne t’ai pas tout dit. En fait… je ne t’ai rien dit.&lt;br /&gt;Il la regarda étrangement, fronçant les sourcils.&lt;br /&gt;- Cédric… J’ai pensé que c’était le tien…&lt;br /&gt;Complètement abasourdi, le jeune homme pâlit. Il avait l’air si désemparé que Lydie ne put s’empêcher de sourire.&lt;br /&gt;- Le mien ? Mais tu n’es pas sérieuse ! Nous venons à peine de faire l’amour. Il arpentait la pièce tel un futur père devant la salle d’accouchement.&lt;br /&gt;- Ecoute-moi, reprit Lydie, tu te souviens du soir où tu m’as promis qu’il n’y aurait plus aucun sujet tabou entre nous ?&lt;br /&gt;Si elle voulait que leur couple ait l’ombre d’une chance de réussir, il n’était pas question de laisser s’installer la moindre équivoque sur un thème aussi délicat.&lt;br /&gt;- Oui, bien sûr, mais que veux-tu insinuer ?&lt;br /&gt;- Cédric, regarde-moi sans baisser les yeux et réponds-moi : La nuit de la surprise-party, n’es tu pas entré dans ma chambre ? Ne m’as-tu pas rejointe au lit ?&lt;br /&gt;- Lydie !… Mais comment oses-tu ?&lt;br /&gt;Il venait de s’asseoir sur le rebord du canapé et sortit un mouchoir pour s’éponger le front.&lt;br /&gt;- Jamais je ne me serais permis une telle chose ! Tu t’es fait violer ?&lt;br /&gt;Elle lui raconta ses souvenirs de la nuit et sa découverte au petit matin.&lt;br /&gt;- Mais qu’est-ce qui a bien pu te rendre aussi soupçonneuse à mon égard?&lt;br /&gt;- Tu m’as fait la cour. Ta chambre était contiguë à ma salle de bain. Et puis… de quelle couleur sont tes cheveux ?&lt;br /&gt;Cédric était plus pâle que pâle. Blême.&lt;br /&gt;- A mon tour de te poser une question directe, Combien d’hommes as-tu eu dans ta vie ?&lt;br /&gt;- Tu ferais mieux de me demander combien d’amants, non ? Je n’ai eu qu’Arnaud, et en réalité il n’était pas mon amant puisque nous avions décidé de nous marier depuis longtemps. Autrefois, j’ai cru être amoureuse d’un étudiant, mais cela n’a pas duré des lustres. Disons que c’est avec lui que je me suis découverte « femme ».&lt;br /&gt;- Et tu n’as eu personne d’autre ? Même pour une seule nuit ?&lt;br /&gt;Une lueur d’exaspération passa dans les yeux de Lydie.&lt;br /&gt;- Non ! Je n’ai jamais eu personne d’autre. A part toi, hier soir.&lt;br /&gt;- Eh bien ! s’exclama-t-il d’une voix blanche. Pour un cadeau de bienvenue, c’est un cadeau de bienvenue ! Hier, tu viens me déclarer que tu as quitté Arnaud, que tu es follement amoureuse de moi, et aujourd’hui tu m’annonces une nouvelle incroyable…&lt;br /&gt;Il poussa un profond soupir et poursuivit :&lt;br /&gt;- Je ne comprends pas. Malgré ta certitude que j’avais abusé de toi, tu m’as aimé en silence, tu t’es laissée embrasser, tu es venue chez moi et tu t’es abandonnée à mes caresses…&lt;br /&gt;- Eh bien, j’ai fait l’amour avec toi parce que... parce que tu es l’homme le plus séduisant que j’aie jamais rencontré, et que je t’aime, tout simplement.&lt;br /&gt;Cédric reçut chaque mot comme une caresse parfumée.&lt;br /&gt;- J’ai toujours senti une sorte d’inexplicable harmonie entre nous, continua-t-elle. Malgré les doutes profonds que j’avais à ton égard, mon amour était le plus fort. Tu le vois bien, j’ai succombé.&lt;br /&gt;Cédric s’essuya le front, le regard perdu.&lt;br /&gt;- Tu n’as pas l’air dans ton assiette, observa Lydie.&lt;br /&gt;- Juste un petit peu dépassé par les événements, c’est tout.&lt;br /&gt;Elle voulait bien le croire.&lt;br /&gt;- Pas la peine de te mettre martel en tête, dit-elle. Tu sais, je comprends parfaitement. Mais devais-je taire plus longtemps l’amour que j’ai pour toi ? Et si je t’aime, que tu m’aimes, combien de temps aurais-je du passer sous silence que j’attendais un enfant ?&lt;br /&gt;Il lui fit signe de se taire. Pour l’heure, une question plus urgente lui brûlait les lèvres.&lt;br /&gt;- Pourquoi ne m’as tu jamais parlé de cette nuit chez Guillaume et Laetitia ? demanda-t il, d’un ton dont la sécheresse choqua la jeune femme.&lt;br /&gt;Elle haussa les épaules.&lt;br /&gt;- Cédric, maintenant tu sais la vérité. Tu peux me quitter, je ne t’en voudrai pas. Au moins, j’aurai appris à te connaître et à te croire en me retirant le doute que c’était toi qui avais pénétré dans ma chambre et t’étais fait passer pour Arnaud. Quant au bébé, quoi qu’il en soit, j’ai pris la décision de le garder et je l’élèverai seule, à moins que tu me conseilles d’aller porter plainte à la police, même après tout ce temps.&lt;br /&gt;- Tu n’y penses pas ! Il avait bondi littéralement. Il n’est pas question que tu recherches le père ! Oublie-le. Si ce n’est pas Arnaud, cela te fera plus de mal que de bien de savoir quel salaud a abusé de toi. D’ailleurs, imagine le scandale sur Avignon. Et puis… le père, en fait, tu le connais…&lt;br /&gt;- Je le connais ?&lt;br /&gt;- Oui, regarde-le, puisqu’il est en face de toi.&lt;br /&gt;- Je ne comprends plus rien…&lt;br /&gt;- Eh bien, épouse-moi, et du même coup tu auras un mari et un père pour ton enfant, notre enfant.&lt;br /&gt;Lydie éclata d’un rire nerveux.&lt;br /&gt;- Pardon ? s’exclama-t elle.&lt;br /&gt;- Oui, épouse-moi. Puisque c’est mon bébé, j’ai déjà des responsabilités envers lui. Je veux t’épouser et cela le plus tôt possible.&lt;br /&gt;Elle était devenue très pâle à son tour, et des perles de sueur constellaient son front. Aussitôt, il la prit par les épaules, comme s’il craignait qu’elle ne s’écroule devant lui.&lt;br /&gt;- Ecoute, Cédric, tout cela est très romantique, mais...&lt;br /&gt;- Romantique ? s’étonna-t-il en l’interrompant. Il s’agit juste d’une attitude sensée et raisonnable.&lt;br /&gt;Lydie leva les sourcils si haut qu’ils disparurent sous sa mèche.&lt;br /&gt;- Nous avons fait un bébé, reprit-il, en posant sa main sur sa joue. Contente-toi de croire cela.&lt;br /&gt;- Pourquoi parles-tu ainsi ? Tu sais bien que non, et puis, il serait normal que tu veuilles avoir ton propre enfant…&lt;br /&gt;- Alors vois-tu, ma directrice adorée, confidence pour confidence, cela n’est pas possible…&lt;br /&gt;Lydie n’avait même plus la force d’en demander la raison. Il continua sa phrase.&lt;br /&gt;- Parce que je ne pourrai jamais en avoir. C’est ainsi. Pourquoi crois-tu que Géraldine m’a quitté. En raison de l’éloignement ? Non. Parce que je ne pourrai jamais être père. Et elle, avoir un enfant est son plus cher désir. Voilà la vérité. Donc, le bébé que tu portes est le notre.&lt;br /&gt;Lydie sentit une larme descendre le long de sa joue. Il avança vers elle et la prit dans ses bras. C’est alors qu’une seconde larme suivit la première. Il leva une main vers son visage, mais la laissa en suspens.&lt;br /&gt;- Je t’en supplie, ne pleure pas. Maintenant c’est moi qui vais veiller sur toi.&lt;br /&gt;Elle le regarda sans rien dire, avança ses lèvres, et l’embrassa avec tout son amour.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;---oOo---&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;(Merci d'adresser un commentaire. Pour cela, cliquez sur le mot "commentaires" juste au-dessous, et dans la fenêtre qui s'ouvrira, placez votre commentaire. Enfin, indiquez votre prénom ou nom un peu plus bas, en cochant la case "Nom/URL". 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Peut-on douter ? Doit-on douter ? Fixons-nous rendez-vous dans un mois. Qui sera présent ?&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;p&gt;---oOo---&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;/p&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;I&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand il s’éveilla, David sentit une très agréable odeur. Un parfum féminin qui flattait ses narines et exhalait un doux mélange de fleurs.&lt;br /&gt;Il avait dû s’assoupir une dizaine de minutes, le temps de se calmer et de récupérer un peu. La matinée avait été chargée et il n’était plus habitué à voir autant de monde s’agiter autour de lui ni à entendre tous ces bruits oubliés depuis si longtemps. Quand il prit place le long de la vitre, son attention fut plus attirée par une jeune asiatique au regard timide, semblant bien encombrée avec ses nombreux bagages, que par le flot des voyageurs qui se bousculaient encore sur le quai.&lt;br /&gt;Elle était maintenant assise en face de lui, les jambes serrées et le regard un peu perdu dans le vide. Elle paraissait fatiguée comme si elle n'était pas totalement réveillée. Ses yeux bridés regardaient sans le voir le paysage qui défilait. Aux quelques fermes perdues au milieu des prés, avaient succédé les petits jardins de banlieue enclavés entre les pavillons de retraités, le linge aux fenêtres des hlm, et les files de voitures immobilisées devant les feux rouges… Elle avait de longs cheveux d’un brun profond qui encadraient son visage et tombaient sur ses épaules. Sans doute n’avait-elle pas dépassé les vingt ans. Bien que réguliers, ses traits ne révélaient pas une véritable beauté. Ses yeux se fermèrent. Probablement les effets conjugués de la fatigue et du bercement du train. Sa tête s'appuyait sur la paroi du wagon, et sa bouche légèrement entrouverte laissait échapper un souffle régulier. Ils étaient maintenant tous les deux seuls sur les quatre sièges que formait cet espace en bout de wagon. Elle avait posé son sac ainsi qu'un petit manteau sur ses genoux, dissimulant ainsi et, malheureusement, ses cuisses aux yeux gourmands de David. Elle semblait partie dans un petit somme, détendue, confiante, apaisée. Un cahot secoua le wagon mais elle ne se réveilla pas. Toutefois, ses jambes s'étaient légèrement écartées, et un nouveau cahot les fit s'entrouvrir un peu plus... David ne pouvait se décider à déplier son journal, encore moins à le lire. Il avait surtout le désir un peu fou de s’avancer et de caresser les genoux de cette jeune femme pleine de mystères... Mais la raison l’emporta, et c’est résigné qu’il se cala de nouveau sur son siège.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien davantage que celle de Melun, la Gare du Nord grouillait de partout. Les haut-parleurs appelaient les voyageurs tandis que ceux-ci se pressaient, se dépassaient, se bousculaient dans une indiscipline totale qui le surprit. Seuls, quelques vieilles personnes assises sur les bancs et des amoureux se jurant fidélité pour la vie entière, semblaient avoir arrêté momentanément le cours de leur existence. Comme le monde avait dû bouger, s’aimer, s’engueuler durant ces trente-sept mois et vingt-trois jours ! A l’extérieur, rien n’avait changé : les taxis attendaient toujours les clients, et les klaxons rappelaient à l’ordre les automobilistes hésitants. David avait l’impression que son sac de voyage était devenu plus léger. Il marcha d’un pas décontracté, renifla la merveilleuse odeur du pain chaud qui sortait par la porte ouverte d’une boulangerie, et entra directement à l’hôtel Prélude qui lui faisait bonne impression. La rue de Dunkerque n’était pas le boulevard des Anglais, mais elle lui convenait parfaitement. Il redevenait un citoyen comme les autres.&lt;br /&gt;Il posa son sac sur la commode, ouvrit la fenêtre en grand et, malgré la fraîcheur, s’allongea sur le lit, les mains derrière la tête. Comme il se sentait bien ! Un vrai lit avec de beaux draps, le calme, la possibilité d’y rester ou de repartir en balade. Certains ressentent le besoin d’aller s’oxygéner aux Seychelles, David se régénérait à Paris. Demain serait un autre jour, il disposait d’une petite semaine avant de prendre contact avec son employeur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les bourgeons commençaient à envahir les arbres et les après-midi étaient des plus agréables. David marchait longuement, redécouvrant une ville qu’il avait oubliée et même qu’il n’avait jamais vraiment regardée. Mais lorsqu’on a passé plusieurs années derrière les barreaux, le moindre souffle de vie, une couleur qui se détache d’une zone d’ombre, un rire d’enfant, revêt une dimension particulière et devient un bonheur que l’on cherche à approfondir. Il arpentait les rues de Paris de long en large, sans but précis, se laissant souvent guidé par l’appel d’un beau monument dans le lointain, d’une longue succession de vitrines intéressantes ou même d’un joli mouvement de hanches. Il n’avait personne à visiter. Plus personne. Toutes ces journées à attendre en vain des lettres, des cartes postales restées bloquées à l’intérieur d’un stylo, lui avaient permis de tirer à jamais un trait sur les gens qu’il pensait être des amis. Il avait compris que c’était à lui, à lui tout seul de rebâtir sa vie. Quarante et un ans, ce n’était pas vieux pour un homme. Il avait lu que beaucoup se remariaient même après soixante ans. Il se souvenait que son physique plaisait, du temps où il était encore célibataire et qu’il passait ses soirées avec les copains dans les bars. Sa femme l’avait abandonné juste au moment où il aurait eu le plus besoin de réconfort. Sans doute avait-elle refait son existence et oublié les années qu’ils avaient vécues ensemble. A lui maintenant de se reprendre en main et de repartir sur de nouvelles bases. Les beaux jours approchaient, il était en bonne santé, la vie pouvait encore lui sourire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;II&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Karine avait probablement retrouvé un autre prisonnier avec qui correspondre. Ils s’étaient dit adieu lors de leurs derniers échanges. Difficile pour David de se faire à l’idée qu’il n’y aurait maintenant plus de lettres, plus de nouvelles de celle qui avait partagé un peu sa vie durant ses années de solitude. Elle avait toujours su l’intéresser et lui maintenir la tête hors de l’eau en lui racontant des anecdotes, en lui communiquant ce qu’elle voyait à l’extérieur. Il avait été convenu, depuis le début de leur relation, qu’il ne devrait jamais lui poser de questions sur sa vie personnelle. Il n’était au courant que de son âge : trente-cinq ans, et celui de sa fille : elle avait soufflé ses sept bougies. De sa vie avec son mari, il ne savait rien. Sans doute avait-il une belle situation puisqu’elle n’était qu’infirmière et pourtant habitait entre l’Opéra et le Palais Royal. Son adresse, il la connaissait par cœur pour l’avoir écrite des centaines de fois. Elle avait su le faire rêver, le réconforter les mauvais jours et elle lui avait permis d’espérer, de patienter jusqu’à sa sortie. Maintenant que sa mission était accomplie, elle allait oublier le numéro d’écrou 2 243 et en apprendre un nouveau. Il se sentait pareil à un moineau venant d’être abandonné par sa mère qui l’avait pourtant chéri jusqu’à ce qu’il puisse s’envoler tout seul.&lt;br /&gt;Et des moineaux, ils étaient nombreux dans ces jardins du Sacré-Cœur où il aimait passer chaque jour quelques heures avant de rentrer à l’hôtel, dominant les milliers de toits d’ardoises et de zinc qui recouvraient Paris. Ils venaient jusqu’à ses pieds quémander les quelques miettes de pain qui restaient au fond de sa poche de manteau après le sandwich du midi. Dans le lointain, un brouhaha sourd rappelait l’effervescence de la ville.&lt;br /&gt;- Excusez-moi. Vous pourriez me prendre en photo ?&lt;br /&gt;Une jeune femme vêtue d’un duffle-coat gris souris venait de le faire sursauter en interrompant, du même coup, ses rêveries. Elle avait de jolis cheveux blonds qui descendaient en boucles jusqu’à ses épaules, et surtout un merveilleux sourire. Comment résister à une femme aussi agréable qui s’intéressait à lui pour la première fois depuis si longtemps ? Elle lui tendit l’appareil et ne remarqua pas l’hésitation de David devant un modèle numérique qu’il prenait en main pour la première fois. Heureusement, grâce au poste de télé de sa cellule, il en avait vus souvent dans les films. Il le saisit et fut tout heureux de constater qu’il avait actionné le bon bouton : l’écran s’était allumé.&lt;br /&gt;Elle prit la pause, il appuya plusieurs fois sur le déclencheur.&lt;br /&gt;- C’est gentil à vous. Merci beaucoup et bonne journée !&lt;br /&gt;Elle tourna les talons et descendit les escaliers. Il la regarda s’éloigner et se souvint de cette jolie phrase de François Truffaut : "Les jambes de femmes sont comme des compas qui arpentent le monde, lui donnant son équilibre et son harmonie". Sans savoir pourquoi, David lui emboîta le pas. Elle dévalait les marches à vive allure, ne ralentissant que pour laisser le passage aux vieilles personnes qui montaient sur la butte, chargées lourdement, accrochées à la rampe métallique. Arrivée en bas, elle se mêla aux nombreux piétons qui rentraient chez eux, et c’est avec quelques difficultés que David suivit la souris grise qui glissait entre les obstacles. Le soleil avait disparu, les devantures et les phares s’allumaient.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Apparut bientôt un square avec au fond, une mairie annexe, et une grande tente blanche dans laquelle la jeune femme disparut. Elle était ouverte et David s’approcha. Une odeur lui rappela celle des cuisines de la centrale de Melun. Beaucoup de monde faisait la queue et, derrière la longue table constituée de planches sur des tréteaux, quelques personnes distribuaient la nourriture dont la soupe qui sentait bon et dégageait sa dose de vapeur depuis l’immense faitout en inox. La jeune femme avait déposé son duffle-coat sur l’unique portemanteau surchargé, et c’est en robe qu’elle découpait le pain. En balayant l’assemblée du regard, elle reconnut David qui ne la quittait pas des yeux. Son visage s’illumina.&lt;br /&gt;- Approchez ! Voulez-vous aider ?&lt;br /&gt;Avant qu’il eut le temps d’hésiter, il se retrouva derrière la table et se chargea des corbeilles de pain qu’il alla disposer devant les gens occupés à dîner. Certains mangeaient en manteau, mais ce qui le frappa le plus, ce fut le silence qui régnait à l’intérieur de ce réfectoire de fortune où chacun avait le nez plongé dans son assiette. Il remarqua que la jeune femme levait régulièrement la tête pour le chercher des yeux.&lt;br /&gt;- Voulez-vous que nous dînions ensemble après la distribution ? lui demanda-t-elle, un joli sourire éclairant son visage.&lt;br /&gt;- Si vous voulez. Avec plaisir.&lt;br /&gt;Oui, les plaisirs de la vie semblaient revenir d’un seul coup. De l’isolement d’une cellule, David redécouvrait le monde avec ses joies, ses problèmes, ses surprises.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit était tombée lorsqu’ils se faufilèrent dans des ruelles étroites, dépassèrent l’église St Jean, traversèrent l’ancien marché de la laine et aperçurent les lumières accueillantes d’un petit restaurant italien bien sympathique. Le quartier des abbesses était très agréable à cette heure.&lt;br /&gt;David apprit que Marjorie avait hérité d’un petit immeuble de la rue Garreau et que la location des appartements et chambres lui assurait l’essentiel de ses revenus. Ils avaient picoré au-dessus d’un plat de spaghettis et leurs yeux étaient restés figés les uns dans les autres. De temps en temps, elle remontait ses longs cheveux jusqu’au moment où, lasse, elle les attacha, découvrant un joli visage allongé et une bouche en cœur qui donnait envie de partager une framboise. La flamme de la bougie posée sur la table scintillait dans chacun de ses yeux couleur des mers du sud, et on aurait pu croire qu’il s’agissait de la lumière d’un phare dans le lointain. Au moment du dessert, et alors qu’il lui apprit dans quel hôtel il était descendu, elle le regarda fixement et lui demanda de venir passer la nuit chez elle. David lui prit la main et l’attira à sa bouche. Il se dit que décidément, les femmes avaient bien changé depuis trois ans qu’il les avait perdues de vue.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Comme convenu, l’addition fut partagée en deux, mais Marjorie insista pour offrir la bouteille de Chianti qui avait contribué à la réussite de cette soirée. Les premières gouttes de pluie frappèrent la vitre.&lt;br /&gt;Elle l’entraîna chez elle, lui désigna la salle à manger d’où s’échappaient des cris assez forts et des rires, et le prit par la main pour monter l’escalier sur lequel un vieux tapis maintenu par des barres en laiton reflétait l’atmosphère d’une époque révolue. Alors que David remarquait la nécessité de changer les tapisseries vieillottes, Marjorie tourna la clé de la porte de son appartement privé. Du peu qu’il en vit, David se rendit compte qu’il avait été rénové et que les différents éclairages, obéissant ensemble à l’interrupteur, donnaient une note très chaude à cette immense pièce décorée de nombreuses tentures, tapis et voilages de toutes sortes.&lt;br /&gt;Elle s’immobilisa le long du mur et tendit ses bras vers lui. David lui attrapa la taille, la regarda avec envie et déboutonna son duffle-coat. Elle ferma les yeux et avança la bouche. C’en était trop pour un ancien condamné qui venait de passer plus de trois ans en prison. Il s’était comporté jusque-là en gentleman, mais l’homme qui avait été privé de femme depuis bien trop longtemps sentait son instinct prendre le dessus. Il l’embrassa à pleine bouche tandis que ses mains parcoururent tout son corps.&lt;br /&gt;Puis il jeta sa veste en direction d’une chaise, se colla contre elle et caressa ses fesses. La robe remonta, dévoilant son ventre satiné, sa taille, ses seins. Le cœur battant furieusement, le souffle court, il la regarda faire passer la robe par-dessus sa tête, puis la lâcher. L’espace d’un instant, il ne put que la contempler, debout devant lui et uniquement vêtue d’un soupçon de soie et de ses chaussures aux talons discrets. Voilà bien longtemps qu’on n’avait pas offert à sa vue une petite culotte bordée de dentelle... Un nœud trop sage ornait son centre…&lt;br /&gt;Tout en la serrant fort contre lui, il se laissa aller en arrière jusqu’à ce qu’ils se retrouvent sur la moquette, imbriqués. Telle une lionne en chaleur, elle l’avait dragué, émoustillé, excité au plus haut point. Il voulait maintenant la prendre et ailleurs que sur le lit. Rapidement, il quitta ses vêtements, fit sauter le soutien-gorge, descendit la petite culotte et se plaça sur elle qui l’enserra aussitôt. Quand elle voulut se cambrer contre lui, il l’immobilisa. Elle eut beau chercher à s’arquer, onduler, il la tenait serrée, emboîtée, impuissante. Alors il referma les mains sur ses hanches et commença à se mouvoir en elle, lentement, paresseusement, sensuellement.&lt;br /&gt;Quand il comprit que le plaisir était sur le point d’emporter Marjorie, il intensifia son mouvement et la regarda partir dans les étoiles. Avant de la rejoindre. Il ne sut pas combien de temps plus tard il trouva la force de se lever, de la soulever dans ses bras, et de l’emporter sur le lit. Il l’allongea, endormie, et se coucha contre elle.&lt;br /&gt;Le ciel s’éclaircissait à peine lorsque David se faufila hors du lit. Marjorie dormait comme une enfant, une main sous la joue et l’autre jetée au-dessus de la tête. Mais, pour forte que fût son envie de rester là, allongé près d’elle, à la regarder dormir, il n’en avait pas moins une petite faim qui lui tenaillait l’estomac. Aussi sortit-il sans bruit de la chambre après avoir enfilé seulement son jean. Il descendit à la cuisine et remonta avec un petit plateau qu’il déposa sur la commode. Quand il se glissa dans les draps, elle poussa un soupir et le chercha. Sa bouche l’appelait.&lt;br /&gt;- Bonjour, dit-elle en s’étirant. Oh ! le petit déjeuner au lit, c’est gentil ça.&lt;br /&gt;Elle redressa ses cheveux, s’assit en remontant un peu le drap tandis qu’il prit la même position, tapotant son oreiller. La bonne odeur du café emplit la chambre toute entière.&lt;br /&gt;- Tu es une femme super, annonça-t-il en beurrant les tartines. A aucun moment tu ne m’as posé de questions. Je vais donc te dire que si je suis à l’hôtel depuis quelques jours, c’est que je sors de prison… Rassure toi, je n’ai ni tué ni violé.&lt;br /&gt;Elle le regardait avec intérêt sans avoir marqué de signe d’inquiétude, encore moins de recul. Il poursuivit :&lt;br /&gt;- J’ai été inculpé d’escroquerie car j’ai détourné des fonds à mon profit. Je n’ai pas eu, non plus, le courage de me dénoncer immédiatement… Voilà. Quatre ans pour ça.&lt;br /&gt;- Tu sais, tout le monde peut faire une connerie dans sa vie. Ici, j’ai souvent hébergé des gens qui n’avaient pas tous un casier vierge. C’étaient pourtant d’excellents amis. Et… tu es seul maintenant ?&lt;br /&gt;- J’étais marié. Elle n’est jamais venue me voir et a fini par demander le divorce. Je sais bien que pour une jeune femme, c’est long d’attendre. Mais ça m’a fait beaucoup de mal. Alors tu vois, je repars à zéro. Heureusement, l’ANPE a pu me retrouver une place dans une société de comptabilité. Maintenant je me sens léger et épris de liberté.&lt;br /&gt;Il donna un grand coup de dents dans sa tartine de confiture et but une longue rasade de café noir. Elle se colla contre lui et l’embrassa.&lt;br /&gt;- Peut-être, toi aussi, peux-tu mal me juger, reprit-elle. Hier soir, j’avais très envie de faire l’amour, je t’ai rencontré et tu m’as plu. Pourtant je suis mariée…&lt;br /&gt;- Ne te justifie pas, je ne te juge pas. Nous avons passé une très bonne soirée et cela suffit. Tu es une chic fille.&lt;br /&gt;- Mon mari est parti pour un job d’un an en Côte d’Ivoire. Il a accepté la proposition de son patron malgré ma désapprobation. Ce qu’il fait là-bas, je ne le sais pas trop. Il m’écrit peu et me téléphone encore moins. Heureusement, j’ai mes locataires qui sont devenus des amis, et puis, je m’occupe beaucoup de bénévolat.&lt;br /&gt;- J’ai bien compris. Et tu dois être appréciée.&lt;br /&gt;- Oui… mais maintenant… caresse-moi s’il te plaît…&lt;br /&gt;Elle s’allongea sur le ventre, ferma les paupières, tandis que David, du bout des doigts, effleura l’arrière de son corps, de la nuque aux jambes, longuement, doucement, telle une vague sur le sable mouillé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien plus tard, féline, elle quitta le lit et récupéra sa petite culotte. Elle était souple et jolie, même décoiffée. Elle chancela, faillit tomber, se ressaisit et se dirigea droit vers la salle de bain sous le regard intéressé de David qui ne voulait rien manquer. S’endormant tôt ou tard, elle se levait toujours à la même heure. Ses yeux s’ouvraient tout seuls, obéissant à un automatisme dont le mécanisme était parfaitement huilé. A huit heures précises, son horloge interne venait toujours la tirer du sommeil, lui intimant l’ordre de se réveiller. Alors, ses yeux de gazelle trahie et surprise par un quelconque braconnier s’ouvraient à demi, avant de reconnaître la chambre et revenir à la réalité. Il lui arrivait de ne pas quitter le lit tout de suite. Elle refermait alors les paupières, en s’abandonnant complètement à la douceur des draps contre sa peau, pour sombrer dans un sommeil profond qui ne prenait fin qu’aux alentours de midi. Elle expliquait son fonctionnement à David depuis la salle de bain dont elle avait laissé la porte ouverte. En se brossant les dents pour se rafraîchir la bouche et l’haleine, elle risqua un œil sur le miroir accroché au mur. Elle reconnut une femme assez belle en dépit du maquillage qui avait fondu et laissé de larges empreintes. Ses cheveux brillaient sous les spots, plus blonds que d’ordinaire, et les rides de son front s’étaient estompées. La brosse calée dans sa bouche lui donnait un air comique et niais mais David ne put la voir.&lt;br /&gt;- Allez, viens prendre ta douche. Je te laisse la priorité.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce n’est que lorsqu’ils furent présentables tous les deux qu’elle lui demanda s’il comptait rester longtemps à l’hôtel. Maintenant qu’elle connaissait sa situation, elle proposa de lui louer une chambre.&lt;br /&gt;- J’en ai une qui vient de se libérer et cela te coûtera moins cher qu’un appartement. Même dans ce quartier. Et puis, tu disposeras de la cuisine comme tout le monde. Ils sont sympas, tu verras. Tu pourras même partager le repas du soir avec les autres si ça te chante. C’est Mathilde qui fait la cuisine. Ce n’est pas la Tour d’Argent, mais elle nous régale souvent. Enfin, ce que je t’en dis… Ce sera en attendant que tes fonds remontent.&lt;br /&gt;- C’est très gentil ce que tu me proposes là, Marjorie. Bien sûr, j’accepte. Cet après-midi, je reviendrai avec mon sac de voyage.&lt;br /&gt;David n’en revenait pas. Comment était-il encore possible de trouver des gens aussi bienveillants sur cette Terre ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mathilde n’appréciait pas que ses hôtes arrivent en retard. C’est donc précisément à 19h que David fit son entrée dans la salle à manger. Il avait pris une douche et changé ses vêtements. La chambre n’était pas trois étoiles mais propre. Comme partout, la tapisserie à fleurs aurait mérité d’être changée et sentait le vieux. Pourtant le lit était correct, le cabinet de toilette convenable et la vue depuis la fenêtre laissait paraître une partie de l’église…. Une seule ombre au tableau : les WC sur le palier étaient communs à trois chambres. Cependant, même s’il fallait prendre quelque peu ses précautions, en sortant d’une cellule à deux lits, cette petite pension sentait bon le Club Med.&lt;br /&gt;Un grand bonsoir l’accueillit. Trois hommes étaient déjà assis à la longue table de ferme revêtue d’une toile cirée d’époque, et alors qu'il se présentait en qualité de « David, comptable », une jeune femme entra et gagna sa chaise. Une serviette glissée dans un rond de plastique lui indiqua sa place.&lt;br /&gt;Mathilde servait une soupe fumante qui lui rappela un peu celle de la veille. Au-dessus du buffet, un poste de télé allumé retransmettait un jeu auquel personne ne semblait prêter attention. La bouteille de vin rouge était à disposition.&lt;br /&gt;Après l’omelette aux champignons et le riz au chocolat, David prit congé et regagna sa chambre. Le film du soir serait pour une autre fois. Il avait envie de consulter son plan de Paris et d’organiser ses prochaines journées.&lt;br /&gt;Curieusement, Marjorie n’était pas réapparue. Elle avait son appartement sur le même palier et partageait l’étage avec Jean-Luc, un vieux garçon, installé ici depuis plusieurs années et qui travaillait à la RATP.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;III&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain, le soleil avait repris sa place dans le ciel. David profita de sa dernière journée de vacances pour partir en reconnaissance vers l’entreprise qui l’avait engagé. Une société fiduciaire qu’il trouva sans peine et qui se situait à une vingtaine de minutes à pied de sa petite pension. Une aubaine. Il bénit la chance d’avoir découvert son hôtel qui se situait maintenant proche de son lieu de travail et remercia le destin de sa rencontre fortuite avec Marjorie. Il avait également redécouvert une véritable nuit d’amour. En plus, Montmartre était proche et il pouvait s’y rendre facilement. La place du Tertre et ses peintres l’avaient toujours fasciné. Son grand-père l’y avait conduit la première fois et, en passant entre les chevalets, il s’était montré un excellent guide, allant même jusqu’à lui raconter des tas d’histoires sur Utrillo et son penchant pour le vin rouge, ou le zézaiement de Toulouse-Lautrec. Autant d’anecdotes qui avaient marqué l’esprit du jeune garçon qu’il était.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est ainsi que David renoua avec le monde des citoyens ordinaires. Son travail lui plaisait, bien que, maintenant, il ne soit plus qu’un simple employé. A la pension, il avait pris ses habitudes et sentait, à travers les différentes marques d’amitié, qu’il était bien accepté. En quelque sorte, il se sentait réinséré dans la Société.&lt;br /&gt;Assez souvent, Marjorie dînait avec eux et par la gaieté qu’elle savait propager, le repas devenait une véritable fête. Jean-Luc ne se fatiguait pas de raconter les histoires qu’il apprenait chaque jour dans le métro. Mireille relatait, le sourire en coin, l’œil malicieux, et toujours à mots couverts, les liaisons qu’elle découvrait au fond de l’atelier de sa maison de couture. Quant à Michaël, il n’hésitait pas à confier un bon tuyau de bourse dès qu’il était mis au courant de l’affaire du siècle. Les autres pensionnaires se montraient davantage discrets, sauf lorsqu’arrivait le moment d’essuyer la vaisselle, correspondant à l’heure du journal télévisé. C’est ainsi que l’on pouvait se sentir optimiste : en cas de difficultés au Gouvernement, la relève serait vite assurée…&lt;br /&gt;David se levait généralement à 6h pour arriver parmi les premiers à sa société. Il appréciait sa marche dans le Paris endormi et le calme qui régnait au bureau de si bon matin. Pourtant, il lui arrivait d’être de mauvaise humeur, n’ayant dormi que d’un œil, ou plutôt d’une oreille vu les ronflements de Jean-Luc qui s’exprimaient parfois jusqu’à faire trembler la porte de sa chambre… Le plafond devait également vibrer car, un soir où le sujet avait été abordé, Michaël reconnut son réflexe de saisir le balai et frapper le plancher dès que le moteur, à l’étage inférieur, se mettait en route. Oui, l’insonorisation n’était pas la qualité première de la petite pension.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une nuit, ce sont des bruits étouffés et des cris de plaisir qui le réveillèrent. Chacun sait combien les sons portent lorsque tout est silencieux. Aussi David se demanda bien de quel appartement ils provenaient. Six autres locataires occupaient l’immeuble et parfois les deux dernières pièces disponibles recevaient des visiteurs. Ce n’est donc que vers le matin, alors qu’il remontait de la cuisine avec une bouteille d’eau, qu’il croisa au milieu des marches Marjorie, en petite tenue, au bras d’un inconnu. Elle ne lui avait rien promis, ne l’avait jamais réinvité chez elle, mais il reçut comme un coup de poignard. Marjorie représentait pour lui, non pas un modèle de vertu, seulement un exemple dans ce petit coin de Paris. Elle avait su monter cette pension sympathique, la rentabilisait avec bonne humeur, donnait de son temps aux associations caritatives. Néanmoins, il était évident qu’elle manquait d’amour et, pour cette raison, devait se donner au premier venu qui lui plaisait… Soudainement, un sentiment de dégoût et de déchéance l’envahit. Il souhaita se trouver à mille lieues, dans une résidence provinciale, en compagnie d’une femme à lui, et peut-être aussi d’un fils auquel il enseignerait les principes d’une vie saine et exemplaire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sa journée avait été triste et la soirée sans piment. Il venait de refermer sa porte de chambre quand on frappa. C’était Marjorie.&lt;br /&gt;- Je peux entrer ? Bonsoir David. Puis-je te parler ?&lt;br /&gt;- Bien sûr, entre.&lt;br /&gt;Ils s’assirent l’un en face de l’autre, sur deux chaises faussement Empire qui entouraient une petite table.&lt;br /&gt;- Voilà, David, je voulais te dire… pour cette nuit…&lt;br /&gt;- Mais tu n’as rien à me dire, Marjorie. Tu mènes ta vie comme tu le souhaites. Tu sais aussi que tu peux compter sur ma discrétion.&lt;br /&gt;- Je le sais, et je ne viens pas me justifier. J’ai confiance en toi et je voulais que tu saches quelque chose. Je connais beaucoup de monde depuis le temps que j’habite le quartier, et mes locataires sont des amis. Cependant, il y a amis et amis… Parfois je me sens seule et j’ai besoin de me confier. Tu es un homme que j’apprécie beaucoup et je voulais te dire…&lt;br /&gt;Il avait sorti deux verres et une bouteille de whisky.&lt;br /&gt;- Tu veux bien ?&lt;br /&gt;- Oui, merci. Donc, cette nuit, les chambres sont tellement mal insonorisées que tu as dû entendre des bruits…&lt;br /&gt;- Oh tu sais, la nuit je dors, mentit-il.&lt;br /&gt;- Je l’ai passée avec l’homme que tu as rencontré dans l’escalier. Je voudrais que tu saches qu’il ne s’agit pas d’un amant de passage…&lt;br /&gt;- Tu fais ce que tu veux, c’est ta vie, essaya-t-il d’affirmer en souriant.&lt;br /&gt;- Cet homme est inspecteur de police…&lt;br /&gt;- Ah bon ?&lt;br /&gt;- Oui, J’ai fait sa connaissance un soir que je nourrissais mes Kosovars, comme je les appelle. Je l’intéressais et je ne me suis pas méfiée. Il a découvert mon adresse, ma situation maritale, et a appris mes quelques aventures…&lt;br /&gt;- Et alors ?&lt;br /&gt;- Et alors, il me fait du chantage. Il m’a menacée de raconter ce qu’il savait à mon mari, et de me dénoncer pour les chambres du haut que je loue de temps en temps, illégalement.&lt;br /&gt;- Je vois…&lt;br /&gt;- Oui, parfois, il me propose de passer la soirée avec lui… Voilà. Maintenant tu sais.&lt;br /&gt;Ils burent le petit verre de whisky et se séparèrent après un baiser gentillet. Pour David, les choses étaient plus claires et il put passer une bonne nuit.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;IV&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les week-ends étaient longs. David avait découpé le plan de Paris en morceaux et il s’astreignait à aller visiter un quartier chaque dimanche. Les beaux jours arrivaient et ses longues promenades lui plaisaient beaucoup. Mais seul, le plus merveilleux des musées paraissait bien terne. Il n’avait personne pour partager vraiment ses impressions. A la pension, il s’était lié d’amitié avec Michaël, mais sa famille habitait Rouen et il quittait la capitale chaque vendredi soir. C’était l’hippodrome d’Auteuil qui le tentait beaucoup, mais bon… il s’était fixé de ne jamais plus y retourner.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un soir d’Avril, David se décida à reprendre contact avec Karine. Il avait longuement hésité, sachant parfaitement qu’elle avait demandé à ce qu’il ne cherche surtout pas à la connaître à sa sortie de Melun. Leur correspondance avait pourtant été si longue, si amicale… Il se dit que, finalement, sa grande amie c’était elle et il aurait aimé reprendre de ses nouvelles, ne serait-ce que par courrier, bien que la tentation de la rencontrer soit encore difficile à maîtriser. Il sortit son bloc et lui expliqua que sa réinsertion se passait bien mais que les habituelles lettres du mardi lui manquaient énormément. Il expédia donc ce premier courrier à l’adresse bien connue, mais ne voulut pas lui dire qu’il vivait lui-même à Paris, pour ne pas l’inquiéter. David savait parfaitement que les correspondantes craignaient énormément de rencontrer les détenus avec lesquels elles avaient entretenu des relations écrites. La prison n’étant pas un lieu de villégiature ordinaire, n’importe quel détraqué pouvait ensuite avoir des idées morbides. Il remit donc sa lettre à son ami Michaël qui la posterait depuis Rouen dès le samedi suivant.&lt;br /&gt;La réponse lui parvint en fin de semaine. Karine avait été heureuse de le lire, satisfaite de savoir que son protégé reprenait goût à la vie. Cependant, comme il le pensait, elle demandait à ce qu’il ne cherche pas à venir la voir. Elle appréciait cette relation mais désirait en rester là. Il ne savait quasiment rien d’elle, hormis son métier et l’existence de sa petite fille. Karine avait même toujours refusé de lui envoyer sa photo. D’ailleurs, elle non plus, ne le connaissait pas physiquement. La seule demande qu’elle avait fini par accepter concernait un cadeau à l’approche de son anniversaire. Elle avait cédé au caprice de lui faire parvenir une petite mèche de ses cheveux. David avait considéré cet échantillon de Karine comme un cadeau royal. Et aujourd’hui, dans cette lettre, tout en parlant de choses et d’autres, elle lui livrait deux secrets : elle était en train de divorcer et elle travaillait à l’hôpital du Val de Grâce.&lt;br /&gt;Il avait le mensonge en horreur mais s’il voulait connaître davantage celle qui avait su le réconforter lorsqu’il était abandonné de tous, il n’avait malheureusement pas d’autre possibilité. Quoi qu’il en soit, excepté l’adresse de Rouen qui était celle de son ami, tout ce qu’il lui écrivait était vrai. Ainsi, une nouvelle série de lettres fut échangée et le plaisir qu’il en retira le combla. Le désir de la rencontrer physiquement s’amplifiait également de semaine en semaine. Cette envie devenait éperdue même, lorsqu’il découvrait Paris et surtout quand il traversait son quartier.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;David profita d’un jour où il devait visiter un client de sa fiduciaire, dans le cinquième arrondissement, pour partir plus tôt et découvrir la rue Royer Collard. Il s’arrêta devant le numéro 12, un petit immeuble où n’étaient inscrits que six noms qu’il lut avec attention :&lt;br /&gt;« Luc et Kate Barazon », « M et Mme Olivier Boullier », « Catherine Coulter », « M &amp;amp; S Dropet », « Jacques Grimaldi », « R &amp;amp; K Seillans ».&lt;br /&gt;Voilà, se dit-il. Karine Seillans, c’est bien là. Il n’était pas encore 8h30 et son rendez-vous pas avant une heure. Il traversa la rue et s’immobilisa entre deux voitures garées. La rue était relativement étroite et il nota peu de circulation. L’immeuble de Karine avait été ravalé dernièrement et les rideaux, cossus derrière les vitres, dénotaient une certaine richesse des occupants. Il s’apprêtait à retraverser, des employés municipaux arrosant copieusement les trottoirs, lorsque la grande porte s’ouvrit et qu’une jeune femme très brune apparut, une petite fille à la main. La voilà, pensa-t-il, s’accroupissant mine de rien pour relacer sa chaussure. Naturellement, il n’avait pas imaginé Karine tout à fait ainsi, mais pourtant c’était elle. Nul doute. Ses cheveux étaient plus courts qu’il ne se les était imaginés mais aussi noirs que ceux qu’il détenait dans une enveloppe. De plus, il la voyait grande, peut-être à cause de son écriture, mais sa taille était moyenne et son allure délicate. A ses côtés, la gamine, toute mignonne avec son petit manteau rouge, son bonnet et ses collants jaunes ressemblait à une poupée russe. Karine marcha une centaine de mètres et ouvrit la porte d’une voiture gris métallisé dont il ne put identifier la marque. Sans doute allait-elle conduire sa fille à l’école avant de rejoindre l’hôpital du Val de Grâce. Le clignotant s’alluma et la voiture disparut, laissant David rêveur, satisfait et en même temps surpris. Surpris surtout par son manque de réaction. Lui qui avait tant écrit à cette femme, qui lui avait fait part de ses angoisses, de ses chagrins, de ses espoirs, s’était contenté de la regarder et il l’avait laissée partir sans même se retenir d’aller à sa rencontre…&lt;br /&gt;Il quitta son imper, le plaça sur son bras et se dirigea vers son lieu de rendez-vous.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce n’est que le soir, seul dans sa chambre, qu’il repensa intensément à Karine. Il avait relu quelques lettres, regardé les cheveux éparpillés à l’intérieur de son enveloppe. Lui qui s’était fait une fête de pouvoir enfin connaître le visage de Karine, se sentait maintenant quelque peu désabusé. Il réalisait que cette femme lui avait écrit des dizaines et des dizaines de fois, mais que si chaque lettre était pour lui comme un rayon de soleil, il s’agissait sans doute pour Karine davantage d’une occupation, d’une B.A. qu’elle accomplissait en bonne conscience. Sa vie était ailleurs. Auparavant, elle avait un mari à chérir, et maintenant elle se partageait entre ses patients à l’hôpital et sa fille qui semblait si mignonne et à qui elle devait donner tout son amour. Oui, Karine avait sa vie. Elle divorçait et les états d’âme de son correspondant ne devaient plus trop la toucher. Peut-être avait-elle un autre détenu à s’occuper, et puis, qui sait ? pourquoi pas un amoureux…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;V&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un week-end puis une nouvelle semaine s’écoula. Les cloches du Sacré-Cœur sonnaient à toute volée en ce dimanche matin. David avait ouvert la fenêtre de sa chambre en grand et, depuis la veille, il avait entrepris de rénover son petit chez-lui. Une surprise qu’il voulait réserver à Marjorie pour son anniversaire. C’est au cours d’un dîner que Jean-Luc proposa de réfléchir à un cadeau qui la surprendrait. Après une longue délibération, l’idée retenue fut de nettoyer à fond et de repeindre la cuisine. Les pensionnaires décidèrent de passer à l’action dès que leur propriétaire s’absenterait les quelques jours où elle devait partir voir sa mère en Normandie. Quant à David, il pensa que l’embellissement de sa chambre serait un plus.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il déjeuna rapidement et prit le métro pour aller se promener vers le Panthéon. En fait, après avoir mûrement réfléchi, l’idée de retourner rôder du côté de la rue Royer Collard, et plus précisément sous le numéro 12, avait germé et il espérait revoir Karine. Sans doute, le dimanche après-midi allait-elle promener la petite, à moins qu’elle ne soit partie pour le week-end.&lt;br /&gt;Dès qu’il sortit du métro, le soleil lui caressa le visage. Il faisait bon. Beaucoup de promeneurs à pied. David oublia le Panthéon et se dirigea directement à l’adresse qui l’intéressait le plus au monde. Il chercha la voiture grise mais ne la trouva pas. La rue était déserte à cette heure. Il fit les cent pas sur le trottoir, traversa, et recommença. Sa montre indiqua 15h30. Allait-il continuer à faire le pied de grue ? Plusieurs occupants étaient sortis de l’immeuble mais Karine ne se montrait pas.&lt;br /&gt;Jusqu’au moment où elle apparut, sa fille à la main. Il se plaça entre deux voitures et la suivit des yeux. Elle était vêtue d’un tailleur-pantalon noir et avait habillé son petit bout de chou avec un anorak rouge. Elles marchèrent lentement et David suivit à distance. A sa main gauche, Karine tenait un grand sac plastique. Allaient-elles rejoindre la voiture ? Il ne semblait pas. Elles traversèrent la rue Gay Lussac puis le boulevard St Michel et pénétrèrent dans le Jardin du Luxembourg. Les grilles venaient d’ouvrir. Assurément, Karine n’y conduisait pas sa fille pour la première fois. D’abord elles passèrent un moment près du bassin, à regarder les garçons qui faisaient naviguer leurs maquettes de bateaux, puis elles se dirigèrent vers le jardin d’enfants. La maman ouvrit son grand sac et donna un seau, un râteau et une pelle à la gamine qui se précipita aussitôt dans le bac à sable. La maman se retira, l’anorak à la main, et s’assit sur un banc. David en fit autant mais il en choisit un à l’opposé afin de pouvoir parfaitement étudier la scène. Plusieurs enfants jouaient tandis que les parents surveillaient. Karine ouvrit sa veste, laissant apparaître un col roulé turquoise et elle prit ses lunettes de soleil. Contrairement aux autres mamans, elle ne sortit pas un livre de son sac, se contentant de regarder en direction du bac à sable. A quoi pouvait-elle penser ? A son mari qu’elle avait quitté ? A moins qu’il ne se soit enfui. Si c’était pour une autre femme, la raison devait être excellente car Karine était super mignonne. Peut-être pensait-elle à son hôpital, ou bien à ce soir quand elle devra écrire la lettre hebdomadaire à son nouveau détenu… De temps à autre, elle levait légèrement le visage vers le ciel mais surtout en direction du soleil. David imagina qu’elle fermait les yeux et éprouvait du plaisir à sentir la chaleur sur sa peau.&lt;br /&gt;Au bout d’un moment, la fillette sortit du bac à sable et rejoignit sa mère. Elle s’assit et mangea sagement un pain au chocolat. Puis elle redescendit du banc, ouvrit le sac et retira une balle. Elle prit un peu de recul et la lança à Karine qui lui renvoya. Sur le banc voisin, un petit garçon suivait la scène des yeux. Il se leva et s’approcha de la gamine. Karine prononça quelques mots et la balle partit en direction du garçon qui se fit une joie de courir et de lui relancer. Le jeu dura quelques minutes jusqu’au moment où la balle, envoyée trop fort, atterrit presque aux pieds de David qui, surpris, se leva et la lança à son tour. Un sourire égaya la frimousse de la petite tandis que, pour la première fois, Karine regarda David. Il se sentait séduisant en jean décontracté et veste de tweed sur un sweat-shirt noir, aussi saisit-il l’opportunité et lui adressa un sourire. Ah, si elle savait !… se dit-il… Il profita de s’être levé pour quitter les lieux, ne désirant pas trop se faire remarquer.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Oublia-t-il Karine le reste de la journée ? Non, car de retour chez lui, il guetta l’arrivée de Michaël. Celui-ci se manifesta après le dîner en frappant à sa porte.&lt;br /&gt;- Voilà le facteur ! cria-t-il, en lui remettant l’enveloppe.&lt;br /&gt;Le cœur de David tapait fort. Cette correspondance le requinquait. D’autant plus que maintenant, il pouvait mettre un visage sur la signature qui figurait en bas de la lettre. Comme auparavant, Karine ne s’aventurait pas sur ses emplois du temps ni sur ses sentiments. Elle se limitait à parler de généralités et, dans le meilleur des cas, des relations qu’elle rencontrait à l’hôpital du Val de Grâce, parfois rapportait quelques anecdotes. Elle lui demandait toujours s’il avait passé une bonne semaine et s’il parvenait à se faire des relations. David lui parlait de son travail et des péripéties qui survenaient parfois à la pension. Toujours sur le ton de l’amusement, bien entendu. Ce soir-là, s’il lui raconta sa semaine, s’il lui parla du nouveau papier peint qui prenait place sur ses murs, il oublia de lui relater ses occupations de l’après-midi…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les soirées du début de semaine passèrent vite et se déroulèrent dans la bonne humeur. Mathilde préparait le dîner plus tôt que d’ordinaire pour démarrer les travaux. Il fallut laver les murs de la cuisine avant de commencer à peindre. Michaël et David montèrent sur les escabeaux tandis que les autres préparèrent les rouleaux et les pinceaux. Jean-Luc refit l’électricité, troqua la vieille chandelle d’avant guerre contre une magnifique réglette à spots. Mathilde se chargea personnellement de trouver une remplaçante à la toile cirée.&lt;br /&gt;Ainsi, le samedi soir, lorsque Marjorie arriva encombrée de ses sacs et appuya sur l’interrupteur de la salle à manger, elle sursauta au moment où un « Joyeux anniversaire ! » fut lancé en chœur. Seul, Michaël manquait à l’appel. Marjorie poussa un grand cri, regarda autour d’elle et resta pétrifiée. La vieille cuisine salle à manger s’était entièrement métamorphosée.&lt;br /&gt;Elle remercia tout le monde et descendit à la cave chercher des bouteilles. Pour l’occasion, Mathilde avait sérieusement amélioré le menu. La fête se déroula dans la bonne humeur générale jusqu’assez tard. Chacun regagna ses appartements, excepté Marjorie et David qui restèrent boire un dernier verre. Il remarqua une lumière dans ses yeux, analogue à celle qu’il avait vue lorsqu’ils avaient dîné au restaurant italien. Il ne lui en fit pas la remarque et proposa d’aller se coucher.&lt;br /&gt;Ils montèrent l’escalier, elle le remercia pour l’excellente soirée.&lt;br /&gt;- Bonne nuit et à demain, répondit-il en l’embrassant sur la joue.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien qu’il soit tard, David s’assit à la petite table de sa chambre pour étudier le plan de Paris, lorsque, quelques minutes plus tard, on frappa timidement à la porte. Simplement vêtue de sa chemise de nuit transparente, Marjorie se glissa dans la pièce et étouffa un cri.&lt;br /&gt;- Oh ! Tu as refait la chambre ? Comme c’est beau !&lt;br /&gt;- C’est pratiquement terminé et c’est pour ton anniversaire, Marjo. Je n’ai pas pu finir à temps. Ca te plaît ?&lt;br /&gt;- Bien sûr que ça me plaît. Elle fait plus grand. Et puis ces couleurs… Superrrr !&lt;br /&gt;- Alors je suis content, mais que fais-tu encore debout ? Tu semblais éreintée tout à l’heure…&lt;br /&gt;- Je n’arrive pas à dormir…&lt;br /&gt;Il lui était facile de constater que sa beauté virile la fascinait. Ses yeux, bleu sombre, dans lesquels elle remarqua aussitôt une étincelle de désir, étaient rivés aux siens. Elle s’avança vers lui, et sans un mot, déboutonna sa chemise en écarta les pans, et la repoussa sur les épaules. La jeune femme fit courir ses doigts sur la toison brune du torse de celui qui lui inspirait l’amour. En sentant ses mains, David poussa un soupir, ce qui la fit hésiter. Il pensait à Karine et, d’un autre côté, lui aussi avait très envie d’elle.&lt;br /&gt;Laissant ses mains courir sur lui, elle se plaça derrière la chaise et se pressa contre son dos, posa ses lèvres sur sa peau et l’embrassa. David se leva, lui prit les mains et l’attira à lui.&lt;br /&gt;- Marjo, à quoi cela nous mènera-t-il ?&lt;br /&gt;Sans attendre de réponse, il releva sa chemise de nuit et l’embrassa. Marjorie parut perdre tout contrôle. Elle leva les yeux vers lui et se sentit soudain dépassée par ses sensations. Mais c’est avec un sanglot dans la gorge qu’elle s’écarta et se précipita hors de la chambre.&lt;br /&gt;Il la rattrapa sur le palier.&lt;br /&gt;- Marjo, attends ! Je suis désolé !&lt;br /&gt;Elle entra chez elle, suivie de David. Elle sentit sa main caresser ses cheveux, retirer l’élastique qui les maintenait. Les mèches tombèrent en cascade sur ses épaules. Il fit glisser les bretelles de sa chemise de nuit et se pencha pour embrasser sa peau nue. Alors, ne se laissant guider que par son désir, elle se tourna et lui fit face. Il s’approcha plus près d’elle encore, et posa ses lèvres sur les siennes, puis il l’embrassa passionnément. Elle tira sur la chemise de nuit qui glissa jusqu’au sol. Elle n’avait plus rien sur elle, excepté le petit triangle de soie de sa culotte, qui séparait encore son intimité des caresses de David. Il embrassa ses épaules. Ses soupirs de plaisir le troublèrent. Il la voulait. Maintenant. Ici. Il n’avait aucune envie d’attendre plus longtemps, ni même de l’emmener au lit. Il retira les derniers vêtements qui l’encombraient encore. L’attrapant par les hanches, il se pressa contre elle. D’un coup de rein puissant, il plongea en elle, se fondant dans son intimité. Soudain, elle se raidit et se mit à gémir intensément. il se laissa alors aller à son plaisir.&lt;br /&gt;Un moment s’écoula avant qu’ils ne retrouvent leurs esprits.&lt;br /&gt;David la fixait. Il écarta gentiment une mèche de cheveux de son visage. Sentant toute la tendresse qu’il lui manifestait, en glissant ses bras autour d’elle et en la tenant serrée tout contre lui, elle sentit des larmes lui monter aux yeux. D’un mouvement, il la prit dans ses bras, et, sans se soucier de leurs vêtements éparpillés par terre, il la posa délicatement sur le lit.&lt;br /&gt;- David, je suis désolée… Je sais, je n’aurais pas du venir dans ta chambre, mais j’avais tellement besoin de tendresse…&lt;br /&gt;- Ne parle pas. C’était réciproque. Je te souhaite seulement de rencontrer le grand amour. Bonne nuit. Dors bien maintenant.&lt;br /&gt;Et alors que David quittait la pièce, Marjorie s’était déjà tournée de l’autre côté.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VI&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Malgré quelques nuages qui traversaient le ciel ça et là, la journée était belle. Il y aurait du monde au Jardin du Luxembourg, et qui sait, peut-être une maman avec sa fille ?&lt;br /&gt;David se rendit directement sur l’un des bancs qui faisait face au bac à sable. Il déplia son journal et commença par jeter un œil aux titres. Arrivé aux pronostics hippiques, il ne put s’empêcher de lire les noms des chevaux qui allaient courir, mais s’empressa de tourner la page. Beaucoup de monde en promenade. Il balaya le panorama du regard et constata la disparité des gens qui étaient venus ici rechercher un semblant d’air pur. Des parents qui emmenaient jouer leurs bambins, des retraités qui devaient habiter dans de vieux appartements lugubres, des amoureux qui recherchaient la tranquillité. Et puis, par-ci par-là, des tourterelles, des pigeons et des moineaux se disputaient les territoires.&lt;br /&gt;Soudain, au détour d’une haie de troènes, deux silhouettes qui lui étaient familières apparurent. Cette fois, la gamine était montée sur un vélo d’enfant. Karine suivait, vêtue comme la semaine précédente, sauf qu’elle portait un chemisier rouge. Elle prit place sur le banc voisin tandis que la petite partit directement faire des pâtés de sable. Elle l’observait en silence, ses lunettes de soleil relevées sur la tête. Quant à David, il était placé en bonne position pour la regarder à la dérobée.&lt;br /&gt;Lorsque les pâtés furent suffisamment nombreux, la gamine sortit du bac à sable et vint demander la balle à sa mère. Elle reconnut David car elle se dirigea vers lui avec un grand sourire.&lt;br /&gt;- Léa, laisse le monsieur tranquille !&lt;br /&gt;Karine voulu rattraper sa fille par l’épaule mais elle était déjà figée devant David. Celui-ci sourit, s’accroupit, et tendit les bras en direction de la balle. Et c’est ainsi qu’un nouveau lancer de ballon débuta. La maman surveillait la scène jusqu’au moment où elle demanda :&lt;br /&gt;- Elle ne vous ennuie pas ?&lt;br /&gt;- Oh non, pas du tout ! Elle est mignonne, et puis cet âge est tellement merveilleux… J’ai toujours rêvé d’avoir une fille.&lt;br /&gt;Il parlait tout en continuant de jouer.&lt;br /&gt;- Tu t’appelles Léa, j’ai entendu. C’est un joli prénom. Quel âge as tu ?&lt;br /&gt;Comme elle comprit que David n’avait pas saisi la réponse, c’est Karine qui reprit :&lt;br /&gt;- Sept ans.&lt;br /&gt;- Ah, sept ans, et toutes tes dents !&lt;br /&gt;- Non, dit-elle en se dandinant.&lt;br /&gt;Le fait est qu’il lui en manquait deux juste devant.&lt;br /&gt;Il profita qu’un jeune épagneul passait à proximité et détournait l’attention de la gamine pour se relever et s’avancer plus près du banc de Karine.&lt;br /&gt;- Cet endroit est très agréable, dit-il, lorsque l’on a de jeunes enfants. Quel havre de paix ! On s’y sent comme à la campagne.&lt;br /&gt;- Vous avez raison, acquiesça-t-elle. J’habite en appartement au quartier latin et ici, vraiment, c’est un dépaysement agréable.&lt;br /&gt;Ils parlèrent quelques minutes de banalités puis, à contre cœur, David prit congé. Il aurait tellement eu envie de poursuivre la conversation, et même davantage, de lui dire qui il était. Il se serait assis auprès d’elle et ils auraient continué de se parler mais sur un terrain beaucoup plus amical. Karine connaissait une grande partie de sa vie. Elle s’était toujours montrée compréhensive. Elle savait pourquoi il avait été incarcéré : il avait pioché dans la caisse et détourné des fonds. S’il avait franchi la ligne rouge, c’était pour assouvir une passion qu’il n’était pas parvenu à abandonner, celle du jeu, celle des chevaux… Elle avait cherché à lui faire découvrir d’autres mondes en l’intéressant à la lecture, en lui proposant des ouvrages qu’il allait se procurer à la bibliothèque de la centrale. Il lui avait fait part, également de ses soucis avec l’extérieur, de ses déboires conjugaux, de sa crainte de ne plus pouvoir retrouver un emploi. Chaque fois, elle avait trouvé les mots justes pour le réconforter et lui indiquer la voie à suivre afin de ressortir avec un projet en tête et un cœur léger.&lt;br /&gt;Il aurait eu tant envie de lui dire : « C’est moi, David, et je me sens tout neuf. Vous me plaisez beaucoup, Léa me plaît, ne pourrions-nous pas nous revoir chaque dimanche ? »&lt;br /&gt;Mais elle avait tellement insisté pour qu’il ne cherche pas à la connaître que, lui avouer la vérité, c’était risquer de la mettre dans une colère profonde qui gâcherait tout. Il ne voyait donc que cette solution de l’approcher discrètement et d’essayer de gagner sa confiance. Peut-être que s’ils se voyaient ici régulièrement, elle finirait par s’attacher à lui… Leurs âges correspondaient, la petite l’attirait et Karine semblait libre.&lt;br /&gt;Il regagna sa pension, les images de son amoureuse secrète s’entremêlant avec celles de Marjorie. Le voyage en métro lui sembla bien court et il aurait été incapable de savoir ce qu’il avait vu durant le trajet. Heureusement, il savait que le dimanche soir, Marjorie ne dînait pas avec eux. Il s’en voulait d’avoir, la veille, cédé à la tentation. Bien sûr qu’elle lui plaisait, mais c’était purement physique, même sexuel. Marjorie ne lui correspondait pas. Elle était gentille, extrêmement sympa, délicate, attentionnée avec ses pensionnaires. Son corps était des plus agréables et puis, quand elle faisait l’amour, elle se donnait complètement. Oui, mais David n’éprouvait aucun sentiment amoureux et ne se voyait pas vivre dans l’univers de Marjorie. Il ne fallait donc pas poursuivre cette relation même épisodique et encore moins laisser planer un quelconque espoir auprès de la jeune femme qui méritait de rencontrer un homme qui saurait la chérir comme elle était en droit d’attendre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Michaël apporta la lettre hebdomadaire. David avait eu l’image cet après-midi, il allait maintenant avoir le son, ou plutôt les paroles portées par l’écriture. Il s’assit à côté de la fenêtre, sortit son couteau et découpa délicatement l’enveloppe.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« &lt;em&gt;Mon cher David,&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je vois que vous êtes bien installé et même que vous rénovez votre environnement. Bravo ! vous avez raison. Je suis également contente que le travail vous plaise et que vous vous entendiez bien avec vos collègues. Il est très important que vous vous reconstruisiez. Maintenant que vous avez pris un nouveau départ, je suis confiante. Surtout, veillez à vous faire de bonnes relations. Elles seront importantes pour votre avenir.&lt;br /&gt;Egalement, résistez à vos vieux démons. Vous avez déjà eu beaucoup de courage et de volonté pour cesser de fumer, maintenant tournez la page sur ce qui a fait votre malheur. Il y a tant d’autres plaisirs... Les beaux jours sont arrivés, promenez-vous !&lt;br /&gt;A l’hôpital c’est toujours pareil. On parle de me changer de service après mes congés, mais je vois cela d’un mauvais œil. Attendons ! Le dimanche, j’ai recommencé à aller me promener en compagnie de ma fille. Mais Paris n’est pas l’idéal. J’aspire de plus en plus à habiter une ville de province. De Rouen, vous n’êtes pas loin de la mer. Peut-être pourriez-vous profiter de la belle saison pour y aller avec un collègue ?&lt;br /&gt;Vous voyez, le temps passe et vous parvenez à vous réinsérer sans trop de difficultés. Continuez et la chance viendra vers vous.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Votre amie,&lt;br /&gt;Karine&lt;/em&gt; »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il sortit son bloc de courrier et prit son stylo.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« &lt;em&gt;Bonsoir Karine,&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je viens de vous lire et je ne peux vous répondre dans le sens que vous souhaiteriez.&lt;br /&gt;Désolé, mais notre nouvelle correspondance repose sur un mensonge. Vous me croyez à Rouen, j’habite Paris. Comme vous. Et si le dimanche vous vous promenez en compagnie de votre fille, vous parlez aussi avec moi…&lt;br /&gt;Oui Karine, je suis l’homme qui a joué à la balle avec Léa au Jardin du Luxembourg.&lt;br /&gt;Pardonnez-moi. Je vous ai suivie et j’ai cherché à vous connaître. Vous me plaisez beaucoup. Pourquoi m’avez-vous interdit de vous rencontrer ?&lt;br /&gt;Arrêtons ce jeu stupide. Faisons réellement connaissance. Si je ne vous conviens pas, je repartirai et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Mais si… j’ai une petite chance, alors laissez-moi vous approcher. J’ai déjà beaucoup d’affection pour Léa et j’aimerais la revoir elle aussi.&lt;br /&gt;Pourriez-vous accepter un rendez-vous au même endroit dimanche prochain ?&lt;br /&gt;Vous voyez, je vais poster ce courrier depuis Paris.&lt;br /&gt;A dimanche, j’espère.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;Votre ami David&lt;/em&gt; »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il relut sa lettre et la posa sur la commode. Demain, il la posterait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La lettre pour Karine, il ne la déposa dans une boite ni le lendemain, ni les jours suivants.&lt;br /&gt;Comment réagirait-elle ? Elle qui était vive, directe, sûre d’elle. David avait souvent eu l’occasion de s’en rendre compte. Si elle le prenait mal, il perdait dans le même coup la correspondance et les entrevues au Jardin du Luxembourg. Et elle le prendrait mal, il en était persuadé.&lt;br /&gt;En poursuivant patiemment sa relation épistolaire d’une part, et en gagnant l’amitié de Karine et de Léa, chaque dimanche, d’autre part, il jouait pratiquement le tiercé gagnant. Il se décida donc de jeter au panier les quelques mots écrits trop brièvement sous l’unique impulsion de vouloir en finir avec le mensonge qu’il entretenait et qui le rongeait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;David adressa une nouvelle lettre amicale et ordinaire à Karine depuis Rouen, puis d’autres au fil des semaines et des voyages de Michaël. En parallèle, il se rendait chaque dimanche de l’autre côté de la Seine et guettait les deux silhouettes devenues familières, mais avec la peur au ventre : viendraient-elles ou non ?&lt;br /&gt;Oui, elles étaient venues chaque fois. Curieusement, il lui semblait que ses deux amies n’avaient pas d’autres promenades alors que, pourtant, Karine disposait d’une voiture. En cet après-midi de juin, la roseraie était magnifique. En marchant le long des massifs de roses anciennes, ses narines frémirent et il perçut également une senteur de terre qui éveilla en lui des souvenirs chers à son cœur. C’était l’odeur du printemps, bien après que les tulipes aient éclos, lorsque les azalées et les rosiers de sa grand-mère laissaient éclater leurs boutons. Il se souvenait des jours anciens où il s’asseyait dans le jardin, près de la tonnelle de glycine, et qu’il l’observait tailler ses arbustes méticuleusement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;David avait pris l’habitude de venir à la rencontre de celles qui occupaient ses dimanches et aussi ses pensées… discrètement. Pourtant Karine n’était pas dupe des manœuvres du promeneur des jardins du Luxembourg, mais elle jouait le jeu, faisant mine de rien. Elle l’accueillit encore avec le sourire auprès de la fontaine Médicis.&lt;br /&gt;- Bonjour ! Vous êtes revenu…&lt;br /&gt;- Bonjour toutes les deux. Oui, j’aime tellement cet endroit….. Tiens, Léa, c’est pour toi. Et David, s’accroupissant, sortit une sucette de sa poche et la donna à la fillette ravie.&lt;br /&gt;- Merciii. Heureuse, elle montrait sa gencive dans laquelle manquaient deux dents.&lt;br /&gt;- Merci Tom, reprit-il.&lt;br /&gt;Il venait de mentir afin de ne pas éveiller l’attention de Karine, et il espérait que celle-ci allait lui confier son prénom, mais, fidèle à elle-même et à ses secrets la concernant, elle n’en fit rien.&lt;br /&gt;Doucement, pour être au diapason des petits pas de Léa, ils marchèrent dans la direction opposée à celle qu’ils empruntaient généralement. Ils passèrent devant le théâtre de marionnettes, malheureusement fermé, et poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’une musique d’orgue de barbarie se mêle aux chants des oiseaux.&lt;br /&gt;- Léa, ça te plairait un tour de manège ? demanda David.&lt;br /&gt;- Oh oui, je veux bien, s’empressa de répondre la gamine qui venait de lâcher la main de sa mère pour courir en direction du joli carrousel début du siècle.&lt;br /&gt;Tandis que Karine installait sa fille sur un splendide cheval pourvu d’un harnachement digne des contes des mille et une nuits, David revint, deux tickets en main. Ils s’assirent tandis que le manège démarra. C’était la première fois qu’ils se trouvaient côte à côte autant rapprochés, et David profita de la conversation sur le plaisir évident de Léa pour observer celle qui l’intéressait au plus haut point. Ses cheveux bruns teints, étaient coupés assez courts au carré, une mèche légère venant souligner un front lisse et serein. Elle s’accordait harmonieusement avec les petits yeux marron clair d’où s’échappait un regard de capucin d’une infinie douceur. Le nez presque enfantin, rendait son visage plus féminin, mettant en relief des joues aux pommettes saillantes et roses qui lui donnaient un air joyeux et candide.&lt;br /&gt;- Léa est mignonne et polie, dit David tandis que celle-ci leur adressait un bonjour chaleureux.&lt;br /&gt;- Oui, elle me donne beaucoup de satisfaction, répondit-elle.&lt;br /&gt;Elle voulut ajouter quelque chose mais le son resta bloqué dans sa gorge. David la connaissait suffisamment pour savoir qu’il ne fallait pas la brusquer.&lt;br /&gt;- Vous n’avez pas le sac des accessoires de Léa, aujourd’hui ? demanda-t-il.&lt;br /&gt;- Non, elle voulait se promener. Ce qui m’arrange, dit-elle avec un joli sourire.&lt;br /&gt;Elle avait une très belle dentition et son nez se retroussait lorsqu’elle souriait. Son regard était discret et pourtant, quand elle le fixait, ses yeux étaient de braise. David pensa que lorsqu’elle était amoureuse, elle devait vite s’embraser et devenir ardente. Il appréciait que, tout en demeurant discrète, sa langue se déliait de dimanche en dimanche davantage. Elle le regardait souvent lorsqu’elle s’exprimait. Lui se sentait bien dans sa peau, hâlé comme un skieur, d’autant plus qu’il n’était pas sans savoir que la plupart des médecins des hôpitaux avaient la pâleur des côtelettes de porc sur l’étal d’un boucher.&lt;br /&gt;Au deuxième tour de manège, le soleil était si intense qu’elle retira la veste de son tailleur, révélant un chemisier blanc de soie fine. Son cou était délicat, sa peau de porcelaine. Une impulsion monta en lui. David aurait tant voulu la toucher, la serrer contre lui, l’embrasser passionnément, et la faire sienne dans l’instant.&lt;br /&gt;Il devait se calmer. Pour cela, il détourna le regard et inspira profondément.&lt;br /&gt;Lorsque, après un certain temps, ils se séparèrent, David eut le sentiment qu’ils étaient devenus beaucoup plus proches. Naturellement, aucun rendez-vous ne fut pris mais, quand il lui dit « au-revoir », pour la première fois il lui serra la main et c’est elle qui lui retint en le fixant dans les yeux. C’est donc d’un pas alerte et en sifflotant qu’il dévala les escaliers du métro et rentra chez lui.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Malheureusement, quelques heures après, une mauvaise nouvelle lui arriva entre les mains :&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« &lt;em&gt;Mon cher David,&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’aurais préféré prendre mes congés en plein été mais lorsqu’on dépend d’un service hospitalier, on ne décide pas seule… C’est ainsi qu’on m’oblige à partir bientôt. Ils m’ont fait valoir que ceux qui avaient des enfants aux études étaient prioritaires… Malheureusement, je ne peux plus avancer que mon mari prendra ses vacances en Août.&lt;br /&gt;Tout ça pour vous dire que vous allez rester presque quatre semaines sans recevoir de mes nouvelles. Je quitte Paris et prends la direction du sud. Mais je ne me fais pas de soucis pour vous. Vous volez maintenant de vos propres ailes et, davantage que d’une correspondante, c’est d’une amie dont vous avez besoin. Nul doute qu’à Rouen vous allez trouver chaussure à votre pied.&lt;br /&gt;Quant à moi, je vais vous avouer un secret : Je suis tombée amoureuse d’un directeur commercial de Nice qui vient régulièrement à Paris pour son travail. Il y a quelques mois, un problème cardiaque s’est déclaré alors qu’il participait à un Salon au Palais de la Défense. Il a atterri dans mon service et il s’en est suivi une tendre amitié. Chaque fois qu’il est remonté sur Paris, nous nous sommes rencontrés et là il m’invite sur la Côte d’Azur avec ma fille. A vous, je peux le dire, car vous m’avez confié beaucoup de secrets. Je ne sais pas du tout si notre relation aboutira mais nous allons faire l’essai d’une existence, disons, plus rapprochée, et nous verrons bien ce que le destin décidera. Je vous tiendrai au courant, naturellement.&lt;br /&gt;Il n’y aura aucun problème, ensuite, pour que nous continuions notre correspondance si vous y tenez, sauf, naturellement, si je venais à orienter ma vie de manière différente.&lt;br /&gt;Je vous souhaite donc un bon début d’été.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Karine&lt;/em&gt; »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;David s’était assis et avait relu la lettre plusieurs fois. Karine était tombée amoureuse sans lui avoir accordé sa chance. Bien sûr, il aurait pu être davantage chaleureux dans ses lettres comme au jardin du Luxembourg. Mais c’est, au contraire, pour ne pas l’irriter, qu’il ne s’était pas montré empressé. Il craignait tant de lui déplaire qu’il était passé à côté d’elle. Durant tous ces mois, c’est à pas de loup qu’il s’était approché et, maintenant, il se rendait compte que son attitude avait été beaucoup trop réservée. Finalement, Marjorie n’avait pas ces problèmes. Lorsqu’elle désirait quelque chose, elle savait le montrer.&lt;br /&gt;Il tourna, retourna la lettre. Devait-il s’avouer vaincu ?&lt;br /&gt;Une petite voix, dans le creux de son oreille lui disait non. Et puis, cette lettre avait été écrite avant cet après-midi, avant leur échange de paroles où Karine, tout sourire, l’avait regardé fixement en lui retenant la main une fraction de seconde. Il s’était battu pour garder le moral durant ses années d’emprisonnement, pour retrouver du travail et recommencer à vivre. Il allait lui montrer qu’il était là et qu’il n’avait pas l’intention de baisser les bras. David attendit donc deux jours et, le soir du troisième, il s’assit à sa table :&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« &lt;em&gt;Bonsoir Karine,&lt;br /&gt;J’ai bien lu votre dernière lettre et, si je suis content que vous envisagiez un nouveau bonheur, comprenez aussi que je sois déçu de ne vous avoir jamais rencontrée.&lt;br /&gt;Oui, vous lisez bien, j’aurais aimé que nous puissions nous connaître autrement que par courrier. Comme il est dommage que vous ne m’ayez pas invité à faire votre connaissance… Je ressens tellement de convergences dans notre façon de voir les choses, de nous enthousiasmer pour certains sujets… Karine, ne pourrait-on pas se rencontrer, ne serait-ce qu’une seule fois ?&lt;br /&gt;Lorsque vous recevrez ma lettre, vous serez, sans doute, sur le point de partir, aussi, je vous propose quelque chose :&lt;br /&gt;Si vous pensez être devant un nouveau destin, je comprendrai que poursuivre une relation épistolaire avec un ancien détenu ne vous passionne plus beaucoup, mais, si vous ressentez un doute sur l’intensité de l’amour envers celui que votre cœur a choisi, alors, soyez gentille&lt;/em&gt; &lt;em&gt;d’accepter de faire ma connaissance.&lt;br /&gt;Le 14 juillet, je vous donne rendez-vous à 16h en haut de la tour sud de Notre-Dame.&lt;br /&gt;Si vous ne venez pas, je comprendrai. Si vous êtes là, c’est que la Côte d’Azur n’aura pas répondu à toutes vos espérances.&lt;br /&gt;Comment nous reconnaîtrons-nous ? Ne vous inquiétez pas, nous nous reconnaîtrons…&lt;br /&gt;A bientôt Karine, j’espère. &lt;/em&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;David &lt;/em&gt;»&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cette fois, il posterait lui-même sa lettre. Oui, à Paris. Advienne que pourra.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;VIII&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les journées au centre de Melun étaient interminables. Comme celles qu’il vivait maintenant. David n’en voyait pas la fin. Les soirées surtout. Karine avait-elle reçu sa
